INTERVIEW | ‘GameStop est une leçon pour les nouveaux investisseurs et les applis boursières’

Nick Bortot, de stichter van beurs-app Bux

Les actions GameStop ont chuté de 42% jeudi, à 53,5 dollars, contre 300 dollars en début de semaine. La spéculation massive se termine donc dans les larmes pour de nombreux investisseurs. ‘C’est un moment d’apprentissage pour les investisseurs débutants’, estime Nick Bortot, fondateur de la plateforme d’investissement Bux, dans un entretien accordé à Business AM. Mais il affirme également que le secteur doit retrouver ses esprits.

L’entreprise néerlandaise Bux se revendique comme étant le ‘néo-courtier’ le plus important et le plus dynamique d’Europe, avec déjà plus de 30.000 clients en Belgique depuis son lancement il y a six mois. Bux fait partie des applications boursières les plus branchées – aux côtés de la vedette américaine Robinhood – qui veulent rendre l’investissement accessible et sexy. Nick Bortot (ex-Binck Bank), son fondateur et CEO, s’adresse principalement aux Européens d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années qui veulent faire leurs premiers pas en bourse. Ces dernières semaines, leurs homologues américains ont mené une sorte de révolte contre Wall Street en lançant des achats coordonnés qui ont conduit à d’énormes bulles spéculatives.

Quel regard portez-vous sur la frénésie GameStop?

Nick Bortot: ‘Ce qui se passe actuellement n’est pas bon pour notre secteur. Beaucoup d’investisseurs peu informés arrivent sur le marché. Il ne s’agit pas d’investissement, mais de pure spéculation. Investir, ce n’est pas « gagner rapidement 5% aujourd’hui », mais bien viser le long terme. Dans la spéculation, un groupe de personnes en profite, etceux qui arrivent trop tard se retrouvent à devoir payer l’addition.’

Les néo-courtiers ont-ils rendu l’investissement trop accessible?

‘La réponse est nuancée. Par définition, une application pour smartphone rend l’investissement plus accessible. Vous n’avez plus besoin d’ouvrir votre ordinateur portable pour passer un ordre. Je pense que c’est une bonne chose que nous rendions l’investissement plus simple. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faut jeter en pâture des personnes sans connaissance ou expérience. C’est un moment d’apprentissage important pour notre secteur: nous ne pouvons pas regrouper toutes les actions et les proposer aux investisseurs privés sans aucune explication.’

Que voulez-vous dire?

‘Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut signaler aux investisseurs les différences entre les actions et les produits plus complexes. Mais il existe également des différences entre les types d’actions. Un titre n’est pas l’autre. Les risques peuvent varier considérablement. En tant que courtier, nous avons également un devoir de diligence. Chez Bux, nous avons donc choisi de ne proposer que les titres les plus courants et non des titres plus petits comme GameStop.’

La hype autour de GameStop a-t-elle suscité un intérêt accru pour Bux?

Oui, en effet. Nous constatons une augmentation significative du nombre de nouveaux comptes dans toute l’Europe.

Les nouveaux venus n’ont-ils pas été déçus lorsqu’ils se sont aperçus qu’il n’était pas possible d’échanger des actions GameStop via Bux?

‘Nous leur fournissons la même explication que celle que je viens de vous donner. Et nous avons également réalisé une vidéo expliquant ce qu’il se passait exactement. Après la récente chute du cours de l’action, les nouveaux clients sont probablement soulagés. Dans l’ensemble, nous sommes très heureux de ne pas avoir proposé l’action.’

S’agit-il d’un moment initiatique pour les nouveaux investisseurs?

Bien sûr. Si vous avez investi 100 euros dans GameStop, et qu’il ne vous reste que 20 euros, la prochaine fois, vous réfléchirez à deux fois avant de mettre tout votre argent dans une seule action.’

GameStop
Isopix

Certains critiques considèrent le négoce d’actions sans commission, par exemple via Robinhood, comme l’un des moteurs de la spéculation. Les investisseurs ne sont dès lors plus freinés par les coûts de transaction. Vous proposez également ce type de service.

Je ne suis pas d’accord avec cette critique. C’est un peu comme dire: il y a beaucoup d’accidents sur l’autoroute, revenons à la charrette à cheval. Nous considérons la suppression des commissions comme un moyen de rendre les investissements plus démocratiques. Seulement, nous devons aussi éduquer les investisseurs sur les risques et les rendements. En tant que plateformes d’investisseurs, nous devons le faire, mais c’est également valable pour les autorités.’

