Gouvernement fédéral: la Vivaldi accuse le coup, au profit d’élections anticipées ?

Pour assurer une relance économique, tous s’accordent sur le fait qu’il faut un gouvernement de plein exercice. Les voyants étant au vert au niveau de la crise sanitaire, les sorties politiques se multiplient. Mais le scénario qui mêle socialistes, libéraux, écologistes et démocrates-chrétiens (avec ou sans cdH) s’éloigne. Pour un scénario PS/N-VA ? Pas certain…

Depuis le scrutin de mai 2019, soit près d’un an plus tard, jour pour jour, la même question: PS et N-VA peuvent-ils se mettre ensemble au fédéral pour former un gouvernement de plein exercice ? Ce dernier manque à l’appel depuis décembre 2018 déjà et le débranchage de la prise par les nationalistes sur le fameux ‘Pacte de Marrakech’.

Plusieurs pistes sont apparues pour contrer ce scénario. Principalement l’arc-en-ciel (bleus-rouges-verts), et son extension, la Vivaldi. Les négociateurs n’étaient par moment pas si loin de conclure, mais le CD&V s’est toujours refusé à lâcher la N-VA, rappelant qu’une majorité était nécessaire en Flandre. Le sp.a s’est petit à petit rapproché des nationalistes, parvenant même à mettre sur pied le scénario bourguignon au travers d’un gouvernement d’urgence en mars dernier. Un scénario qui a volé en éclat devant l’impréparation de Paul Magnette à convaincre ses propres troupes. Les libéraux flamands ont eux été les plus divisés, mais l’élection d’Egbert Lachaert, tout frais président, semble clarifier certaines choses. Le scénario Vivaldi a vécu.

1. Le virage à droite de l’Open VLD

Egbert Lachaert (Open Vld)
Egbert Lachaert, nouveau président de l’Open VLD – Isopix

Elle ne s’en cachait pas: Gwendolyn Rutten privilégiait la Vivaldi. Ce qui faisait grincer pas mal de dents au sein de l’Open VLD. L’ancienne présidente des libéraux flamands mettait une pression maximale pour conclure un accord avant les élections au sein de son parti, reportées par la crise du coronavirus. Mais rien n’y a fait.

L’élection d’Egbert Lachaert, au premier tour, sans aucune contestation (61% des voix contre 30% pour son plus proche concurrent), est une réponse claire à ce tournant plus centriste de la part de sa prédécesseure. Beaucoup croient savoir la préférence d’Egbert Lachaert: un gouvernement fédéral qui rassemble les deux plus grands partis de chaque Région: PS et N-VA.

Mais le libéral a toutefois pris le soin de ne pas s’engager vers une voie plutôt qu’une autre ce week-end. Car il sait qu’il doit d’abord recoller les morceaux au sein de son propre parti. En bon président, il veut s’afficher en rassembleur, qui ne le ferait pas ?

Assez paradoxalement, le président du CD&V, Joachim Coens a lui aussi laissé toutes les portes ouvertes ce week-end, dans l’émission De Zondag: contrairement à la récente sortie de Koen Geens dans Knack, et à la ligne dure de Hilde Crevits, le président des démocrates-chrétiens flamands n’a pas voulu appuyer un scénario PS/N-VA. Se contentant de dire: ‘Si l’on trouve une solution qui assure la coopération entre le gouvernement fédéral et le gouvernement flamand, alors c’est le plus important.’

Mais le récent sondage VRT NWS et De Standaard montre que les deux partis ne gagnent rien à rester dans un gouvernement qui gère la crise sanitaire. Le CD&V a plongé de 3,6% à 11,9%, l’Open Vld a perdu 1,5% et est tombé à 11,6%. La moitié des Flamands considèrent le gouvernement Wilmes II comme ‘illégitime’ et ‘non démocratiquement composé’. Les deux partis ne tirent pas profit de la crise comme le font Angela Merkel et la CDU en Allemagne ou Giuseppe Conte et M5S en Italie.

Il leur faut donc bouger les lignes, sans toutefois s’enfermer dans un scénario. Chacun se montre prudent, logique après tant d’échecs. Il est intéressant de noter que ni Coens ni Lacheart ne font partie des poids lourds en Flandre. Le dernier sondage de popularité est venu le confirmer. Le moment pour eux de s’affirmer?

