Bouchez continue à torpiller De Croo, le PS s’emporte: ‘Un sérieux manque de respect pour le Premier ministre’

Le ministre David Clarinval (MR) est, avec Annelies Verlinden (CD&V), chargé des Réformes institutionnelles – Isopix

Cela ne s’arrêtera donc jamais avec le président du MR, Georges-Louis Bouchez. Sa tactique de ‘guerre totale’ contre le voile a conduit à une crise gouvernementale majeure à Bruxelles. DéFI menace de faire sauter l’équipe de Rudi Vervoort (PS) si la STIB devait lever son interdiction des symboles religieux. Quant au cdH bruxellois, il pourrait bien finir par se scinder à cause de la même question. Bouchez compte ses bénéfices. Les dommages collatéraux sont pour le gouvernement fédéral. Le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) est sorti meurtri du débat: le ministre MR David Clarinval a en effet corrigé publiquement le Premier ministre, après quoi il a dû venir à la Chambre pour s’expliquer. ‘C’est un grave manque de respect pour le Premier ministre’, a lancé Pierre-Yves Dermagne, vice-premier ministre du PS, à l’encontre de son partenaire de coalition.

Dans l’actualité: le MR tweete pour réprimander son propre Premier ministre.

Les détails: Georges-Louis Bouchez (MR) mord la poussière au gouvernement fédéral, mais son parti fait des remous.

  • Il s’agit d’une situation sans précédent: un ministre de sa propre coalition, de sa propre famille politique – autrefois ‘une et indivisible’ – dénonçant le Premier ministre en public. Jeudi, vers 17 heures, le ministre des PME, David Clarinval, l’a pourtant fait.
  • ‘Ce matin, pendant le kern, en tant que représentant du MR, j’ai clairement exprimé notre opposition à la décision prise – sans consultation – par la secrétaire d’État Sarah Schlitz (Ecolo) de nommer Ihsane Haouach comme nouveau Commissaire du gouvernement’, a clairement indiqué Clarinval. Il s’agissait ni plus ni moins d’opter ouvertement pour la confrontation avec le Premier ministre et les six autres partenaires du gouvernement.
  • Quelques heures plus tôt, le Premier ministre s’était exprimé haut et fort à la Chambre au sujet d’Ihsane Haouach. Le mois dernier, elle a été nommée par Sarah Schlitz Commissaire du gouvernement auprès de l’Institut de l’égalité entre les femmes et les hommes. Haouach porte le voile et est à l’avant-garde de la bataille des signes religieux. Pendant plusieurs jours cette semaine, le MR, en la personne de son président Bouchez, a exigé que la nomination de Haouach soit annulée.
  • Au moment des questions, la N-VA s’en est pris au Premier ministre: ‘La semaine dernière, nous avons dû défendre ici la liberté d’expression et aujourd’hui nous devons plaider pour le maintien de la neutralité des services publics. Qu’est-ce que ce sera la semaine prochaine?’, a demandé Darya Safai (N-VA).
  • À cela, le Premier ministre a répondu de manière tranchante et a mis les points sur les i:
    • ‘La décision dans cette affaire a déjà été prise il y a un mois. Le Commissaire du gouvernement concerné a déjà pris part à une réunion’, a-t-il déclaré. Le MR est donc arrivé trop tard.
    • La Commissaire du gouvernement a obtenu  son diplôme d’ingénieur ici et avec grande distinction. Comme l’a écrit la presse, elle dispose « d’un CV en béton« . Elle a donc, selon le gouvernement, les connaissances et l’expérience nécessaires pour effectuer ce travail correctement.’
    • Et la phrase la plus importante: ‘Nous avons discuté de ce point aujourd’hui au sein du kern et la désignation du Commissaire du gouvernement n’est remise en cause par aucun parti du gouvernement.’
  • L’affaire semblait donc apaisée. Toutes les fonctions gouvernementales qui sont en contact direct avec le citoyen sont soumises au devoir de neutralité. Mais pas pour les autres postes. Donc pas pour celui de Commissaire du gouvernement, entend-on dire en coulisses.

L’essentiel: le Premier ministre voulait rendre la pareille à Bouchez, mais cela ne s’est pas passé comme ça.

