Pourquoi la Belgique aura bientôt un accord de libre-échange avec les États-Unis

VUE D’AMÉRIQUE – L’analyse géopolitique a la même logique que les échecs, car il faut tenter de prévoir à l’avance les coups pour bien se positionner sur l’échiquier. Or, un coup économique se dessine à l’horizon qui aura un impact sur les entreprises et les investisseurs belges: la Belgique aura possiblement bientôt un accord de libre-échange avec les États-Unis.

— Chronique signée François Normand

Je ne vous déclare pas ici solennellement que la Belgique aura à 100% une entente de libre-échange avec les Américains. Par contre, j’estime pouvoir dire que les astres sont alignés pour que les États-Unis et l’Union européenne concluent probablement un accord de libre-échange dans un avenir prévisible.

L’enjeu est de taille pour les entreprises belges.

En 2020, les États-Unis étaient la cinquième destination du commerce extérieur de la Belgique après l’Allemagne, la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, et ce, avec des exportations qui ont totalisé 25,9 milliards d’euros, selon l’Agence pour le commerce extérieur.

Des signes avant-coureurs d’un futur partenariat transatlantique ne trompent pas dans la foulée de la récente tournée européenne du président américain.

Les 15 principaux clients de la Belgique

Le 15 juin, Joe Biden et les dirigeants de l’Union européenne sont arrivés à un accord pour mettre un terme à un différend commercial vieux de 17 ans concernant les subventions à Boeing et Airbus.

Cette trêve de cinq ans constitue un pas dans la bonne direction « pour apaiser les relations commerciales après la fureur des années Trump », souligne avec justesse le Washington Post.

La donne a aussi changé à propos des tarifs frappant l’aluminium et l’acier européens. La hache de guerre n’est pas encore enterrée officiellement. Par contre, Américains et Européens sont en train de creuser le trou afin de l’y mettre, si l’on se fie aux dires du ministre allemand de l’Économie Peter Altmaier.

Le 24 juin, à l’issue d’une réunion avec la haute responsable américaine du commerce Katherine Tai, il a déclaré que les États-Unis et l’Union européenne pourraient régler leur différend sur les tarifs américains sur l’acier et l’aluminium d’ici la fin de l’année, rapporte l’agence Reuters.

Il y a de l’amour dans l’air, comme chantait jadis la chanteuse québécoise Martine St-Clair.

Timing is everything

Pour l’heure, Washington et Bruxelles n’ont pas annoncé officiellement leur intention de se lancer dans des pourparlers de libre-échange. Pour autant, on sent qu’on met la table de part et d’autre pour renforcer la relation commerciale transatlantique.

Le timing de ce rapprochement est aussi très important: la montée en puissance de la Chine communiste, et la volonté de l’administration Biden de contrer son influence économique croissante en Asie et en Europe.

Lors du récent sommet du G7 au Royaume-Uni, les États-Unis ont même proposé à leurs homologues européens de lancer une contre-attaque de l’Occident pour concurrencer les nouvelles routes de la soie de la Chine.

Aussi, dans ce contexte, la négociation d’un accord de libre-échange liant les deux plus grandes économies de la planète serait tout à fait logique pour riposter à l’empire du Milieu.

Du reste, l’idée de créer une zone de libre-échange entre l’Union européenne et les États-Unis n’est pas nouvelle.

De 2013 à 2016, Bruxelles et Washington ont négocié l’ambitieux Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (Transatlantic Trade and Investment Partnership ou TTIP, en anglais).

Le président Barack Obama et le président de la Commission européenne Jose Manuel Barroso avaient donné le coup d’envoi à ces pourparlers.

À l’époque, ils visaient à créer la plus vaste zone de libre-échange au monde. Toutefois, l’élection surprise du Donald Trump en novembre 2016 a chambardé ce beau programme.

Une fois en poste, son administration a interrompu les négociations, déclenchant même un conflit commercial avec l’UE sur l’acier et de l’aluminium —le Canada a aussi goûté à cette médecine.

Obsolescence ?