2. La pression des nationalistes et le souffle du Vlaams Belang

Bart De Wever (N-VA) et Tom Van Grieken (VB), en négociation en mai dernier – Isopix

Le sondage en Flandre a une nouvelle fois montré la progression du Vlaams Belang. Son plan pour une participation au pouvoir n’est pas d’actualité avant 2024, mais ça ne veut pas dire que le parti d’extrême droite ne pèse pas dès maintenant sur les négociations.

La N-VA perd des plumes pour se retrouver autour des 20,3%. Ses 31% de 2014 sont très loin. Les voix vont principalement à son adversaire politique, le VB, qui grimpe à 24,5%. Avec son nouveau look, boosté aux réseaux sociaux, le voilà bien assis comme premier parti de Flandre. Le bloc nationaliste n’évolue toutefois pas, et stagne autour des 45%.

Si certains craignent une future alliance entre les deux partis, Bart De Wever ne voit pas les choses sous cet angle: il a peur que ses électeurs préfèrent l’original à la copie. Il lui faut donc agir. Sa ligne de défense (la dernière ?) a toujours été la même: le vote pour le VB est un vote inutile, car inutilisé. C’est la participation au pouvoir de la N-VA qui fait la différence, d’où sa volonté de s’inscrire dans un gouvernement fédéral (qui conserve du poids malgré tout), ce qui n’est pas toujours compris au sud du pays.

Cette poussée de l’extrême droite, combinée au discours Joachim Coens, a fait sortir le président des nationalistes de sa réserve: ‘Il est totalement impensable qu’il y ait désormais une coalition Vivaldi’, a-t-il lancé ce lundi matin dans De Ochtend sur Radio 1: ‘Si nous formons maintenant un gouvernement qui n’a pas la majorité en Flandre, que pensez-vous qu’il adviendra du cynisme? Vers quoi allons-nous en 2024?’

L’argument est presque imparable. Il s’adresse aux francophones: pactisez avec nous maintenant (avec une réforme de l’État en 2024) ou débrouillez-vous avec un VB à 25% dans 4 ans. Les extrêmes, tant au nord qu’au sud du pays, grignotant des voix, sera-t-il encore possible d’éviter ce scénario éternellement ?

3. Le drôle de jeu de Paul Magnette

Paul Magnette (PS)
Paul Magnette (PS) – Isopix

La semaine dernière, le duo Paul Magnette (PS) – Conner Rousseau (sp.a) a fait coup double. Recoller les morceaux après un épisode douloureux lors de la tentative de formation du gouvernement d’urgence et prendre l’initiative, au grand dam de Georges-Louis Bouchez (MR) qui s’érige désormais comme le plus grand rival du président du PS. Une rivalité qui s’était elle aussi affichée en mars dernier, et qui aurait même été la première cause de l’échec de ce gouvernement d’urgence, selon les présidents de parti du nord du pays.

Il est bien difficile de lire dans le jeu de Paul Magnette. Car ce dernier enchaine les sorties contradictoires. Aux ‘jamais avec la N-VA’, suivent des ‘on verra bien’. Comme ici, au nord, dans l’émission Terzake, où il est questionné sur une coalition avec la N-VA et son ambition personnelle: ‘Si, à un moment donné, on se retrouve avec un beau projet sur la table, après une longue discussion, avec une équipe solide. Et si les gens autour de la table disent : ‘Paul Magnette devrait ou pourrait devenir Premier ministre’, je ne refuserai pas. Mais je ne mettrai jamais mes ambitions personnelles au-dessus de mes priorités. Je veux d’abord parler du contenu. Je veux avoir un projet fort et ambitieux. On devra alors en dernier lieu prendre une décision sur une équipe forte et sur qui sera premier ministre.’

Une sortie potentiellement inaudible dans son camp. Car le président du PS a d’abord déclaré qu’il n’irait jamais avec la N-VA (comme Charles Michel, avec la suite que l’on connait), et qu’il donnerait la priorité à sa ville, Charleroi, alors qu’il est déjà devenu président de parti. Paul Magnette s’enferme dans un piège d’où il sera difficile de s’extirper. Là encore, on en a eu la preuve en mars dernier, il était prêt à faire le bond, certains membres et militants de son parti pas du tout. Car il n’a pas préparé le terrain.

4. Bleus et verts: les ennemis jurés

Georges-Louis Bouchez (MR) - Jean-Marc Nollet (Ecolo)
Georges-Louis Bouchez (MR) et Jean-Marc Nollet (Ecolo) – Isopix

On parle surtout ici des deux partis francophones. Bien que l’entente entre Groen et l’Open VLD est loin d’être long fleuve tranquille. Mais la dernière campagne électorale et une série d’événements l’ont montré, Ecolo et le MR s’entendent comme chien et chat. Pour une raison très simple: Ecolo pique des voix aux libéraux. Le MR veut marquer sa différence et ne manque pas une occasion d’émettre son désaccord avec Ecolo, qui le lui rend bien.

