Une nouvelle crise des subprimes en devenir? Le « buy now, pay later » est de plus en plus utilisé pour les courses quotidiennes

Le système acheter maintenant, payer plus tard permet aux consommateurs de faire des achats tout en reportant et en divisant les paiements. Habituellement utilisé pour des dépenses importantes, il l’est de plus en plus pour des courses quotidiennes. Le souci, c’est qu’il n’y a pas de données d’ensemble sur ces paiements, qui ne sont pas régulés comme des dettes. Les utilisateurs ont tendance à acheter plus que ce que leur budget leur permet. Une véritable bombe à retardement pourrait se trouver sous l’économie américaine, ainsi que celle d’autres pays.

En deux mots, la crise des subprimes a été le point de départ de la crise de 2008. Des crédits donnés avec des taux d’intérêt bas et sans être très regardant sur les conditions financières des emprunteurs, puis revendus comme sûrs à des fonds d’investissement et à d’autres banques. Un trou béant se créait sous l’économie américaine, et passait entièrement sous les radars. Jusqu’au moment où il est devenu trop gros pour ne pas être perceptible et les dominos ont commencé à tomber les uns après les autres, à échelle mondiale.

Des économistes craignent qu’un phénomène similaire soit à nouveau en train de se créer aux États-Unis. Différentes plateformes de paiement en ligne, comme PayPal ou Klarna, proposent un système qui s’appelle « Buy Now, Pay Later » (BNPL), ou « Achetez maintenant, payez plus tard ». De base, le système (qui est aussi disponible dans de nombreux pays européens) était prévu pour espacer dans le temps le paiement d’achats importants, comme un nouvel ordinateur ou un téléviseur. Mais il apparaît désormais qu’avec l’augmentation du coût de la vie, le BNPL est utilisé pour reporter les paiements d’achats quotidiens, comme les courses ou le plein de la voiture, rapporte CNN Business.

Navigation à vue dans le brouillard

Cela témoigne de la perte du pouvoir d’achat des consommateurs, mais ce n’est pas le seul souci : le problème, c’est qu’il n’y a pas de données sur l’ensemble du phénomène. Pour les dépenses via les cartes de crédit et autres prêts à la consommation, les différentes autorités comme la Fed ont accès à des données pour suivre l’évolution des dettes. Mais pour le BNPL, il n’y a aucune base de données publiques qui permettrait d’avoir une vue d’ensemble sur les niveaux de dettes, le volume des transactions (estimées à plus de 100 milliards de dollars par an, et qui pourrait atteindre les 1 à 4.000 milliards d’ici quelques années), les frais et intérêts ni sur les retards de paiement.

« Il ne fait aucun doute qu’il y a un grand trou dans notre compréhension de la situation financière des particuliers, si l’on n’inclut pas le Buy Now Pay Later », explique Matt Schulz, analyste en chef du crédit pour LendingTree à CNN. « Et c’est un problème pour les sociétés de notation de crédit, les bureaux de crédit et pour les prêteurs ». Les plateformes de paiement ne transmettraient pas non plus les informations aux bureaux de crédit, du moins pas de manière compréhensive, et pas toutes non plus.

Un marché du crédit digne du Far West

Mais comment fonctionnent ces paiements différés? Il ne s’agit pas d’un système comme une carte de crédit, où les sommes sont débitées à un moment fixe tous les mois. Les acheteurs peuvent eux-mêmes diviser le prix en plusieurs tranches (généralement quatre), et payer au moment qui leur semble opportun, ce qui peut être des mois plus tard. Les clients peuvent aussi ouvrir un nouveau compte pour chaque achat, ou, tant qu’ils font leurs paiements à temps, ils peuvent utiliser le même compte (mais certaines plateformes bloquent par exemple tout achat tant que l’achat précédent n’est pas réglé). La plupart du temps il n’y a pas (beaucoup) d’intérêts, et pas de vérifications sérieuses sur la situation financière des personnes (clin d’œil aux subprimes).

Selon la Réserve fédérale de Kansas City, ces paiements différés représenteraient de 1,5 à 7% des transactions. Mais pour les commerçants, cela vaudrait le coup : certains ont vu leurs ventes augmenter de 30 à 50% et ont pu attirer de nouveaux clients. La pandémie et les confinements ont notamment donné un coup de pouce au BNPL.

Mais voilà ce qui met en garde les économistes, les associations de défense des consommateurs, et les différentes autorités compétentes. Ils décrivent un marché du crédit digne du Far West, car le système n’entre pas dans les régulations spécifiques du secteur. Il manque clairement un système de contrôles et de contrepoids.

Pour des dépenses qui dépassent le budget

Le fait de différer les paiements et de payer en plusieurs tranches donne aux utilisateurs l’impression de payer moins, ou d’avoir plus de moyens. Cependant, cela favorise des achats qui dépassent le budget de ces personnes, craignent les experts. Pour Marshall Lux, chercheur à la Harvard Kennedy School, une véritable tempête est en train de se créer. Le fait de passer par ce système pour acheter pour des montants supérieurs à son budget enferme ces personnes dans un cycle de dettes qui ne vont qu’augmenter, explique-t-il.

En général, ce problème est constaté pour des produits qui peuvent être perçus comme superflus, comme un nouveau téléviseur ou autre, et qui sont achetés de manière compulsive. Mais comme dit précédemment, les personnes utilisent de plus en plus ce système pour couvrir (et reporter) des dépenses quotidiennes comme les courses. « Elles achètent des produits de nettoyage, elles achètent des chaussettes, elles achètent des baskets, elles achètent des articles ménagers quotidiens », analyse Lux. « Quand les gens commencent à reporter les achats quotidiens comme les courses, vous savez qu’il y a un problème ».

Reste à voir quelle est la réelle étendue du phénomène. Les supermarchés sont en tout cas une jauge de la santé générale de l’économie. S’ils se trouvent devant une montagne « cachée » d’impayés, qui s’amassent de mois en mois, cela pourrait en effet mener à une situation problématique. Surtout que selon de nombreux experts, l’économie se dirige déjà vers une récession, et une telle crise de la dette serait en tout cas un coup de massue supplémentaire.

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