ANALYSE | Celui qui s’étonne de ce qui s’est passé au Capitole n’a pas prêté attention aux dernières années

Isopix

Ce que nous avons vu hier était une tentative désespérée de renversement du pouvoir démocratique aux États-Unis. C’est aussi le point culminant d’un choc entre un univers de conspirations et celui de la réalité acceptée. Joe Biden a déclaré que les émeutiers n’étaient pas à l’image des citoyens américains… C’est en partie vrai, mais c’est aussi en partie faux. Ils sont ce que les Américains sont devenus.

Ce sont des situations auxquelles on peut s’attendre (et que l’on rencontre de temps en temps) dans les dictatures africaines ou dans des anciens États soviétiques. Mais ceux qui s’étonnent que de tels faits se produisent aux États-Unis n’ont pas beaucoup prêté attention aux dernières années écoulées. Pour ceux qui ont toujours suivi de très près les mouvements pro-Trump et d’extrême droite, c’était même inévitable.

En début de semaine, Marc-André Argentino, un chercheur qui étudie le mouvement QAnon de très près, avait évoqué les risques liés à un trop grand optimisme de la montée imminente au pouvoir de Joe Biden. Ces dernières semaines ont été perçues par de nombreux Américains comme la confluence d’événements controversés (la crise sanitaire, le déploiement du vaccin, l’élection de Joe Biden). ‘Un énorme sentiment de frustration pèse dans certains milieux’, avait déclaré M. Argentino.

Crédit: Isopix

‘Donald Trump a intérêt à agir dès demain, dans le cas contraire ce sera un traître’

Les membres des groupes Facebook comme Newsmax et One America News, ont réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de solution pour que Trump conserve son poste comme par magie. Des forums tels que The_Donald révélaient aussi que les partisans les plus acharnés étaient (et sont toujours) furieux de la tournure des évènements. 

Ils sont non seulement furieux contre les républicains du Congrès, qui ont refusé de remettre en question les résultats des élections, mais aussi contre Donald Trump himself. ‘Donald Trump ferait mieux d’agir dès demain, dans le cas contraire ce sera un traître’, avait écrit un partisan de Trump mardi, ajoutant que Trump ferait mieux de présenter des ‘preuves réelles de fraudes’ dans son discours annoncé le lendemain.

Trump n’a pas fourni ces informations. Tout simplement parce qu’elles n’existent pas. La dissonance avec laquelle les partisans de Trump et les croyants de QAnon raisonnent est effrayante. Dans une vidéo qui circule et qui a été enregistrée à Washington, un groupe de partisans de Trump confronte le sénateur républicain Todd Young, de l’Indiana, en lui demandant pourquoi il a refusé de s’opposer aux résultats de l’élection.

Todd Young, visiblement irrité, a fait valoir qu’il devait faire respecter la loi. ‘Je jure devant Dieu… Cette phrase est connue chez nous quand nous prêtons serment, mais est-ce que nous prenons toujours cela au sérieux?’ a-t-il répondu interloqué. Les partisans de Trump n’ont pas été émus par cette réponse: ‘Ces lois ne s’appliquent pas à nous, mais aux démocrates’, a rétorqué l’un des partisans. 

Crédit: Isopix

Ce n’est là qu’un exemple des effets à long terme d’un flux ininterrompu de propagande, de théories complotistes et de mensonges. Mais ils sont si nombreux. La semaine dernière, un groupe de pas moins de 13 sénateurs républicains et de plus de 100 membres de la Chambre des républicains a déclaré qu’il refuserait d’accepter la victoire du président élu Joe Biden. Sur une bande-son de plus d’une heure, on pouvait écouter Trump exposer des théories fumeuses sur la fraude électorale pour faire pression sur les représentants de l’État en Géorgie, afin qu’ils annulent les résultats.

Toutes ces actions sont le résultat de plus de cinq ans de conspirations, de trolls, d’intimidations violentes et de théories du complot qui sont passés des bas-fonds de l’internet à la Maison-Blanche, et vice-versa. Et il semblerait que nous commencions seulement à en saisir l’impact. La force des images. Depuis des années, des escrocs professionnels, de vrais croyants et des opportunistes politiques, conspirent pour créer des réalités alternatives, à la fois complexes et dangereuses. Nous assistons maintenant à la récolte de ce qu’ils ont semé. Et cela risque d’empirer. Celui qui croit que la défaite de Trump va stopper ce mouvement se trompe.

Il n’y a pas de solution facile à la crise actuelle, en partie parce qu’il n’y a pas un, mais plusieurs coupables. Les années Trump y ont certainement joué un rôle significatif. Mais les  réseaux ont encouragé cette évolution. Et si une partie de la presse grand public s’est battue sous la présidence de Trump pour lutter contre la désinformation et contenir les conspirations les plus folles, une autre partie les a embrassés.

Mais ce qui est peut-être le plus effrayant, c’est que la réalité à laquelle s’accrochent de nombreux adeptes de Trump, de la théorie QAnon, et des conspirations anti-vaccins, n’existe pas : ces millions de vrais croyants seront tôt ou tard confrontés à cette réalité. Et c’est à ce moment-là, telle une bulle qui vient d’exploser, que le danger sera le plus grand.

Joe Biden

Si la dernière élection présidentielle nous apprend quelque chose, c’est que nous devons nous résigner : certaines parties des États-Unis abritent des personnes frustrées qui ne demandent qu’à exprimer leur haine. Pour chaque Américain qui a dit dans le passé ‘Cette action ne correspond pas ce que nous sommes’ au cours des quatre dernières années, les partisans de Trump ont répondu, de par leurs actes : ‘C’est exactement ce que nous sommes’. Trump prospère au carrefour de la cupidité, de l’égoïsme et du racisme, comme une grande partie du peuple américain : c’est aussi simple que cela.

Credit: Isopix

Cette avidité, cet égoïsme et ce racisme ne disparaîtront pas comme par magie lorsque Trump s’en ira. C’est la tragédie de l’Amérique. Et c’est une chose qui devrait tous nous inquiéter. Car la réalité, c’est qu’il nous est impossible de prévoir ce qu’il va se passer si cette division au sein de la population atteint le point de non-retour. Nous en avons seulement eu un avant-goût. Et il n’y a pas vraiment de raison de penser que cela va s’arrêter là. Dans un pays où des centaines de millions d’armes à feu sont en circulation parmi les civils, on ne peut qu’espérer que l’on n’en arrive pas là.