La fin du fantasme des 1,5 degrés

Limiter le réchauffement à 1,5°C : c’était l’ambition climatique de l’humanité. Un nouveau rapport sur le climat publié par les Nations unies admet désormais que ce degré et demi est hors de portée. Empêcher la température moyenne de la Terre d’augmenter de plus de 1,5 degré Celsius par rapport aux niveaux préindustriels est pourtant techniquement impossible. La pollution atmosphérique des gaz à effet de serre laisse encore une marge sur papier. Mais dans la pratique, ce n’est plus faisable.

Lundi, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le groupe de scientifiques et d’universitaires dirigé par les Nations unies et chargé de résumer tout ce que nous savons sur le réchauffement de la planète, a publié son dernier rapport. Contrairement aux rapports précédents, qui étaient axés sur les incidences physiques et sociales du changement climatique, celui-ci examine comment l’humanité peut réduire sa pollution carbone et empêcher l’effondrement du climat. Si la plupart des rapports du GIEC contiennent un avertissement, celui de cette semaine se présente plutôt comme un guide : « comment éviter l’apocalypse ».

Il s’agit également du dernier rapport du cycle actuel de huit ans des rapports de consensus du GIEC. Après ce rapport (et un rapport final de « synthèse » prévu plus tard dans l’année), le GIEC ne publiera plus de nouveau document majeur dans les années à venir. Il s’agit du dernier rapport avant que le scénario de 1,5 degré Celsius ne devienne complètement impossible à éviter.

Un beau rêve

Il est donc utile de se pencher sur ce scénario – et sur la façon dont il a pris tout son sens. En 2015, dans le cadre des négociations de l’Accord de Paris, les nations du monde ont fixé un nouvel objectif consistant à maintenir le réchauffement climatique « bien en dessous de 2 degrés Celsius » et à viser de préférence 1,5 degré Celsius. L’accord a également demandé au GIEC de rédiger un nouveau rapport sur les avantages de l’objectif de 1,5 degré.

Le simple fait d’ancrer l’objectif de 1,5 degré dans le droit international a constitué une victoire pour les petits États insulaires, tels que Kiribati et les Îles Salomon, qui ont toujours réclamé les politiques climatiques les plus agressives, car la hausse du niveau des mers pourrait les rayer de la carte. Mais la puissance politique de l’objectif a dépassé même leurs rêves. Lorsque le GIEC a publié son rapport sur le réchauffement de 1,5 degré trois ans plus tard, il a détaillé les terribles famines, sécheresses et catastrophes qui accompagneraient même ce niveau de réchauffement. Elle a inspiré une nouvelle série d’actions mondiales en faveur du climat. Les mesures énergiques prises ces dernières années en faveur du climat – les manifestations de Greta Thunberg, les appels de Wall Street en faveur de la durabilité, voire le « Green Deal » européen – auraient été impensables sans le rapport sur le degré 1,5.

L’élimination progressive des combustibles fossiles est à la fois si difficile et si peu optionnelle qu’elle relève du réalisme magique

Il est donc assez triste, pour ne pas dire plus, qu’un tel objectif puisse être impossible aujourd’hui. Au moins pour les politiciens. Les climatologues ont toujours dit qu’atteindre 1,5 degré n’a jamais semblé particulièrement probable : le rapport de 2018 a choqué les lecteurs dans une certaine mesure, car il a reconnu que, pour éviter une catastrophe climatique, le monde devrait remplacer son système énergétique à un rythme sans précédent. La décarbonisation a également toujours nécessité de se tourner vers le fantastique, le miraculeux : l’élimination progressive des combustibles fossiles est à la fois si difficile et si peu optionnelle qu’elle relève du réalisme magique.

Il est encore techniquement possible de respecter la limite de 1,5 degré, mais la fenêtre se rétrécit rapidement. Depuis la publication du premier rapport en 2018, les émissions mondiales ont continué à augmenter, de sorte qu’il sera désormais plus difficile de respecter 1,5 degré qu’au moment de la rédaction de ce rapport.

