L’Europe, dernier bastion du marché libre, devant un choix difficile : le protectionnisme pour se défendre contre les États-Unis et la Chine

Les centaines de milliards de dollars de subsides que Washington veut donner à son industrie continuent de faire couler beaucoup d’encre en Europe. Macron et von der Leyen montent au créneau contre « l’anti-concurrentiel » Oncle Sam, en proposant d’imposer des mesures similaires et de revoir le cadre législatif des subsides. Un virage protectionniste qui est aux antipodes de tout ce que l’UE est censée représenter.

Pourquoi est-ce important ?

L'Union européenne est un projet de paix, qui a réuni le continent après la plus terrible de toutes les guerres. La première pierre des fondations de l'édifice : un accord de libre échange pour le charbon et l'acier entre Paris et Berlin. De nombreux autres accords ont suivi, entre les pays de l'Union, mais aussi avec des partenaires ailleurs sur la Terre. Un abandon de ces principes au profit d'un repli sur soi serait donc une remise en question de toute l'idéologie qui constitue l'UE.

Les faits : l’Europe, entre les Etats-Unis et la Chine.

  • Les Etats-Unis et la Chine jouent au protectionnisme et pensent avant tout à leurs propres intérêts, constate Politico. Entre les deux, l’Europe ne sait pas vraiment comment se positionner.
  • Ce qu’elle devra cependant faire. « La nouvelle politique industrielle affirmée de nos concurrents exige une réponse structurelle. L’Europe fera toujours ce qui est bon pour l’Europe », annonçait la présidente de la Commission Ursula von der Leyen dimanche.
  • Elle vise notamment l’enveloppe de plus de 369 milliards de dollars de subsides de l’Inflation Reduction Act, que Washington offre aux industries « vertes », comme les constructeurs de véhicules électriques ou de batteries, qui produisent dans le pays. Cela provoquera un désinvestissement massif pour l’Europe au profit des États-Unis, craignent les observateurs. Certaines entreprises ont déjà traversé l’Atlantique.
  • En matière de commerce et de concurrence, la Chine communiste a toujours été protectionniste, privilégiant ses propres entreprises, qui sont souvent publiques.
  • L’Europe voit rouge. Macron s’est rendu auprès de Biden, la semaine passée, pour discuter de ce texte et éviter une guerre commerciale. Résultat : l’Europe pourrait obtenir des exemptions, mais rien n’est encore signé, et il reste à voir ce que l’Oncle Sam attend en retour.
  • En réponse à cette enveloppe de Washington, la France, l’Allemagne, mais aussi von der Leyen se mettent à appeler pour plus de souplesse dans les règles des subsides publics (qui comportent des limites pour éviter que les 27 prennent des mesures anti-concurrentielles) et pour mettre en place des mesures comme celles des États-Unis, à savoir réserver les subsides aux entreprises qui n’utilisent que des produits européens.

L’essentiel : un choix difficile, mais sans doute nécessaire.

  • Voilà le choix pour l’Europe : (essayer de) battre ses concurrents avec ses propres armes, c’est-à-dire des mesures protectionnistes, ou continuer sur sa voie du marché libre, qui a fait la prospérité du continent jusque-là.
  • Ce qui amène un autre problème européen. Prendre une décision. Ce qui s’avère toujours compliqué, mais dans ce dossier encore plus : pour augmenter les subsides (pour concurrencer l’enveloppe américaine), il faut injecter de l’argent. Or, les 27 sont déjà aux prises d’une crise énergétique et donnent des aides aux ménages et aux entreprises. Et cette crise est loin d’être terminée.
  • Mais il ne s’agit pas que d’argent, c’est aussi une question d’ordre philosophique. Comme indiqué plus haut, le commerce ouvert et la concurrence ouverte est le fondement de l’UE, qui en reste le dernier bastion. Il y a donc des réticences pour l’abandonner, notamment chez les libéraux.
  • Politico relaie quelques critiques. Le ministre tchèque du Commerce, Jozef Síkela parle par exemple d’un « jeu dangereux », duquel Pékin sortirait vainqueur. Pour le commissaire européen du Commerce, Valdis Dombrovskis, il s’agirait de mesures « chères et inefficaces ». Margrethe Vestager, commissaire de la Concurrence, s’y oppose aussi.
  • Le chancelier allemand Olaf Scholz a aussi tenu un discours contre la démondialisation et le protectionnisme, il y a trois semaines à Singapour. « Le commerce libre et équitable profite à toutes les parties concernées. Il reste le fondement de notre prospérité », entonnait-il.
  • Mais ce choix risque bien de devenir nécessaire. Si Biden ne tient pas ses promesses, l’industrie européenne risque d’être fortement défavorisée et de perdre des marchés, ce qui mettra l’économie du bloc, déjà fortement impacté par la crise énergétique, davantage à genoux.

Zoom avant : « Pas le même monde qu’avant. »

  • L’Europe va-t-elle s’attaquer à ses propres fondations ? Cela reste à voir. Mais force est de constater que quelque chose est en train de changer. « À un certain moment, il faut faire face à la réalité », énonce Holger Hestermeyer, expert en commerce au King’s College de Londres, dans les colonnes de Politico. « Même si vous défendez le système, vous ne pouvez pas vivre dans l’illusion que c’est le même monde qu’avant ».
  • Un monde qui se sépare lentement en deux blocs, comme le craignent de nombreux observateurs. D’un côté la Chine, et d’un autre côté les États-Unis, et leurs zones d’influence respectives, 30 ans après la chute du rideau de fer. Un scénario catastrophe pour l’économie mondiale et les chaines d’approvisionnement, qui risque de mettre à mal l’Europe.
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