L’Afrique du Sud a revendu 1 million de vaccins AstraZeneca: pourquoi ce deal soulève de gros problèmes éthiques

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa recevant le vaccin Johnson & Johnson. (Gianluigi Guercia/Pool via AP)

Le mois dernier, l’Afrique du Sud avait annoncé vouloir se séparer du million de doses du vaccin AstraZeneca qu’elle avait reçues. Après plusieurs semaines de tractations, le deal a enfin été finalisé. Tous ces vaccins vont être envoyés vers d’autres pays africains.

En début de semaine, le gouvernement sud-africain a annoncé avoir trouvé un accord avec l’Union africaine – une organisation regroupant 55 pays du continent africain – afin de lui revendre son million de vaccins AstraZeneca. Le montant du deal n’a pas été révélé, pas plus que le nom des nations qui se partageront ces doses.

Peu après cette annonce, six scientifiques parmi les plus éminents d’Afrique du Sud ont écrit un article incendiaire, paru dans le South African Medical Journal. Ils y critiquent vertement la décision de leur gouvernement de se séparer de ce million de doses.

Une drôle de logique

A la mi-février, le gouvernement sud-africain avait décidé de stopper la vaccination avec AstraZeneca et de renvoyer les doses à l’étranger. Les autorités avaient expliqué que ce vaccin n’était pas efficace contre le variant local du Covid-19, le B.1.351. Elles s’étaient appuyés sur une étude portant sur 2.000 personnes, qui avait démontré une efficacité d’à peine 10,4% contre les symptômes légers à modérés provoqués par ce variant.

Dans leur lettre, les six scientifiques sud-africains se posent d’abord une interrogation fondamentale. Si le gouvernement sud-africain ne croit pas en l’efficacité d’AstraZeneca pour le variant sud-africain, pourquoi a-t-il vendu les doses à d’autres pays africains… où ce variant est en train de devenir dominant ? Et pourquoi ceux-ci en seraient-ils demandeurs ? Sur le plan éthique, il est vrai que ce deal pose question.

Mais les signataires ne s’arrêtent pas là. Ils rappellent en effet que les autorités n’ont, officiellement, jamais justifié leur décision. Le Comité consultatif ministériel sur les vaccins n’a rien plus rien publié depuis le 3 janvier. ‘Aucune partie du débat sur les choix de vaccins spécifiques n’a donc été ouverte au public ou à la communauté scientifique au sens large’, regrettent-ils.

Les seules explications de cette revente ont été données par les médias et via des interviews des décideurs. Comme dit plus haut, ils disent s’être appuyés sur l’étude portant sur 2.000 participants.

Pas efficace contre le variant local, vraiment ?

Après ces considérations éthiques, le groupe de scientifiques s’attaque au fond du problème. D’après eux, baser une telle décision sur cette seule étude est bien trop risqué. Ils soulignent que les 2.000 participants étaient tous des jeunes personnes en bonne santé. Conséquence: l’étude n’a pas permis de déterminer si le vaccin AstraZeneca pouvait tout de même se montrer efficace pour prévenir les formes graves du coronavirus, qui surviennent principalement chez les personnes âgées et/ou en mauvaise santé. Fait remarquable: le Dr Shabir Madhi, qui a signé l’article de protesation, a aussi participé à cette étude. Il sait donc de quoi il parle.

Les auteurs de l’article soulignent également que le vaccin suédo-britannique a fait ses preuves chez les animaux pour réduire les risques d’infection sévère. Pour eux, il est dommage de s’être séparé d’un vaccin qui aurait quand même pu s’avérer bien utile pour réduire la pression exercée sur les hôpitaux.

De plus, les chercheurs indiquent que le vaccin AstraZeneca a également fait ses preuves dans les pays où il est utilisé massivement, tels que le Royaume-Uni. Grâce notamment à l’utilisation de ce vaccin, le taux de mortalité y a chuté.

Enfin, ils fustigent le manque de logique de leur gouvernement. Celui-ci a récemment annoncé avoir commandé 20 millions de vaccins Pfizer. Les scientifiques applaudissent cette nouvelle, mais ils font remarquer qu’aucune étude n’a démontré que le vaccin germano-américain était efficace contre le variant sud-africain. Pour eux, cette annonce ‘tourne au ridicule le fait de ne pas utiliser le vaccin AstraZeneca à cause d’un manque de données au sujet de son efficacité sur les symptômes sévères du variant’. Deux poids, deux mesures ?

Oui à J&J, non à Novavax: pourquoi ?

L’autre cheval sur lequel mise le gouvernement sud-africain, c’est Johnson & Johnson. 9 millions de doses ont été commandées par l’Afrique du Sud pour ce vaccin à dose unique. Son efficacité dans le pays contre les symptômes légers à modérés est de 64%. Un taux qui passe à 82% pour prévenir les formes graves. La décision est donc là aussi applaudie par les six scientifiques, mais ils ne comprennent toutefois pas pourquoi AstraZeneca n’a pas reçu sa chance.

Enfin, dans leur article, les scientifiques font remarquer que le vaccin à avoir prouvé la meilleure efficacité contre les formes graves (100%) du variant sud-africain (60% pour les formes légères à modérées), le vaccin Novavax, n’a… pas été inclus dans la stratégie vaccinale des autorités sud-africaines.

L’article des six chercheurs se termine en dénonçant le fait que le gouvernement sud-africain n’a pas suivi les recommandations de l’OMS, qui a inclus le vaccin AstraZeneca parmi les vaccins à utiliser d’urgence au niveau international. ‘Nous n’avons pas le luxe du choix et du timing. Tous les vaccins apportent une meilleure protection contre les symptômes sévères que contre les symptômes légers. Il convient de considérer le vaccin AstraZeneca comme suffisant pour prévenir au moins une proportion substantielle des conséquences sanitaires les plus graves de l’infection par le SARSCoV-2, jusqu’à ce que des données contraires soient produites’, concluent les auteurs de l’article.

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