Mobilité à Bruxelles, gestion de la crise sanitaire, culture… à l’idéalisme des verts, les libéraux répondent par le pragmatisme. Un vieux cliché qui se vérifie encore souvent. La dernière dispute laissera des traces: Zakia Khattabi a manqué la marche de la Cour constitutionnelle. Non pas que le vote du MR était suffisant, mais il était en tout cas nécessaire. Georges-Louis Bouchez cristallise en sa personne les tensions entre les deux partis.

Mais là encore Jean-Marc Nollet, co-président d’Ecolo, le lui rend bien. Les deux hommes ont beaucoup de mal à s’entendre, en tout cas en public. On ne compte plus leurs piques respectives par presse interposée ou sur un même plateau.

Rappelons qu’Ecolo n’est pas indispensable dans une future coalition fédérale. Les verts n’iront certainement pas à tout prix se jeter dans une coalition qui penchera à droite, dans une Vivaldi, et encore moins au sein d’une coalition N-VA/PS. Mais la mauvaise entente entre le MR et Ecolo ne favorise en tout cas pas le premier scénario.

5. L’urgence de la crise économique

La Première ministre Sophie Wilmès (MR). – EPA

C’est sans doute l’argument qui devait arriver en premier. La crise économique fait tomber certains tabous. L’urgence des mesures qu’elle requiert pourrait servir d’argument à un potentiel retournement de situation, et à une levée des exclusives.

La crise sanitaire n’a pas suffi pour former un gouvernement de plein exercice, la crise économique pourra-t-elle y parvenir ? On est tenté de dire oui, si on en croit les prévisions sur son ampleur. Pas de retour à la normale avant 2023 selon les principales banques du pays. Et même plus de 180.000 emplois menacés, alors que le déconfinement n’a finalement pas déclenché une ruée vers les commerces. Le gens ont toujours peur, se montrent plus prudents. Le redémarrage économique ne se fera pas en un claquement de doigt.

Ce lundi, c’est le bureau de recherche britannique Oxford Economics qui pointait du doigt notre pays. Avec l’Espagne, nous avons le score de ‘reprise économique’ le plus faible des pays de l’UE. Est évoquée comme principale cause? On vous le donne en mille: l’absence d’un gouvernement fédéral de plein exercice.

6. Elections anticipées ?

Mais pourquoi diable la pression serait-elle davantage sur le PS qui refuse une coalition avec la N-VA, que sur le CD&V par exemple qui refuse une Vivaldi ?

Outre celles évoquées plus haut, pour plusieurs raisons: d’abord, il semble logique d’accorder à la Flandre une majorité dans sa Région. Lors du précédent exercice, le seul MR s’était engagé dans le fédéral, ce qui a été mal perçu du côté francophone. On peut donc comprendre la situation inverse, qui plus est dans une Région qui compose 60% de la population du pays.

Les francophones sont bloqués. Jusqu’à aujourd’hui, ils ont toujours provoqué ce qu’ils redoutaient: une émancipation de la Flandre au prix d’un détricotage du fédéral, malgré les ‘non’ successifs. Un blocage du pays, et donc un pourrissement de la situation, n’est pas si mauvais que cela pour la N-VA, car elle joue depuis toujours sur les deux tableaux. Enfin, il est vrai que les francophones ne tiennent pas les cordons de la bourse, qu’on le veuille ou non, ça les place dans une position de faiblesse.

De là à dire que le scénario N-VA/PS est acquis ? Certainement pas. Être en position de faiblesse ne veut pas dire s’écraser. Le PS, parti toujours ultra-dominant du côté francophone, prendra-t-il le risque de se mettre son électorat à dos, en s’alliant avec l’ennemi juré, avec le PTB qui n’attend que ça ? Refaire le coup de Charles Michel qui a été très critiqué pour ça ? Il est plus probable que Paul Magnette, sûr de ses forces, préfère attendre de nouvelles élections, et le rebattement des cartes. Avec les dangers que cela comporte: un VB premier parti de Flandre.

Des élections anticipées en pleine crise sanitaire ? ‘Faisable’, selon Erika Vlieghe, experte en chef du GEES. L’idée fait aussi son chemin au sein de certains partis : après tout, la crise et le fameux ‘monde d’après’ peuvent servir de nouveau point de départ.