Pourquoi également les autorités?

‘Les investissements boursiers ont aujourd’hui un rôle différent de celui qu’ils avaient auparavant. Les taux d’intérêt sont négatifs et les systèmes de pension sont impayables: les jeunes générations ne pourront pas financer les pensions des personnes âgées. Alors que les investissements étaient autrefois quelque chose de ‘bon à avoir’, investir est aujourd’hui devenu un moyen pour beaucoup de jeunes de se construire un meilleur avenir financier.’

‘À l’avenir, nous pourrions proposer de petites actions comme GameStop, mais nous demanderons alors au préalable au client s’il est bien conscient qu’il s’agit d’un investissement plus volatil. Si les gens veulent quand même le faire, alors c’est très bien.’

Bux a été surnommé le Robinhood européen. En êtes-vous toujours content?

‘Je comprends la comparaison. Nous sommes également une application et nous proposons aussi des investissements sans commission. Mais la comparaison s’arrête là. Robinhood a intérêt, pour ses revenus, à ce que ses investisseurs échangent autant que possible. Nous, nous voulons évoluer vers un modèle de revenus différent. Je n’appellerais donc pas Bux le Robinhood européen. Absolument pas.’

À quoi devrait ressembler le nouveau modèle de revenus?

Nous envisageons d’introduire une formule d’abonnement, dans laquelle il importe peu que quelqu’un fasse 1 ou 10 transactions par an. Nous ne voulons pas être dépendants des transactions.

Un peu plus tôt, vous avez évoqué les générations. Beaucoup voient dans la saga GameStop non seulement un affrontement entre les investisseurs en ligne et les fonds spéculatifs de Wall Street, mais aussi entre les millénials et les baby-boomers.

‘Je ne sais pas si c’est vrai, mais je comprends ce sentiment. La jeune génération est la première génération d’après-guerre qui n’est peut-être pas aussi bien lotie que ses parents. Je comprends donc la frustration. Mais en matière d’investissement, il est préférable de se tenir à l’écart de l’émotion et des grands sentiments.’

Les milliers de petits investisseurs activistes ont présenté un front uni et démontré la puissance du nombre. S’agit-il d’une opération ponctuelle ou cela va-t-il devenir la nouvelle norme?

‘C’est difficile à prévoir. Cela ne se reproduira probablement plus à une si grande échelle. Mais il est bien sûr beaucoup plus facile qu’auparavant de s’unir, grâce aux réseaux sociaux ou aux plateformes comme Reddit. Investir n’est plus réservé aux petits clubs de vieux messieurs comme autrefois.’

Isopix

Les milliers d’investisseurs de Reddit ont fait grimper le cours de GameStop non seulement par l’achat d’actions, mais aussi d’options (droits d’acheter une action plus tard à un prix déterminé). Faut-il limiter la négociation d’options pour les petits investisseurs?

‘Il faut faire une distinction claire entre investir et spéculer. Il n’y a rien de mal à spéculer, mais il faut le faire en connaissance de cause et uniquement avec de l’argent que l’on peut se permettre de perdre. Le commerce des options devrait être possible pour les particuliers, tout comme les autres produits à effet de levier. Mais nous devons d’abord demander à nos clients: « comprenez-vous comment ça marche? » et les éduquer.’

Bux prépare l’introduction de l’investissement fractionné, par lequel on peut investir dans des morceaux d’actions. Où en sont les plans?

‘Nous sommes prêts sur le plan technique et nous travaillons à son approbation par les autorités, en collaboration avec notre partenaire ABN Amro. Il s’agit d’une nouvelle étape pour rendre les investissements accessibles. Vous pourrez par exemple répartir 100 euros dans 5 ETF (trackers ou fonds indiciels qui suivent un indice ou le prix d’une matière première, ndlr).’

Le défi est-il de rendre l’investissement plus accessible, sans qu’il ne glisse vers la spéculation?

‘C’est un bon résumé. Le problème est que la plupart des courtiers gagnent leur argent grâce aux commissions et tirent avantage de la création d’autant d’échanges que possible. Le modèle de rémunération doit changer. C’est pourquoi, chez Bux, nous allons essayer de gagner de l’argent par d’autres moyens. Les revenus d’un courtier ne doivent pas dépendre uniquement des transactions, car cela ne constitue pas une incitation suffisante.’

Lire aussi: