L’énergie nucléaire sera le thème du Comité de concertation : De Croo entraîne tout le monde dans le bain de l’énergie pour partager la responsabilité

Une grand-messe de la gestion de crise, rue de la Loi : mercredi, les différents gouvernements du pays se réuniront au sein du Comité de concertation, spécialement organisé pour discuter des prix de l’énergie. C’est Conner Rousseau (Vooruit) qui a appuyé sur l’accélérateur, suite aux propos du Premier ministre, Alexander De Croo (Open Vld), selon lesquels nous ferions face à « cinq à dix hivers difficiles ». La pression se faisait aussi intense dans les journaux. Le Premier ministre a immédiatement vu une opportunité de collectiviser la responsabilité, et ainsi de mettre en selle les entités fédérées, avec la N-VA et le PS en tête. Seulement, de cette manière, le talon d’Achille de la politique énergétique fédérale revient sur la table : la sortie du nucléaire. La N-VA ne manquera pas d’insister sur ce point, surtout depuis que l’Open Vld et le cd&v commencent, eux aussi, à parler de Doel 3 et Tihange 2. Dossiers délicats pour Groen et Ecolo : la ministre Tinne Van der Straeten (Groen) est clairement passée à l’offensive, en proposant un plafond de prix au niveau européen, voire au niveau belge, s’il le faut. Mais cette dernière solution est encore plus irréaliste.

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Les détails : Doel 3 et Tihange 2, surnommées les « centrales fissurées » par les écologistes, doivent-elles rester ouvertes ou non ?

  • Aujourd’hui, Alexander De Croo discute de l’approvisionnement en gaz avec le gouvernement norvégien. Le Premier ministre participe à un sommet international sur l’énergie en Norvège avec Elon Musk, qui y a déjà fait de grandes déclarations. Le dernier incident en date montre bien que les Norvégiens ne s’intéressent qu’à leurs propres intérêts : ils veulent réduire leurs exportations d’électricité vers la Finlande, la Suède et le Danemark, à la grande colère de ces pays. Il est peu question de solidarité.
  • Les discussions lors de ce sommet international ne sont pas vraiment cruciales. La Belgique n’a pas grand-chose à craindre : car les Norvégiens approvisionnent, via Zeebruges, bien au-delà des frontières belges, de sorte qu’il n’y a absolument pas de problème d’approvisionnement pour nous. De plus, les Norvégiens ne sont pas membres de l’UE. La vraie discussion ne se déroule donc pas en Norvège mais au niveau européen.
  • Tout tourne autour de l’intervention (ou non) sur le marché européen libéralisé de l’énergie, un sujet que le Premier ministre belge libéral tente de mettre à l’ordre du jour depuis mars. Mais jusqu’à présent, lui et sa ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten, n’ont pas été entendus. L’Italie semble être le seul véritable allié dans cette discussion, tandis que les Allemands, les Danois et les Néerlandais sont réticents à intervenir fortement sur le marché. Et la Commission européenne n’était pas non plus convaincue.
  • Deux pays, l’Espagne et le Portugal, qui sont relativement peu connectés aux autres réseaux énergétiques européens, ont bénéficié d’une exception de la part de la Commission européenne et ont été autorisés à introduire leur propre plafond de prix.
  • Le résultat est spectaculaire : les Espagnols paient maintenant environ 200 euros le mégawattheure pour leur électricité. En Belgique, nous sommes déjà à environ 600, voire 700 euros le mégawattheure. Un prix insensé, puisqu’il est plus de vingt fois supérieur à ce qui était un « prix normal » il y a quelques années.
  • Le revers de la médaille : l’Espagne et le Portugal ajustent avec leurs poches les différences de prix du marché pour les producteurs d’énergie. Les combustibles (fossiles) sont donc à nouveau fortement subventionnés. Et plus pervers encore, les pays ibériques sont soudainement devenus des exportateurs d’énergie : la France, qui exporte normalement de l’électricité, en importe désormais en raison du faible prix espagnol. Le contribuable espagnol subventionne donc la consommation d’électricité française.
  • Pourtant, la politique hispano-portugaise est l’exemple à suivre pour De Croo et Van der Straeten. Ils ont eu des entretiens avec la Commission européenne la semaine dernière et, par l’intermédiaire de la République tchèque, qui assure actuellement la présidence de l’Union européenne, ils espèrent pouvoir mettre le dossier à l’ordre du jour prochainement. Bien sûr, le raisonnement n’est pas complètement fou : les prix européens sont un multiple de ceux des États-Unis ou de l’Asie, mais la question est de savoir si l’intervention du marché, avec éventuellement des subventions importantes, est la solution. Les experts sont très partagés et mettent en garde contre des solutions trop triviales. La Commission européenne hésite.
  • La suggestion du gouvernement fédéral selon laquelle, si l’UE ne fait rien, la Belgique introduirait elle-même le plafonnement des prix, semble irréaliste : le marché énergétique belge est beaucoup plus connecté au reste de l’Europe que le marché ibérique. La Belgique se mettrait alors soudainement à subventionner la consommation d’énergie dans les pays voisins.
  • Mais en même temps, il y avait une pointe de populisme dans la discussion : le cabinet de Van der Straeten a immédiatement calculé ce que rapporterait un tel plafond des prix. La réduction de 770 euros par an, annoncée sur le plateau de C’est pas tous les jours Dimanche, sur RTL-TVi, a fait immédiatement la une des journaux. Le fait qu’un tel montant soit en réalité calculé avec une très grande marge d’erreur, au pays de la politique-fiction, ne semble pas avoir beaucoup d’importance.
  • Mais pour l’instant, De Croo mise sur ces plafonds comme ultime bouée de sauvetage. « On ne peut pas continuer à résoudre le problème avec des chèques-énergie et des baisses d’impôts. Nous devons nous attaquer à la crise énergétique au niveau européen, c’est de loin la meilleure solution, mais si ce n’est pas possible, nous devons envisager d’autres options », a-t-il déclaré ce week-end. Mais la probabilité qu’un plafond belge soit introduit, si l’Europe ne fait rien, parait peu probable, à la fois politiquement et dans la pratique.
  • Le PS a déjà soulevé un problème la semaine dernière à ce sujet : subventionner l’énergie n’est pas la solution, car il s’agit d’une mesure générale qui ne vise pas les revenus les plus faibles.
  • Par ailleurs, l’Open Vld est également conscient qu’il s’agit d’une question complexe. Ce matin, Egbert Lachaert, président d’Open Vld, affirmait encore « qu’un plafonnement des prix pour la seule Belgique ne fonctionnera jamais », « mais peut-être avec un groupe de pays européens qui le souhaitent », a-t-il dit. Et il a aussi souligné « qu’on peut le faire, mais qu’ensuite, c’est le contribuable qui doit payer un supplément ». La question reste très épineuse.