  • Au parlement, le Premier ministre De Croo a à son tour corrigé le MR de par sa position ferme. Après des jours d’intimidation de la part de Bouchez, la question a effectivement été discutée au sein du kern jeudi matin. À la surprise d’un certain nombre de partenaires flamands de la coalition, la question avait été inscrite à l’ordre du jour: pourquoi l’élever au rang de ‘question au gouvernement’?
  • Le Premier ministre a-t-il pris la décision consciente de donner raison au MR en autorisant l’inscription de la question à l’ordre du jour? Comme la vice-première ministre Sophie Wilmès (MR) devait assister à un sommet européen et que Clarinval y siégeait au nom du MR, ce dernier a alors annoncé l’objection de son parti.
  • Selon certaines sources, trois vice-premiers ministres flamands – Vincent Van Quickenborne (Open Vld), Vincent Van Peteghem (CD&V) et Frank Vandenbroucke (Vooruit) – ont exprimé leur mécontentement. Du côté flamand, aucun de ces trois partis n’est demandeur d’un débat sur le voile au gouvernement fédéral: avec la N-VA et le Vlaams Belang comme solide opposition, ils peuvent en effet s’en passer comme d’une rage de dent.
  • Comme on pouvait s’y attendre, Clarinval a complètement fait marche arrière: revenir sur la décision de la nomination aurait signifié que les sept partis de la Vivaldi auraient dû se mettre d’accord au sein du kern. Le MR était seul.
  • Mais Bouchez ne s’est pas laissé démonter. Comme le Premier ministre s’en est mêlé dans l’après-midi en déclarant ‘que la désignation n’a été remise en cause par aucun parti au sein du gouvernement’, Bouchez et Clarinval se sont à leur tour sentis obligés de répondre.
  • Le tweet de Clarinval a suivi, ainsi que toute une série de messages de Bouchez. Il a évoqué ‘le véritable enjeu: la neutralité de l’Etat et les questions que cela soulève dans la population’ et ‘le petit monde: « il y a un problème Bouchez » + petits jeux en tout genre’.
  • Le Premier ministre s’est ensuite retrouvé sous le feu des critiques. Il a été rapidement convoqué à la Chambre par les principaux partis d’opposition, la N-VA et le Vlaams Belang: ‘Ces deux-là ont-ils assisté au même kern? Ou bien manque-t-il quelque chose à l’audition du Premier ministre?’
    • ‘Monsieur le Premier ministre, une vieille sagesse d’Aristote dit que la seule chose que vous obtenez en mentant, c’est que les gens ne vous croient plus quand vous dites la vérité’, s’est exclamée Barbara Pas (Vlaams Belang).
    • Vous êtes accusé par votre propre gouvernement d’avoir formellement, à la tribune, déclaré des contre-vérités devant cet hémicycle. Avez-vous menti, ou bien est-ce M. Clarinval?’, a lancé Peter De Roover (N-VA) au Premier ministre.
  • Alexander De Croo a finalement déclaré que, dans son kern, ‘la décision n’a en fin de compte pas été remise en question: il n’y a pas eu de proposition de révision ou d’annulation de la décision’. ‘Aucune contradiction avec ce que j’ai dit’, a-t-il donc calmement conclu, s’attirant immédiatement des applaudissements venant des bancs de la majorité.

La vue d’ensemble: les dégâts sont faits, surtout pour les partis du centre de la Vivaldi et certainement pour l’Open Vld.

  • La Vivaldi était censée être une coalition qui traiterait les uns avec les autres d’une manière ‘différente, respectueuse’, en partie pour se distancer de la ‘brutale’ N-VA. Déjà à l’époque, on craignait que les présidents – en particulier Bouchez, mais aussi d’autres – ne s’amusent à attiser les flammes depuis l’extérieur.
  • Pendant un certain temps, surtout durant la gestion de la crise, le Premier ministre De Croo a plus ou moins réussi à tenir les conflits à l’écart de son gouvernement. Paul Magnette (PS), par exemple, s’est emporté contre l’accord salarial, mais celui-ci est resté viable au sein du gouvernement. Et si le président du MR a bien attaqué Frank Vandenboucke (Vooruit) en tant que ministre de la Santé, cela n’a eu que peu d’impact en interne.
  • Ce matin, le vice-Premier ministre PS Pierre-Yves Dermagne a réagi vivement sur La Première: ‘C’est un manque de respect envers les autres membres de la majorité et vis-à-vis du Premier ministre. On ne dirige pas un pays à travers Twitter. D’autant qu’on a bien d’autres choses à faire. Mes priorités ne sont pas là aujourd’hui.’
  • Ainsi, le conflit s’infiltre encore davantage dans le gouvernement. L’action de Clarinval, un membre du gouvernement, va bien plus loin qu’un tweet de Bouchez: l’irritation suscitée par le MR chez les autres partenaires de la coalition, y compris les vice-premiers ministres, est très élevée.
  • Et c’est justement sur le thème du voile, un terrain idéal pour le Vlaams Belang, et dans une moindre mesure pour la N-VA, qu’une bataille sur les signes religieux éclate aujourd’hui au sein de l’équipe fédérale. Cette situation n’est pas du tout confortable pour les partis du centre: dans les récents sondages, l’Open Vld et le CD&V ont baissé, et on ne s’attend pas à ce que cette image change avec un nouveau sondage aujourd’hui.
  • Il est certain que l’Open Vld, qui a fait le pari de devenir le septième parti de la coalition et d’accéder au poste de Premier ministre, risque d’être touché: l’image d’un Premier ministre impuissant, d’une ‘serpillère’, est fatale. Et le fait que les torpilles proviennent du ‘parti frère’ rend la situation encore plus douloureuse.

A suivre: À Bruxelles également, l’affaire est loin d’être terminée.

  • Dans le même temps, le MR force les choses: à Bruxelles, les libéraux ont été poussés dans l’opposition en 2019. Mais le conflit concernant le personnel de la STIB qui serait autorisé ou non à porter le voile a été vivement attisé la semaine dernière par Bouchez et la responsable locale Alexia Bertrand.
  • L’effet net? DéFI est coincé. Son président François De Smet en a fait un dossier ultime: si la STIB change d’avis, son parti quittera le gouvernement bruxellois, a-t-il prévenu jeudi.
  • Le ministre-président Rudi Vervoort (PS) se retrouve donc face à un problème majeur. Car Ecolo est très engagé sur le sujet et ne semble pas avoir l’intention de céder. Cela rend très difficile un compromis, auquel le président du PS, Paul Magnette, travaille également.
  • Et Bouchez peut encore engranger davantage de bénéfices. La Libre raconte ce vendredi comment le petit cdH, pourtant rival électoral du MR, s’est retrouvé avec une guerre intestine au sein de sa branche bruxelloise à cause du voile.
  • Le député Georges Dallemagne (cdH) s’est montré critique envers le voile, et cela a tellement irrité un certain nombre de députés à Bruxelles qu’ils ont entamé une procédure interne contre lui. Les jeunes du cdH, en revanche, ont ouvertement soutenu Dallemagne. Un schisme est imminent.

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