En juillet 2018, Washington et Bruxelles ont certes conclu une sorte de trêve, pour reprendre les négociations sur des bases similaires à celles de 2013. Toutefois, le cœur et la volonté politique n’y étaient plus vraiment.

Aussi, en avril 2019, la Commission européenne a mis un terme aux pourparlers, en déclarant les négociations « obsolètes et non pertinentes ».

Or, bien des choses ont changé depuis deux ans, à commencer par l’élection Joe Biden.

Son arrivée à la Maison-Blanche marque le retour du leadership américain sur la scène internationale, et un nouvel intérêt pour la relation transatlantique afin de faire contrepoids à la Chine en Eurasie.

Sur le plan géopolitique, cette stratégie passe nécessairement par la création d’une zone de libre-échange occidentale pour contrebalancer la création du Regional Comprehensible Economic Partnership (RCEP), le plus vaste accord de libre-échange au monde signé en novembre par 15 pays de l’Asie-Pacifique, avec la Chine au coeur de cette entente historique.

Outre la République communiste chinoise, le RCEP comprend des pays comme l’Australie, la Corée du Sud, le Japon le Vietnam et l’Indonésie. Ces 15 États représentent environ 30 % du PIB mondial, selon le quotidien Le Monde.

Sans surprise, le RCEP exclut les États-Unis, mais aussi l’Inde (l’autre géant asiatique qui s’est récemment rapproché de Washington), car cette zone vise avant tout à asseoir l’hégémonie de la Chine dans cette région du monde.

Près de 50% du PIB mondial

C’est la raison pour laquelle —et on est certainement conscient de cet enjeu à Washington et à Bruxelles— la création d’une zone de libre-échange transatlantique permettrait de riposter en quelque sorte au RCEP.

Cet accord stimulerait certes le commerce entre les États-Unis et l’Europe.

Mais il donnerait surtout des coudées plus franches aux deux plus grandes économies de la planète pour déterminer les futurs standards internationaux pour les technologies du demain, à commencer par l’intelligence artificielle.

Car si les Occidentaux ne les fixent pas, ce sera la Chine qui le fera.

Enfin, il y a un autre élément qui milite pour la conclusion d’un éventuel TTIP 2.0 : le Canada et le Mexique ont déjà des accords de libre-échange avec l’Union européenne.

Par conséquent, il serait tout à fait logique de compléter l’intégration économique entre l’ensemble de l’Amérique du Nord et l’Union européenne.

Le cas échéant, ce bloc transatlantique (Canada, États-Unis, Mexique et UE) aurait un PIB combiné de 40 918 milliards $, ce qui représenterait 44% du PIB mondial (93 890 milliards $), selon les données du Fonds monétaire international.

Cette zone de libre-échange serait donc la plus importante au monde, et regrouperait également près d’un milliard d’habitants (environ 940 millions de personnes).

Il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, dit l’adage.

L’élection d’un président républicain en novembre 2024 pourrait par exemple changer à nouveau la donne. Cela dit, la volonté de contrebalancer la montée en puissance de la Chine est devenue un enjeu bipartisan aux États-Unis.

Et si cette stratégie implique de conclure un accord de libre-échange avec l’Union européenne, de nombreux républicains —traditionnellement plus libre-échangistes que les démocrates— appuieraient ce projet.

L’analyse géopolitique doit toujours se garder de toute prédiction péremptoire.

En revanche, elle peut envisager des évolutions probables dans un contexte particulier.

Or, celui d’un éventuel libre-échange entre la Belgique et les États-Unis est certainement un scénario probable.


Chronique signée François Normand
Dans son analyse géopolitique mensuelle ‘Vue d’Amérique’, le journaliste québécois François Normand traite d’enjeux nord-américains qui sont d’intérêt pour les gens d’affaires et les investisseurs belges. François travaille au magazine économique Les Affaires de Montréal. Historien de formation et étudiant au MBA, il cumule 25 ans d’expérience, et s’est notamment spécialisé en commerce international et dans l’analyse du risque géopolitique. Au fil des ans, il a réalisé plusieurs reportages en Europe, en plus d’avoir déjà réalisé un stage auprès des institutions de l’Union européenne, à Bruxelles.

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