La menace d’un embargo européen sur le pétrole russe est-elle vraiment réaliste ?

On la présente comme la sanction ultime. Boycotter les énergies fossiles russes qui rapportent entre 600 et 800 millions par jour à la Russie pourrait faire basculer la guerre en Ukraine. Une arme à double tranchant bien sûr pour une Europe hyper-dépendante. Du coup, les capitales européennes envisagent l’étape intermédiaire: se concentrer sur le pétrole, mais pas le gaz, encore plus stratégique pour de nombreux États membres.

Ce lundi, les ministres des Affaires étrangères européens se sont réunis à Bruxelles pour préparer le sommet européen des chefs d’État et de gouvernement de ce jeudi. Alors que l’Europe est apparue relativement unie depuis le début de la guerre en Ukraine, les discussions autour d’un embargo du pétrole russe divisent les capitales.

Plusieurs arguments plaident en faveur du pétrole. À commencer bien entendu par les exactions qui continuent en Ukraine, symbolisées par la ville de Marioupol qui devenue un véritable no man’s land. La ville a été complètement détruite sous le bombardement aveugle de Moscou.

À ce jour, l’ONU a comptabilisé 925 victimes civiles. Les dernières en date sont issues d’une frappe contre un centre commercial de Kiev. Jusque-là épargnée, la ville portuaire du sud de l’Ukraine, Odessa, a également vu un quartier résidentiel détruit. Les Européens sont déterminés à prendre un cinquième paquet de sanctions après avoir touché la banque centrale russe, le rouble, les oligarques, et les entreprises russes.

En outre, un boycott du pétrole russe a déjà été décidé par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie. Et qui vient rendre visite aux 27 ce jeudi ? Le président Joe Biden. Un rapprochement de l’action des deux alliés est sérieusement envisagé.

Enfin, l’Europe est moins dépendante du pétrole russe qu’elle ne l’est de son gaz. À hauteur de 27% contre 40% pour le gaz. Il est par ailleurs plus facile de trouver des alternatives au niveau du pétrole qu’au niveau du gaz. Si les sanctions n’ont jusque-là pas fait plier Vladimir Poutine, le priver des revenus liés au pétrole serait un fameux coup porté au trésor de guerre.

Contre

Ce genre de décisions se prend à l’unanimité. Et de côté-là, on n’y est pas. Les pays de l’Europe de l’Est plaident globalement pour les sanctions les plus fortes possible. Mais l’Allemagne et l’Italie, notamment, ne sont vraiment pas emballées. Et pour cause l’Allemagne, on le sait, importe 55% de son gaz de Russie, 52% de son charbon et 34% de son pétrole.

Or, la Russie a déjà pris les devants et avancé des contre-sanctions. Si un embargo sur le pétrole devait avoir lieu, la Russie privera l’Europe de son gaz. Ce jeu est bien sûr risqué pour la Russie elle-même, mais la disuasion reste sa meilleure arme face à l’Occident.

En attendant, cette menace a fait rebasculer le prix du baril de pétrole clairement au-dessus des 100 dollars. Le prix du baril de Brent est affiché ce matin à 115 dollars. Le vice-premier ministre russe Alexander Novak a déclaré que le prix du baril pourrait même atteindre 300 dollars si le pétrole russe était boycotté par l’Europe.

Plus réaliste

Se passer définitivement des énergies fossiles russes est un plan à plus long terme que l’Europe peut réaliser avec le renouvelable. L’Allemagne cherche bien sûr du GNL au Qatar et de l’hydrogène vert aux Émirats arabes unis, mais pour le pétrole et le gaz, personne n’est vraiment en mesure de remplacer la production russe à court terme.

En attendant, l’Espagne, le Portugal, l’Italie e la Grèce se sont rencontrés ce weekend. Ils veulent mettre sur la table européenne de ce jeudi un plan pour contrer les prix de l’énergie et pour assurer l’approvisionnement de l’hiver prochain. Quelque chose de plus pragmatique qu’une sanction unilatérale qui mènerait les prix à un niveau inconnu pour les consommateurs. Sont discutés: un plafonnement des prix de l’énergie sur les marchés de gros (ce qui coûtera cher à l’Europe), l’achat groupé de gaz qui devrait garantir des prix plus bas, car la force de négociation serait plus forte (un peu comme pour les vaccins), ou encore la constitution des stocks stratégiques dès à présent, et enfin assurer une meilleure solidarité entre Etats membres.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a d’ailleurs rencontré Alexander De Croo ce lundi, à cette fin. La Belgique est un pays qui peut être convaincu par ces solutions. La Commission doit arriver avec un plan bien huilé ce jeudi. Les capitales européennes, et certainement Bruxelles, auraient bien besoin de ce coup de pouce européen.

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