La Vivaldi place des espoirs fous dans le plan de relance de Dermine, mais aura-t-il vraiment un si grand impact?

Thomas Dermine. – (Frederic Sierakowski)

Ce mercredi, le secrétaire d’Etat à la Relance, Thomas Dermine, le golden boy du PS, devait défendre son plan devant le Parlement. Au total, 5,9 milliards d’euros en provenance de l’Europe doivent être dépensés dans les années à venir, dont 1,2 milliard d’euros pour le fédéral. Toute la question est de savoir comment les parts de cette somme vont évoluer entre la Wallonie, Bruxelles et la Flandre. La capitale a certainement du retard à rattraper… Autre interrogation: les plans vont-ils suffisamment loin, en termes de réformes nécessaires, pour avoir un impact réel ?

Dans l’actualité: ‘Le plan national de relance et de résilience’ de Thomas Dermine est sur la table.

Vue d’ensemble: les finances de la Belgique

  • Le budget belge est, comme nous nous en doutions, dans le rouge vif. Les chiffres définitifs pour l’année de crise 2020 ont été annoncés hier par la Banque nationale. Nous nous retrouvons avec un gouffre de pas moins de 42 milliards d’euros, soit 9,4% par rapport au PIB. La dette publique belge totale s’élève désormais à 114,1% du PIB.
  • Ce sont des chiffres que nous n’avons pas vus depuis des décennies: il faut remonter aux années 1980 pour trouver la trace de données budgétaires aussi horribles. Même lors de la crise bancaire de 2008, le déficit n’avait atteint ‘que’ 3,7%.
  • C’est surtout le gouvernement fédéral qui est dans le rouge, avec un déficit de 32,5 milliards d’euros. Les recettes totales ont diminué de 10 milliards d’euros, tandis que les dépenses ont augmenté de 16 milliards d’euros.
  • Avant la crise, le budget belge était déjà en mauvaise posture, avec un déficit de 10 milliards d’euros au total. Toute la question est de savoir à quelle vitesse le budget peut être remis à flot. La Vivaldi d’Alexander De Croo (Open Vld) ne compte en tous cas pas revenir à l’équilibre au cours de son mandat: il s’agira surtout de limiter les dégâts durant les premières années et ensuite seulement, après la reprise économique, d’accumuler à nouveau beaucoup moins de déficit à partir de 2023.
  • Ce raisonnement en faveur de l’adoption d’une politique keynésienne est largement soutenu dans toute l’Europe. La norme européenne d’un déficit budgétaire de 3% maximum a été abolie depuis longtemps. De plus, l’UE est le moteur de la politique de relance, elle qui a réservé 1.700 milliards d’euros à investir pour relancer la machine économique. Sur ce montant, 5,9 milliards d’euros iront à la Belgique.
  • En outre, l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne – les quatre plus grandes économies de l’Union – disposent ensemble de plans de relance d’une valeur de 3.100 milliards d’euros, soit trois fois plus que le plan de l’UE lui-même. Notre pays en bénéficiera également de manière indirecte. Mais de son propre chef, la Belgique fait beaucoup moins: il n’y a pas d’argent, mais cela aurait-il de toute façon un sens pour une économie ouverte comme la nôtre ?

Dans le détail: l’Europe attend des réponses rapides pour les différents plans

  • L’Europe ne se contente pas de signer un chèque en blanc: elle veut voir des projets concrets et surtout des réformes qui le sont tout autant. Depuis des mois, le gouvernement fédéral travaille avec le secrétaire d’État Dermine sur ces propositions. Politiquement, il était très sensible de savoir où finirait l’argent. Au final, un accord a été conclu en janvier. Il semble plutôt maigre, surtout pour Bruxelles:

Le fédéral reçoit 1,25 milliard.

La Flandre reçoit 2,25 milliards et ajoute 2,15 milliards supplémentaires provenant de son propre plan d’investissement.

La Wallonie table sur 1,48 milliard.

La Communauté française a obtenu 495 millions.

Et Bruxelles ne recevra ‘que’ 395 millions.