Si l’objectif reste possible, le nouveau rapport du GIEC indique clairement que suffisamment d’infrastructures liées aux combustibles fossiles ont déjà été construites pour dépasser cet objectif. Selon le nouveau rapport, le monde peut encore émettre autant de dioxyde de carbone que dans les années 2010, soit environ 400 gigatonnes, avant d’épuiser le reste de son budget de 1,5 degré. Mais l’infrastructure actuelle des combustibles fossiles, telle qu’elle est déjà construite et financée, générerait 660 à 850 gigatonnes d’émissions supplémentaires. Pour atteindre l’objectif, il suffirait pourtant de supprimer complètement et rapidement les capacités de production de charbon, de pétrole et de gaz naturel.

Le rythme des changements institutionnels nécessaires n’a pas de précédent historique

La question qui compte vraiment n’est pas la faisabilité technique, mais la volonté politique et la capacité institutionnelle. Ainsi, si le nouveau rapport du GIEC souligne à plusieurs reprises que l’objectif de 1,5 degré est techniquement réalisable, il note également que le rythme des changements institutionnels requis pour réaliser une telle transition technique n’aurait pas de précédent historique.

Seuls quelques pays ont réussi à abandonner un seul combustible fossile dans un seul secteur de l’économie au rythme auquel le monde entier devrait éliminer tous les combustibles fossiles dans tous les secteurs. Et même ces exemples ne sont pas nécessairement encourageants. Pendant la crise pétrolière des années 1970, les États-Unis ont effectué l’une des transitions énergétiques les plus rapides de l’histoire en cessant de brûler du pétrole pour produire de l’électricité. Mais elle a remplacé ce pétrole par du charbon produit localement, un combustible beaucoup plus sale. Plus récemment, les États-Unis ont rapidement réduit leur capacité de production de charbon, mais ils ont remplacé ce combustible non pas par une énergie sans carbone, mais par du gaz naturel polluant pour le climat issu de la fraction du schiste.

Le rapport salue certains exemples de transitions réussies, citant 24 pays qui ont réussi à réduire leur pollution en gaz à effet de serre pendant plus de dix ans. Mais ce sont presque tous des pays industrialisés prospères, y compris les États-Unis, certains pays d’Europe du Nord et les anciens États soviétiques. Ces derniers ne constituent pas un modèle de décarbonisation, car la baisse de leurs émissions s’est accompagnée d’un effondrement de la productivité économique.

De nouveaux problèmes politiques

Le rapport initial du GIEC reconnaissait déjà qu’il était peu probable que l’humanité maintienne la température de la terre en dessous de 1,5 degré Celsius tout au long du siècle. Au lieu de cela, il y a huit ans, la plupart des scénarios prévoyaient que la température mondiale dépasserait cet objectif, et que l’humanité ramènerait ensuite la température en éliminant d’énormes quantités de dioxyde de carbone de l’atmosphère après 2050.

Mais comme l’humanité continue de repousser la tâche de réduire ses émissions, la quantité de carbone qui doit être éliminée ne cesse d’augmenter. Cela pourrait créer ses propres problèmes politiques. Les contours des négociations climatiques de l’ONU changeront radicalement si l’on commence à supposer que les émissions négatives nettes sont possibles. Vous pourriez ouvrir un nouveau cycle de pensées complètement magiques. Par exemple, l’Inde a déjà raisonnablement insisté pour que les pays les plus développés du monde deviennent négatifs en carbone avant les autres pays. Mais si vous supposez que des quantités vraiment énormes d’absorption de carbone sont possibles, alors les pays pourraient simplement supposer que des quantités croissantes de dioxyde de carbone seront éliminées au cours du siècle.

Dans le même temps, la structure de la politique internationale a changé depuis la publication du rapport sur les 1,5 degrés. L’invasion russe de l’Ukraine a brisé la coopération économique internationale d’une manière inattendue à l’époque, et tant la guerre que la réponse occidentale à celle-ci semblent n’avoir profité qu’au système des combustibles fossiles. Le GIEC a modélisé des dizaines de scénarios différents d’émissions futures, mais aucun qui suppose une nouvelle rivalité géopolitique majeure ne permet d’atteindre l’objectif de 1,5 degré.

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