L’augmentation des prix des vaccins Pfizer et Moderna est-elle un scandale ?

Selon les informations du Financial Times, l’UE et les groupes pharmaceutiques Pfizer et Moderna ont renégocié les futures doses qui seront mises à disposition des Européens. On parle de 900 millions de doses supplémentaires (avec la possibilité de doubler les quantités) d’ici 2023. Dans cette nouvelle négociation, le prix du vaccin Pfizer augmenterait de 25%, passant ainsi de 15,50€ à 19,50€, celui de Moderna de 13%, majorant ainsi le prix de 19€ à 21,50€.

Pourquoi est-ce important ?

Moderna et Pfizer viennent nous rappeler qu'elles sont des entreprises commerciales. Après avoir lourdement investi dans la recherche, ces entreprises veulent récupérer leur dû et même davantage. Car Moderna et Pfizer (BioNTech) ont créé les deux vaccins les plus performants sur les nouveaux variants, avec une technologie unique - celle de l'ARN messager. Cette technologie assoit ces deux entreprises dans une position dominante, avec les règles du marché qui y sont inhérentes. L'enjeu est énorme à l'heure où il est de plus à plus acquis qu'une 3e dose sera nécessaire, voire peut-être même plus, chaque année, à l'instar de la grippe saisonnière.

De quoi parle-t-on ?

  • Pour mesurer l’ampleur des bénéfices, il faut d’abord connaitre le coût de revient. Il s’agit là de secrets industriels. L’étude la plus sérieuse sur le sujet, menée par l’Imperial College de Londres et qui remonte à juin dernier, estime le coût de production d’une dose du vaccin de Pfizer à 0,50€ et à 1,85€ pour une dose de Moderna.
  • Sont compris dans ces prix les coûts des matières premières et les moyens de production. Ne sont pas compris: les coûts de finition du produit (flacons, packaging, contrôle qualité, etc.).
  • Mais il y a bien d’autres coûts qui font défaut comme la recherche et le développement, les essais cliniques, la distribution, la propriété intellectuelle ou les frais juridiques. Tout ceci a coûté des centaines de millions, voire des milliards, aux deux entreprises pharmaceutiques.
  • Par rapport à tous ces coûts et aux prix de vente, on estime que Pfizer et Moderna font entre 25 et 30% de bénéfices avant impôts. C’est environ deux fois moins que pour un iPhone. En outre, dans le cas de Pfizer, ses bénéfices sont partagés avec le concepteur du vaccin: BioNTech.

Les critiques

  • Alors bien sûr, un vaccin n’est pas un iPhone, il sauve des vies. Certains politiques et épidémiologistes s’insurgent contre cette course au profit. Rappelons que Johnson&Johnson ou encore AstraZeneca vendent leur vaccin à prix coûtant, soit entre 2 et 8€ la dose depuis la matière première jusqu’au conditionnement.
  • « Pour mettre fin à cette pandémie, on a besoin de plus de vaccins, rapidement. Mais ce à quoi on assiste, c’est une course à l’enrichissement de la part de Pfizer et une accumulation des doses dans les pays qui peuvent payer un prix artificiellement élevé. Cela me révolte« , a tweeté Emmanuel André, microbiologiste à l’université UZLeuven et conseiller des autorités belges.
  • Certains estiment que les grands groupes pharmaceutiques ont déjà récupéré largement leur mise. Selon Oxfam, rien que pour la Belgique, « le surcoût » par rapport au prix coûtant serait de 796 millions d’euros.
  • « Bienvenue dans le capitalisme », rit jaune le député européen Ecolo Philippe Lamberts, interrogé par la RTBF. « Pfizer et Moderna savent qu’ils disposent de la meilleure technologie vaccinale, que la demande est très forte et qu’ils peuvent augmenter leur marge bénéficiaire. »
  • Alors que la levée éphémère des brevets des vaccins fut un temps évoquée, on semble prendre la direction opposée: « Si j’étais le Président de la Commission européenne, je rappellerais à Pfizer et Moderna que le débat sur la levée des brevets vaccinaux n’est pas terminé et que l’Union européenne, au lieu de défendre les intérêts des Big pharmas, pourrait décider, à un moment donné, de se ranger à l’avis, par exemple du Président Biden, et de lever la propriété intellectuelle. »

Ce n’est pas si simple

  • Il faut savoir que l’innovation pharmaceutique et médicale repose sur un modèle économique financé par les brevets. Les laboratoires protègent leurs découvertes avec ces brevets pour exploiter leur trouvaille en exclusivité pendant une période théorique de 20 ans. Ce n’est qu’au-delà de cette échéance que le brevet est levé et peut être utilisé par des concurrents à prix coûtants. Sinon il faut payer le prix fort. C’est ce qu’ont fait Pfizer/BioNTech et Moderna pour utiliser des brevets préexistants sur l’ARN messager.
  • Ensuite, là où AstraZeneca a pu bénéficier de fonds publics via l’Université d’Oxford pour le développement de son vaccin, Pfizer a dû se débrouiller seul. La conception du vaccin de Moderna a elle aussi été financée par le public, mais il s’agit d’une bien plus petite structure qu’AstraZeneca.
  • Alors, cette soudaine montée des prix est-elle un scandale ? Difficile de répondre à cette question quand on sait que les contrats sont gardés confidentiels. Après coup, il reviendra au Parlement européen de le déterminer.
  • Le prix des vaccins dépend de 3 facteurs: leur efficacité, le volume et les délais de livraison.
  • On sait que les vaccins de Moderna et Pfizer sont les plus efficaces du marché contre le SRAS-cov-2 et ses variants. L’UE suppose que la prochaine génération de vaccins le sera tout autant, voire davantage. Quant aux délais de livraison, espérons que l’UE ait pris cette fois ses précautions. Sur le volume, il s’agit de 900 millions de doses supplémentaires renouvelables une fois d’ici 2023. Ces 3 facteurs ont-ils poussé à la hausse les prix ou les deux entreprises pharmaceutiques le font-elles grimper artificiellement parce qu’elles savent qu’elles sont en position de force ?
  • Pour l’heure, l’UE a plutôt été avantagée par rapport à d’autres Etats, alors que le prix moyen d’une dose de Pfizer et Moderna est de 31€.
  • Et puis il y a la désorganisation au niveau mondial, dont les États qui peuvent surpayer sont en partie responsables. Quand 70% de la population a pu bénéficier d’au moins une dose de vaccin en Belgique, ils n’étaient que 26% en Inde et 10% en Afrique du Sud. Or, c’est dans les pays les moins immunisés que les variants ont le plus de chances d’émerger. Les variants Alpha, Beta, Gamma, Delta ne sont que les homonymes des variants britannique, sud-africain, brésilien et indien.
  • Cette impréparation et cette mauvaise répartition territoriale nous rendent totalement dépendants des vaccins. Rappelons néanmoins que les vaccins coûtent beaucoup moins cher à la sécurité sociale que les remboursements des tests. Rappelons enfin qu’un patient en soins intensifs coûte environ 3.000€ par jour.

Selon les dernières informations, les négociations sont toujours en cours entre l’UE et les deux entreprises pharmaceutiques. Dans les lois du marché, la plus fondamentale est celle de l’offre et la demande. Combien l’UE est-elle prête à payer pour le remède le plus efficace contre cette pandémie? Beaucoup, si l’on compte combien cela lui coûterait sans ce remède.

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