Découpler le prix de l’électricité du prix du gaz? L’Europe y songe, mais ne sait pas où donner de la tête

Les prix de l’électricité sont couplés aux prix du gaz et s’envolent en conséquence, poussant l’Europe vers la récession. Certains Etats membres veulent changer le mécanisme du marché, et la Commission travaille sur des mesures à prendre. Mais elles ne seront présentées que l’année prochaine.

Cela peut sembler être une aberration, mais les prix de l’électricité sur le marché européen sont établis en fonction de la source d’électricité la plus chère. En l’occurrence, le gaz. C’est pourquoi la flambée des prix du gaz a engendré la flambée des prix de l’électricité. Pourtant, le gaz n’est pas la seule manière de produire de l’électricité : de nombreux pays ont un parc énergétique très différent, avec plus ou moins de nucléaire, plus ou moins de charbon, et où le renouvelable prend de plus en plus d’ampleur (et est devenu moins cher avec le temps et l’extension de l’offre).

Dans le mix énergétique de l’Union européenne, le gaz ne représente d’ailleurs même pas un cinquième (18,9% en 2021) de la production d’électricité, comme le montrent les données du think tank Ember.

capture d’écran : Ember.

En attendant, Poutine joue avec les vannes, et Nord Stream 1 ne tourne plus qu’à 20% de sa capacité. Les prix du gaz, pour une deuxième fois cette année, ont battu leur record historique à la bourse d’Amsterdam. Avec eux donc, les prix électricité s’emballent, de manière artificielle, et alimentent l’inflation et la hausse du coût de la vie, comme quasi tout ce qui est produit nécessite de l’électricité. Bref, le couplage des prix du gaz et de l’électricité emmène l’Europe vers la récession.

Appels à changer le mécanisme

Dans ce contexte, les appels à changer le marché de l’électricité se répètent, mais les 27 n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les mesures à prendre. En début de semaine, lors du sommet entre les ministres de l’Énergie, la Grèce a mis un plan sur la table, mais il a aussitôt divisé les dirigeants européens.

En résumé, Athènes propose de briser le marché et de faire deux paniers différents: l’un reprenant le nucléaire, le renouvelable et les barrages à eau, l’autre reprenant les énergies fossiles, rapporte Euractiv. « Le mécanisme que je propose serait plus étendu, couvrant les réductions de la demande pendant plusieurs mois plutôt que des heures ou des jours », décrit le Premier ministre Kyrios Mitsotakis (Nouvelle Démocratie, conservateur), qui veut combattre la montée artificielle des prix.

Certains pour, d’autres contre

L’Italie est ouvertement pour la proposition, la France se dit intéressée, Chypre veut qu’elle soit « considérée de manière positive », et Berlin estime que ça vaut la peine d’être discuté. La Roumanie indique plus largement qu’elle est pour un changement du marché, un peu comme l’Espagne qui pense qu’il serait important de discuter du fonctionnement du marché.

Mais la proposition grecque ne fait pas l’unanimité. De l’autre côté, les Luxembourgeois et Danois sont moins enthousiastes. Le ministre de l’Energie du Grand Duché, le vert Claude Turmes, défend le fonctionnement du marché interne, d’une grande valeur selon lui. Les Danois, à travers leur ministre de l’Energie, le social-démocrate Dan Jorgensen, craignent « des conséquences négatives à long terme qui pourraient ruiner un système essentiel à la transition écologique ».

La science s’en mêle aussi. Lion Hirth, professeur en économie de l’énergie à la Herthie School de Berlin, ne tarit pas de critiques : « La proposition revient vraiment à faire reculer l’idée même des marchés de l’électricité sur lesquels nous avons travaillé ces 25 dernières années en Europe. Les signaux de prix du côté de la demande seraient profondément dilués, alors oubliez la flexibilité », explique-t-il à Euractiv.

La Commission travaille sur un arsenal de mesures

Bref, une situation très européenne. Même si de nombreux pays semblent d’accord avec le fait qu’il faille changer le mécanisme, personne n’est d’accord sur la voie à choisir pour y parvenir. Une autre réaction très européenne aussi : on demande à la Commission de faire quelque chose, un moyen de botter en touche.

De son côté, la Commission, à travers la Commissaire en charge de l’Energie, la centriste estonienne Kadri Simson, se dit ouverte à une discussion « plus large » et prête à analyser la faisabilité et les impacts de toutes les propositions. Plusieurs options seront mises à l’étude, notamment des contrats pouvant plafonner les profits pour assurer la stabilité des prix, des contrats à terme mais de forme différente, des contrats plus directs avec les fournisseurs, ou encore des prix qui suivent la production d’énergie locale. Ces mesures seront étudiées dès septembre, et un projet législatif serait disponible l’année prochaine, relaie Euractiv.

Pour situer ces dates dans le contexte : cet hiver-ci, le prix du gaz devrait en tout cas encore rester très haut, mais les réserves européennes pourraient être remplies à 75%, selon des experts. Une flambée catastrophique pourrait être évitée. Mais si le gaz continue à être acheminé à un cinquième de sa capacité, voire moins, l’hiver 2023-24 sera particulièrement douloureux. Surtout que d’autres sources d’approvisionnement sont pour l’heure incapables de couvrir ce que représente le gaz russe.

Lorsque la Commission présentera son plan, on peut s’attendre à du grabuge. Tout ce qui concerne des plafonds est susceptible de passer à la trappe, comme déjà lors de discussions ayant eu lieu plus tôt cette année, dans le cadre de la sortie du gaz russe. Le marché libre reste une valeur importante pour les libéraux. Les politiciens auront aussi du mal à défendre devant leur population un projet qui créerait différents prix au sein de leur propre pays. On y décèle également le début d’une désolidarisation entre les États membres, comme l’ont montré les récentes discussions sur un plan d’économies d’énergie.

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