Gazprom, Lukoil: les lobbyistes russes continuent d’entrer dans les bâtiments de l’UE comme dans un moulin

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne prend sanctions sur sanctions contre la Russie. Mais celles qui, a priori, feraient le plus mal, n’ont pas encore été entérinées. À savoir des embargos sur le pétrole et le gaz russes. Dans le même temps, on apprend que les lobbyistes des géants énergétiques russes ont toujours pignon sur rue dans les bâtiments du Parlement européen.

Ce mardi matin, le Groupe des Verts/Alliance libre européenne a rendu public une lettre adressée à Roberta Metsola (Parti populaire européen), la présidente du Parlement européen.

« À la suite de la guerre en Ukraine et des efforts en cours pour lutter contre l’influence de l’État russe sur la sphère publique européenne, il est essentiel que le Parlement européen veille à ce que l’élaboration des politiques dans cette Assemblée soit protégée de l’influence russe », écrivent Ska Keller et Philippe Lamberts, co-présidents des Verts/ALE.

Leur demande est claire: « Révoquer sans délai l’accès des entités affiliées à l’État russe, telles que Gazprom, Rusatom, Lukoil et d’autres ». Autrement dit, empêcher leurs lobbyistes d’accéder aux bâtiments du Parlement européen. Car pour l’instant, ils peuvent toujours y pénétrer. Et ils ne s’en privent pas.

Un lobbyiste de Gazprom, quatre de Lukoil

Pour entrer sans rendez-vous dans les bâtiments du Parlement européen à Bruxelles et à Strasbourg, les lobbyistes doivent bien sûr en avoir reçu l’autorisation au préalable. La liste de ceux qui bénéficient de ce feu vert figure dans le registre de transparence de l’UE.

En consultant ce registre, on s’aperçoit effectivement qu’un représentant de Gazprom, Dmitry Udalov, est accrédité pour accéder auxdits bâtiments. Une autorisation valable jusqu’au 7 octobre 2022. Pour Lukoil, quatre personnes y sont même autorisées. Une accréditation prend fin en septembre, deux en novembre et une en février de l’année prochaine.

Tous ces lobbyistes ont accès la galerie publique de l’hémicycle, aux cafés et aux couloirs où se réunissent les députés. Ils peuvent également frapper à la porte de leurs bureaux.

Proposition de suspension

Si les Verts/ALE alertent publiquement sur ce problème ce mardi, ils s’activent déjà en coulisses – et ils ne sont pas les seuls – depuis de nombreuses semaines pour chasser ces lobbyistes du Parlement européen, révéle Follow The Money dans une enquête publiée ce lundi.

D’après les recherches menées par cette plateforme de journalisme d’investigation, le Parlement et la Commission veulent chacun supprimer toutes les entreprises russes du registre de transparence. Mais ils ont aussi besoin du soutien du pays qui préside actuellement le Conseil de l’UE: la France.

Le 7 mars, la présidente du Parlement européen et ses vice-présidents se seraient réunis. Ensemble, ils se seraient mis d’accord pour prendre des mesures contre les lobbyistes russes. Une semaine plus tard, une de ces vice-présidents, Katarina Barley (eurodéputée allemande de l’Alliance progressiste de socialistes et des démocrates), a formalisé cette proposition auprès de la vice-présidente de la Commission européenne Věra Jourová (chargée des Valeurs et de la Transparence) et de Clément Beaune, secrétaire d’État français aux Affaires européennes. Cela aurait ainsi dû permettre au Parlement, à la Commission et au Conseil d’être alignés.

Mme Barley leur a expliqué que la présence de ces lobbyistes russes « nuisait à la réputation du registre ». Une référence au code de conduite que les lobbyistes inscrits au registre de transparence doivent respecter : « ils s’abstiennent de toute action susceptible de nuire à la réputation du registre ou des institutions de l’Union ». Elle leur a proposé de suspendre leur accréditation. Une suspension qui pourrait être levée si les organisations qu’ils représentent venaient à condamner publiquement et sans équivoque l’invasion russe en Ukraine.

Paris ne répond pas

D’après l’enquête de Follow the Money, Mme Jourová a répondu assez rapidement. Au nom de la Commission, elle a donné le feu vert à ces suspensions.

En revanche, M. Beaune n’a pas donné suite au mail de Mme Barley. « Nous n’avons toujours pas de réponse officielle, mais non plus aucune explication sur la raison pour laquelle nous n’en avons pas reçu », a confié une source issue du Parlement européen.

À ce jour, la situation semble n’avoir toujours pas évolué. Dans le même temps, l’embargo sur le pétrole russe fait toujours l’objet d’âpres négociations, certains États peu favorables à pareille sanction se cachant derrière une Hongrie clamant haut et fort son rejet de cette proposition. Quant à un embargo sur le gaz, on semble en être encore très loin. Quoi qu’il en soit, précise Follow the Money, l’éviction des lobbyistes russes du Parlement européen constitue un autre dossier, bien distinct.

Pendant ce temps, les lobbyistes des géants énergétiques russes peuvent poursuivre leur travail librement. Depuis le début de la guerre en Ukraine, ceux de Lukoil ont visité le Parlement européen à deux reprises, a confié l’un d’eux. De toute façon, ils ne voient pas pourquoi leur accréditation serait suspendue. Après tout, leur entreprise n’est pas sous le coup de sanctions de l’UE. Et d’après eux, Lukoil a toujours pleinement respecté le code de conduite des lobbyistes.

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