La répartition du Budget.
  • Dans l’immédiat, nous devons attendre la répartition des 1,25 milliard d’euros du fédéral: quelle part ira effectivement à quelle partie du pays ? Il s’agira certainement d’une question sensible pour Bruxelles, après que les partenaires de coalition que sont Ecolo et Groen aient tiré dans le dos de ‘leur’ ministre-président Rudi Vervoort (PS) pour avoir rapporté ‘trop peu’. Et c’est aussi un problème pour Vervoort: le MR est dans l’opposition à Bruxelles et a déjà accusé la coalition de ‘se laisser faire’ par les autres. Mais en Flandre aussi, on est à couteaux tirés: le gouvernement flamand avait initialement demandé 3 milliards d’euros, car l’économie flamande est la plus touchée par la crise.
  • Officiellement, la Commission européenne devrait disposer des plans cette semaine, afin de procéder à une première évaluation. La date limite du 30 avril suivra, bien que l’on entende dire dans les cercles européens qu’il ne s’agira pas d’une date limite ‘stricte’: des ajustements seront encore possibles par après.
  • Mais l’UE ne veut pas simplement recevoir de la part de la Belgique une liste qui regroupe bout-à-bout tout ce que feront les différentes entités du pays. L’Europe veut un plan unique qui soit logique et qui réponde aux objectifs de l’UE. Et surtout, elle veut que les États membres utilisent l’argent de manière ‘structurelle’, et non pour prendre des mesures sociales ponctuelles comme des primes. Les travaux d’infrastructure entrent en ligne de compte, mais ce que l’UE veut certainement voir, ce sont des réformes sociales.
  • Par exemple, la Commission européenne se réjouit que la Belgique souhaite mettre davantage de personnes au travail. L’accord de coalition de l’équipe fédérale affiche l’ambition de parvenir à un taux d’emploi de 80% d’ici 2030. Le plan provisoire de Dermine ne dit toutefois pas grand-chose sur la manière dont notre pays doit y parvenir. Mais une augmentation à 80% serait synonyme d’environ 700.000 emplois à créer.

L’essentiel: il s’agit d’un véritable shoot d’argent. Mais aura-t-elle un impact suffisant?

  • Thomas Dermine lui-même s’est déjà expliqué cette semaine dans La Libre sur le timing de l’ensemble du projet. À court terme, les secteurs touchés bénéficient toujours d’un soutien. Mais ce sont surtout les ‘grands défis de la société’ qui seront soutenus: ‘La transition climatique par exemple’, précise Dermine. Ou encore les infrastructures, pour lesquelles le secrétaire d’État promet que ‘56% des projets tournent autour de cela’.
  • L’argent doit être là le plus vite possible: 40% en 2021 et 60% répartis sur 2022 et 2023.
  • La Vivaldi mise gros sur ces plans: il semble que presque tous les partenaires de la coalition y placent leurs espoirs et leurs rêves. Les Verts y voient la révolution climatique, les libéraux veulent des réformes du marché du travail et des pensions, tandis que les socialistes espèrent une solide ‘correction sociale’ tout au long du plan. Le tout saupoudré notamment d’un ‘encouragement à l’égalité de genre’, ce qui est tout à fait conforme au projet progressiste de la Vivaldi.
  • Reste à voir si tout cet enthousiasme peut se concrétiser. Le Bureau fédéral du Plan a déjà estimé l’impact du plan de relance sur le marché du travail. Il évoque un ‘pic à 3.900 nouveaux emplois’, qui ne seraient d’ailleurs pas tous conservés. Sur la période 2021-2026, les différents plans de relance auraient un impact total de 0,14% sur le PIB. Une goutte dans l’océan, en d’autres termes.
  • En outre, il faut prendre en compte l’ensemble du tableau pour le gouvernement fédéral: la réforme imminente des retraites de la Vivaldi provoque déjà des tensions considérables au sein de la coalition. Le dossier est encore plus sensible que les négociations actuelles sur l’accord interprofessionnel. La question politique la plus sensible du moment: comment financer une retraite acceptable pour tous?
  • Il est intéressant de noter qu’avec Thomas Dermine du côté francophone et Eva De Bleeker (Open Vld) du côté flamand, deux jeunes secrétaires d’État, occupent des positions cruciales pour les finances belges. De Bleeker doit veiller à ce que l’ensemble reste gérable en termes de budget, tandis que Dermine doit insuffler de la vie dans l’histoire d’une relance forte du gouvernement. Cela signifie qu’un poids important repose sur les épaules de deux néophytes: le reste du gouvernement se tient pour l’instant à l’écart de toute discussion d’argent.

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