L’essentiel : le « plafonnement des prix » devra faire place à une discussion beaucoup plus difficile au sein de la Vivaldi, sur l’énergie nucléaire.

  • Le fait que Van der Straeten ait insisté sur la bouée de sauvetage que constitue le plafonnement des prix n’a pas pu l’empêcher de devoir répondre, encore et encore, à des questions sur l’énergie nucléaire.
  • Ce week-end, Groen est devenu… Groen, lors de son évènement de rentrée : un week-end « refresh ». Mais il y a plus : la ligne du parti semble avoir connu un réajustement (« plus que du vert ») et son logo est soudainement devenu violet, orange et bleu, un peu comme la Vivaldi. Dans les interviews qui ont suivi, le duo de présidents a déclaré qu’ils n’étaient « toujours pas très enthousiastes à l’égard de l’énergie nucléaire », mais que « nous en avons besoin maintenant ».
  • Ce énième coup de volant fait partie du grand virage opéré, sous la contrainte, par Ecolo et Groen. Car en 2020, lors de la formation du gouvernement, Jean-Marc Nollet (Ecolo) et Meyrem Almaci (Groen) ont négocié avec la conviction que les centrales nucléaires allaient enfin fermer, un point final après vingt ans de luttes écologistes.
  • La N-VA, autour de la table en 2020, avait remarqué depuis longtemps que les autres partis étaient beaucoup moins enthousiastes à l’idée d’une sortie du nucléaire. Ils ont donc poussé très fort sur le dossier dès le départ. Le fait que des centrales à gaz émettant du CO2 prendraient la place des centrales nucléaires était l’argument parfait pour s’opposer à la Vivaldi. Ce n’est pas un hasard si la ministre flamande de l’Énergie, Zuhal Demir (N-VA), a rejeté toutes les autorisations pour l’installation de centrales à gaz en Flandre
  • Le N-VA a pu compter sur un allié de choix, à l’intérieur de la Vivaldi : le MR de Georges-Louis Bouchez n’a pas du tout respecté l’accord implicite de 2020, et a continué à taper sur la sortie du nucléaire, mois après mois. Jusqu’à la fin de 2021, les libéraux francophones ont été inflexibles, Van der Straeten étant de plus en plus poussée sur la défensive par la vice-première ministre libérale, Sophie Wilmès, aidée par le silence du CD&V et des autres.
  • L’Open VLD était dans une position difficile, De Croo voulait éviter la crise au sein de son gouvernement. Le président des libéraux flamands, Egbert Lachaert (Open Vld) a même parlé des centrales nucléaires comme « un cadavre qui ne pouvait être réanimé ».
  • L’invasion russe a complètement changé la donne : suite à la crise énergétique, Doel 4 et Tihange 3 pouvaient finalement rester ouverts. Et l’État belge devrait même en assurer la cogestion.
  • Mais Bouchez, voyant les Verts avaler couleuvre après couleuvre, n’a pas voulu s’arrêter en si bon chemin. Il veut aller plus loin : les autres réacteurs nucléaires doivent eux aussi rester ouverts. Et regardez : avec la fermeture imminente de Doel 3 et de Tihange 2, le débat s’intensifie.
  • Le personnel des centrales nucléaires s’est rebellé contre son propre employeur, Engie (qui, dans sa stratégie globale, ne veut plus d’énergie nucléaire dans son portefeuille), et a lancé le débat dans une lettre ouverte, publiée par Belga : « Personne ne se rend compte qu’avec la fermeture de Doel 3 et Tihange 2, nous liquidons deux gigawatts d’électricité à faible émission de CO2. Un scénario incompréhensible en situation de guerre, d’approvisionnement en énergie et de crise financière. »
  • Lachaert a réagi, déclarant « que le gouvernement doit garder toutes les options ouvertes, et ne doit pas autoriser de travaux de démantèlement pour ces centrales ». Après quoi le cd&v a également déclaré ouvertement dans un tweet « que toutes les pistes doivent être explorées. Point. »
  • Van der Straeten a répliqué : elle a balayé l’idée de continuer à utiliser deux réacteurs et a continué à parler devant les caméras de la VRT des « centrales fissurées », un terme que les écologistes ont commodément accolé aux deux réacteurs, lorsque des questions de sécurité se posaient à leur sujet.
  • Le MR a répondu, avec l’ancienne ministre de l’Énergie, Marie-Christine Marghem, comme bélier : « Elle ment sans arrêt. Il n’y a aucune fissure. Elle affirme que le AFCN a limité la durée de vie à 40 ans, mais ce n’est pas vrai. »
  • Le fait est que la Vivaldi a demandé à Engie, l’exploitant des centrales nucléaires, de maintenir au moins Tihange 2 en fonctionnement cet hiver. Mais les Français n’ont fait aucun effort pour répondre à cette demande ; le réacteur ne semble pas être prêt. En ce sens, Engie a déjà tranché en faveur des Verts. Mais le dossier continue de s’envenimer politiquement.

Et maintenant ? Le comité de concertation pourra donc difficilement éviter le thème de l’énergie nucléaire.

  • Le week-end dernier, la N-VA a pu observer, avec amusement, comment la Vivaldi a rouvert le débat sur l’énergie nucléaire. Bart De Wever (N-VA) constate qu’il y a désormais une majorité alternative à la Chambre pour maintenir plus de centrales nucléaires ouvertes, et pour inverser la loi sur la sortie du nucléaire.
  • Le fait que De Croo ait ainsi convoqué le comité de concertation ne fait pas vraiment peur à la N-VA. « La collectivisation de la crise est une de ses techniques éprouvées, le Premier ministre l’a clairement appris durant la crise du Covid. Mais c’est une blague interne. Car avant de parler de douches froides ou de chauffer moins les piscines, on pourrait peut-être inverser la sortie du nucléaire », entend-on déjà au siège de la N-VA.
  • Groen et Ecolo sont donc menacés de devoir s’écarter encore plus de leur ligne initiale. Un bras de fer politique bien sûr. Mais les idées s’amoncellent déjà au sein même de Vivaldi: « Si Engie veut de toute façon se débarrasser de ces centrales, et que nous sommes confrontés à une crise énorme, pourquoi ne pas finir par prendre le contrôle de tout ? Est-ce si fou ? », suggère-t-on, au Boulevard de la Toison d’Or, le siège du MR.
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