Surprise, l’Amérique du Nord est devenue instable

VUE D’AMÉRIQUE – Le nouveau contexte d’instabilité politique représente un nouveau risque d’affaires. La prévisibilité est le nerf de la guerre pour toutes les entreprises qui amorcent un cycle d’investissement. Je vous rappelle que plus de 80 filiales belges sont établies rien qu’au Canada, et que les investissements cumulés de la Belgique s’élevaient à 3,3 milliards d’euros en 2020.

— Chronique signée François Normand

C’est l’arbre qui cache la forêt. Alors que nous n’avons d’yeux que pour l’instabilité politique qui règne aux États-Unis, nous n’avons pas remarqué que le Canada est lui aussi entré dans une phase d’incertitude. Ainsi, pour une rare fois dans leur histoire, les deux vieilles démocraties de l’Amérique du Nord pâtissent simultanément d’instabilité politique.

Étant historien de formation, ce constat m’est apparu clairement dans les semaines qui ont suivi l’élection fédérale du 20 septembre au Canada, qui a reporté au pouvoir un autre gouvernement minoritaire du libéral Justin Trudeau.

De leur côté, malgré l’élection du président démocrate Joe Biden en 2020, les États-Unis demeurent une démocratie fragilisée depuis l’élection de Donald Trump en 2016 —et sa possible réélection en 2024, s’il se présente.

L’assaut du 6 janvier contre le Capitole et la persistance du mythe de «l’élection volée» chez les républicains montrent aussi qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond aux États-Unis.

C’est en gardant cela en tête qu’il faut situer la nouvelle donne politique au Canada, tout en faisant un bref rappel historique.

En 2015, les libéraux de Justin Trudeau avaient décroché la majorité des sièges au parlement canadien. Ils l’ont toutefois perdue en 2019 au terme d’une élection qui a fait élire un gouvernement Trudeau minoritaire, suivi d’un autre minoritaire, le 20 septembre dernier.

Jusque-là, rien de vraiment anormal, car le Canada a eu après tout dans son histoire plusieurs gouvernements minoritaires.

Multiplication des gouvernements minoritaires

En revanche, ce qui est problématique et qui accroît l’instabilité politique au Canada, c’est que nous assistons à une multiplication des gouvernements minoritaires.

Deux statistiques illustrent cette tendance lourde.

Depuis 1962, 10 des 20 élections fédérales au Canada ont mené à l’élection d’un gouvernement minoritaire à Ottawa. Or, depuis 2004, c’est 5 sur 7.

Aussi, si la tendance se maintient, le Canada aura de plus en plus de difficulté à faire élire des gouvernements majoritaires dans un avenir prévisible.

Pour l’essentiel, les majorités se raréfient pour deux raisons.

D’une part, la multiplication des partis politiques régionaux (comme le Bloc québécois indépendantiste, fondé en 1991) a fragmenté le vote au Canada, et ce, sur un vaste territoire doté d’une population de 38 millions d’habitants.

D’autre part, les valeurs socioéconomiques au Canada tanguent de plus en plus au centre et au centre gauche, surtout dans les grandes villes. Aussi, sans un recentrage, les conservateurs ont de la difficulté à gagner des majorités.

Contrairement à la plupart des pays européens et de la Belgique, les partis politiques ne forment pas de coalition pour gouverner le Canada, qui a un système électoral à scrutin majoritaire et aucune représentation proportionnelle.

En revanche, un gouvernement minoritaire au Canada doit s’entendre à la pièce sur certains enjeux avec un ou des partis d’opposition afin de ne pas être renversé lors d’un vote de confiance.

Bon, la multiplication de gouvernements minoritaires n’est pas une catastrophe.

Le Canada ne deviendra pas ingouvernable. Nous allons apprendre à vivre avec ce nouveau contexte politique, qui n’a rien du reste pour impressionner les Belges.

En 2010-2011, la Belgique a passé pas moins de 541 jours —un record historique— sans gouvernement fédéral à sa tête. Malgré tout, le pays a continué de fonctionner grâce à sa fonction publique et à la présence de cinq autres gouvernements régionaux et communautaires.

Manque de prévisibilité législative

Néanmoins, le nouveau contexte politique au Canada représente un nouveau risque d’affaires pour les entreprises et les investisseurs canadiens, sans parler des organisations étrangères actives au Canada.

Je vous rappelle que plus de 80 filiales belges sont établies au pays, et que les investissements cumulés de la Belgique au Canada se sont établis à 4,7 milliards de dollars canadiens (3,3 milliards d’euros) en 2020.

Car, davantage de gouvernements minoritaires à Ottawa signifient qu’il sera plus difficile pour les entreprises et les investisseurs belges d’anticiper l’adoption et le maintien des lois qui peuvent avoir un impact sur eux et sur l’économie canadienne.

Or, la prévisibilité à long terme est le nerf de la guerre pour toutes les entreprises qui amorcent un cycle d’investissement en capital.

Difficile en effet de prendre une décision éclairée si un gouvernement qui veut accélérer la décarbonisation de l’économie peut être remplacé du jour au lendemain par un gouvernement qui s’y oppose ou qui est moins ambitieux.

Rajoutez à cela l’incertitude politique aux États-Unis et vous obtenez un cocktail géopolitique assez unique dans l’histoire en Amérique du Nord depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

À l’exception peut-être des années fameuses années 1960.

Les États-Unis vivaient alors une décennie tumultueuse, qui a marqué les esprits en raison de l’assassinat du président John F. Kennedy, de la guerre du Vietnam et la lutte des droits civiques.

Pour sa part, le Canada avait élu trois gouvernements minoritaires (en 1962, 1963 et 1965) dans un contexte social également agité, principalement en raison de la crise d’octobre 1970 et la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre.

Mais cette fameuse décennie est plutôt l’exception qui confirme la règle en Amérique du Nord.


Chronique signée François Normand

Dans son analyse géopolitique mensuelle « Vue d’Amérique« , le journaliste québécois François Normand traite d’enjeux nord-américains qui sont d’intérêt pour les gens d’affaires et les investisseurs belges. François travaille au magazine économique Les Affaires de Montréal. Historien de formation et étudiant au MBA, il cumule 25 ans d’expérience, et s’est notamment spécialisé en commerce international et dans l’analyse du risque géopolitique. Au fil des ans, il a réalisé plusieurs reportages en Europe, en plus d’avoir déjà réalisé un stage auprès des institutions de l’Union européenne, à Bruxelles.

Retrouvez les précédentes chroniques « Vue d’Amérique »:

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