Avec des milliers de satellites en orbite, verront-nous encore les étoiles ?

Les dizaines de milliers de satellites qu’Elon Musk veut mettre en orbite vont changer notre vie. Et pas que sur le Web : ils risquent de rendre le ciel nocturne jusqu’à 10% plus lumineux. Une conséquence inattendue qui alarme les astronomes, entre autres.

Les héritiers de Spoutnik ont de quoi faire pâlir la petite loupiote du petit pionnier soviétique : alors que l’orbite de notre planète est de plus en plus fréquentée d’année en année, ce sont des milliers de nouveaux satellites par an qui vont voler au-dessus de nos têtes. Starlink envisage d’en placer 12.000, tandis que, selon un rapport de la Federal Communication Commission américaine, SpaceX a demandé l’autorisation de faire décoller 30.000 engins supplémentaires, qui partent chaque mois à bord de fusées Falcon 9 afin de bâtir sa méga-constellation dédiée à l’Internet ultrarapide.

Soleil de minuit

Cette surenchère dans le déploiement de satellites, même de taille réduite, suscite des questions. D’abord, on s’inquiète du risque accru de collisions, alors que notre orbite est déjà saturée de débris spatiaux. Le moindre choc pourrait dégénérer en grande partie de billard cosmique, avec des conséquences désastreuses sur nos réseaux de communication. Mais ces objets risquent aussi de nous priver du panorama d’un ciel nocturne : les rayons du soleil, en se reflétant sur les multiples satellites d’un programme tel que Starlink, pourraient bien dramatiquement éclairer nos nuits. Et c’est bien plus grave qu’on ne l’envisage de prime abord.

Les astronomes du monde entier tirent déjà la sonnette d’alarme. Alors qu’ils tentent de scruter le ciel, ils voient déjà des satellites, selon Aaron Boley de l’observatoire de l’Université de Columbia: « Si je marche sous mon porche et que je lève les yeux la nuit, je verrai un satellite lumineux traverser le ciel, et généralement j’en verrai plusieurs. C’est une sensation très bizarre : toutes les étoiles semblent alors bouger, comme une illusion d’optique. Cela va avoir un effet beaucoup plus important que les gens ne l’imaginent. »

Aaron Boley et sa collègue Samantha Lawler ont étudié le phénomène et, dans leur étude, les deux astronomes arrivent à la conclusion que la luminosité reflétée sur les satellites actuels de Starlink sera, à terme, responsable de 7 à 14 % de la lumière perçue par un télescope en pleine nuit à 50° de latitude de part et d’autre de l’Équateur. Et jusqu’à 10% à l’œil nu.

Insomnie et télescopes aveugles

C’est énorme, et ça ne sera pas sans conséquence. Car la pollution lumineuse ainsi engendrée rendra nos nuits beaucoup plus claires, rendant de facto très difficile l’observation des étoiles par les scientifiques. Mais cela pourrait aussi impacter la qualité de notre sommeil : nous sommes fort vulnérables aux perturbations engendrées par les lumières artificielles, qui détraquent notre horloge interne, déjà fort mise à mal.

Or, il n’est pas possible d’empêcher cette pollution lumineuse : tout objet dans l’espace exposé à la lumière du soleil la reflète peu ou prou, selon son altitude, sa matière et sa couleur. Et les astronomes tentent de sensibiliser les constructeurs de satellites à cet enjeu.

Au début de l’année dernière, SpaceX a testé un satellite Starlink surnommé Darksat, en lui appliquant un revêtement expérimental assombrissant sur une face, y compris les antennes, afin de réduire la luminosité réfléchie, qui aurait été réduite de 55 % selon la firme. Ce que certains astronomes trouvaient optimiste, tout en constatant que le satellite était bien invisible à l’œil nu. La luminosité mesurée peut toutefois varier en fonction de l’angle d’observation et de la façon dont la lumière se diffuse dans l’atmosphère.

Vers une législation ?

Face à cet enjeu, des groupes de réflexion se constituent, comme le forum virtuel Satcon 2 qui sera organisé l’été prochain par la fédération d’Astronomie américaine, et qui compte réunir de nombreux groupes concernés par la pollution lumineuse. Des scientifiques et des astronomes amateurs bien sûr, mais aussi les communautés indigènes d’Amérique, pour qui l’observation des étoiles est généralement une part importante de leur culture. Le forum compte, entre autres, avancer sur le sujet d’une protection légale du ciel nocturne, qui imposerait donc des restrictions aux fabricants de satellites.

« Il y a un peu de tension, mais nous envisageons toujours les deux approches : une approche coopérative, où l’industrie fait des efforts et où nous dialoguons avec eux, et la possibilité d’obtenir des réglementations qui les obligent à s’engager à respecter une limite de luminosité », résume Richard Green, astronome à l’université de l’Arizona et président du groupe de travail SatCon2.

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