Très concrètement, mettre en place un embargo sur le pétrole russe ne sera pas une mince affaire pour l’Europe 

Ça y est, dans le cadre de sa 6e vague de sanctions infligée à la Russie, l’Union européenne a annoncé le boycott du pétrole russe dans les six mois et de tous les produits pétroliers d’ici la fin de l’année. Une annonce attendue depuis longtemps par certains, car jugée comme l’un des rares moyens de pression pouvant effectivement faire plier Moscou. Un embargo sur le gaz russe est également dans les tuyaux de l’Union européenne, mais son application exige plus de temps, car l’Europe en est beaucoup plus dépendante, mais se passer du pétrole russe ne sera déjà pas chose aisée.

L’opposition de la Hongrie

Le premier obstacle au boycott du pétrole russe par l’Union européenne se trouve dans son propre camp. Si l’Allemagne a finalement donné son accord, ce n’est pas le cas de la Hongrie. Le président hongrois Viktor Orban a en effet indiqué que suivre le plan de l’UE ne serait pas possible en l’état pour son pays dont sa dépendance envers l’or noir russe est presque totale. Il prône pour une période transitoire de 3 à 5 ans, contre les 12 mois accordés par l’UE pour se conformer au plan.

Si pour l’instant le président hongrois est le seul à avoir fait part de son désaccord, d’autres pays européens tels que la Slovaquie, la République tchèque et la Bulgarie sont également très inquièts sur le programme annoncé par Ursula von der Leyen, car ils sont, eux aussi, très dépendants du pétrole russe, de l’ordre de 75 à 100%.

S’approvisionner ailleurs

L’aspect le plus important pour mettre en oeuvre le plan de l’Europe reste de trouver des alternatives au brut russe, afin d’éviter des pénuries. La Russie représente 30% des besoins en pétrole brut et 15% des produits pétroliers de l’UE, il existe donc d’autres fournisseurs.

L’Union peut en effet compter sur ses exportateurs provenant du Moyen-Orient et des États-Unis pour compenser le boycott du brut russe. Les exportations de pétrole en provenance du Moyen-Orient ont d’ailleurs déjà grimpé en flèche, et ce, avant le début du conflit en Ukraine. Début 2022, la Pologne a en effet signé un accord d’approvisionnement avec l’Arabie saoudite dans le cadre de sa stratégie à plus long terme de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie. L’invasion de l’Ukraine n’a fait qu’accélérer le processus.

Avant l’annonce de l’embargo sur le pétrole russe, l’Europe s’était déjà tournée vers les États-Unis pour compenser les réductions d’exportations en provenance de Russie. Le mois dernier, près de la moitié de toutes les exportations de la côte du Golfe du Mexique était déjà destinée à l’Europe. Pour répondre à la demande croissante, la production et la libération de brut de la réserve stratégique de pétrole ont été augmentées aux États-Unis.

Le Moyen-Orient semble également prêt à fournir davantage de brut à l’Europe, avec en première ligne l’Irak, le deuxième producteur de l’OPEP, selon Alaa Al-Yasiri, directeur général de la société pétrolière publique de commercialisation connue sous le nom de SOMO, rapporte Bloomberg.

Mais de là à compenser les réductions des approvisionnements russes, il y a un fossé. Le groupe de producteurs de l’OPEP+, dont fait partie la Russie, n’en est tout simplement pas capable. « Il n’existe aucune capacité dans le monde qui pourrait remplacer 7 millions de barils par jour », avait indiqué Mohammed Barkindo, chef de l’OPEP, lors d’une conférence en mars.

Les limites de la réalité

Se procurer suffisamment de brut pour compenser l’embargo sur les importations russes est déjà un problème en soi, mais il n’est pas le seul. Une fois le brut acheminé en Europe, il faut encore le traiter pour fabriquer différents produits pétroliers et c’est là que les choses se compliquent. Mais le bout du tunnel n’est pas encore à portée de main. Une fois raffiné, le pétrole doit encore être acheminé aux quatre coins de l’Europe et là encore, ce n’est pas une mince affaire.

Nombre de raffineries sont dépendantes du brut russe livré par le réseau de pipelines géants de Druzhba, souvent qualifié de pipeline russe, bien que ça ne soit pas tout à fait vrai puisque les sanctions dans les pays sont détenues et exploitées localement. Le réseau peut donc être utilisé pour acheminer du brut vers les raffineries européennes puis vers différents pays. Une tâche qui sera plus aisée sur la ligne nord de Druzhba que sur la ligne sud, car cette dernière dispose d’une capacité moindre.

L’Allemagne et la Pologne finalisent d’ailleurs un accord pour exploiter la capacité inutilisée du système de pipelines polonais pour transporter du brut du port de Gdansk aux raffineries de l’est de l’Allemagne. Mais sans le brut russe, la capacité de la Pologne à alimenter le pipeline vers Berlin sera limitée, et ce, même si l’Europe peut se reposer sur des alternatives. Le port de Gdansk est en effet déjà sous pression.

Et bien qu’en théorie, tout fonctionne puisque bon nombre de pays sont en mesure d’être approvisionnés via le réseau de pipeline, le plan de l’UE doit encore faire ses preuves et cela ne se fera pas sans une période d’adaptation. Nous ne sommes pas à l’abri d’un couac ni de tensions entre membres de l’Union.

Un embargo coûteux

Admettons que tout roule comme sur des roulettes et que les raffineurs reçoivent du brut non russe à travailler, cela ne se fera pas sans douleur. Fournir du brut via un chemin alternatif ralentira forcément son acheminement et donc l’efficacité de production des raffineries ce qui, à son tour, étirera les chaines d’approvisionnement et fera donc grimper les prix.

Expédier davantage de barils de brut depuis les États-Unis et à travers le canal de Suez va provoquer une explosion de la demande de pétroliers. Les coûts de livraison vont grimper en flèche, de même que les coûts d’expédition sous-jacents.

Outre l’impact sur le prix déjà prohibitif du pétrole, la réponse de la Russie pourrait ne pas se faire attendre. Moscou pourrait en effet suspendre ses exportations de gaz naturel dont est particulièrement dépendante l’Europe. Une réaction qui serait difficile à compenser pour l’UE, car s’il existe bel et bien des alternatives pour le pétrole russe, ce n’est pas aussi pour le gaz naturel.

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