Ce que signifierait réellement un embargo du gaz russe pour l’Allemagne, le cœur économique de l’Europe

Le charbon, le pétrole et puis le gaz. L’UE dispose encore de deux crans dans l’échelle de ses sanctions. Si Paris tente de convaincre les autres capitales d’enclencher la 2e étape – un embargo sur le pétrole – la troisième étape semble, pour le moment, un pas trop loin, à commencer par un pays comme l’Allemagne. Mais on s’y prépare.

Beaucoup a déjà été écrit sur la dépendance de l’Allemagne vis-à-vis du gaz russe. Une dépendance croissante autour de 55% qui est la conséquence directe d’une politique à tout le moins naïve enclenchée par Gerhard Schröder et poursuivie par Angela Merkel. Mais l’Allemagne n’a pas été la seule à tenter de normaliser sa relation avec Poutine. Sous l’adage diplomatique, « mieux vaut parler à tout le monde, y compris ses ennemis », Emmanuel Macron a poussé le Premier ministre belge de l’époque, Charles Michel, à se rendre à Moscou pour poursuivre le dialogue avec Poutine, le 1er février 2018, alors que le conflit avec l’Ukraine éclatait 4 ans plus tôt, en Crimée.

C’est ce même Charles Michel, aujourd’hui président du Conseil européen, qui estime que « tôt ou tard », il faudra envisager un embargo sur le gaz russe. Le Parlement européen a déjà mentalement franchi cette étape en appelant, début avril, à « un embargo total sur les importations de pétrole, de charbon, de combustible nucléaire et de gaz en provenance de Russie ».

Charles Michel / Emmanuel Macron Credit : / Pool / Isopix

La pression s’accentue sur les capitales européennes suite aux rapports de crimes de guerre commis par l’armée russe. La nouvelle offensive dans le Donbass pourrait déclencher une nouvelle batterie de sanctions, même si, on l’aura compris, c’est le pétrole russe qui sera d’abord visé. Bruno Le Maire s’est dit « convaincu que la réalité de la situation en Ukraine fera bouger les lignes, sur Europe 1. Si on est attachés comme nous à la liberté et à la protection du peuple ukrainien, il faut aller au bout de son raisonnement et ne pas financer la guerre ». Le ministre français de l’Économie vise le pétrole, « qui est la première source de devises depuis plusieurs années pour le pouvoir de Vladimir Poutine ».

En 2021, Moscou a fourni  30% du brut et 15% des produits pétroliers achetés par l’UE. Depuis le début de la guerre, l’Union européenne a déboursé au total plus de 35 milliards d’euros pour l’approvisionnement énergétique russe, selon Josep Borrell, responsable de la politique étrangère de l’UE. Une telle manne financière frise l’indécence.

Les patrons allemands

On comprend que l’embargo du pétrole russe, qui fera grimper les prix mais dont il est possible de trouver des alternatives, est une question de jours voire de semaines.

En Allemagne, on craint et on se prépare donc à l’ultime étape: l’embargo sur le gaz russe. Un plan d’urgence de rationnement a déjà été envisagé par les autorités. Il vise à réorienter le gaz russe au bénéfice des ménages plutôt que des entreprises.

Le Financial Times a donné la parole à plusieurs patrons de grandes et de petites entreprises allemandes. Et autant le dire tel quel: c’est du football panique. Pour Martin Brudermüller, directeur général du groupe chimique BASF, « ce serait la pire crise depuis la Seconde Guerre mondiale ». Pour, Leonhard Birnbaum, directeur général du groupe énergétique allemand Eon, ce serait une situation « sans précédent ».

Ce dernier regrette « qu’au cours des 20 dernières années, nous ayons éliminé toutes les alternatives. Les Allemands ne voulaient rien… pas de houille, pas de lignite, pas de nucléaire, et tout à coup, nous étions trop dépendants ».

Siegfried Russwurm, directeur de l’association d’entreprises BDI, affirme qu’une interdiction soudaine des importations de gaz paralyserait des secteurs entiers de l’industrie et « porterait un préjudice considérable à la plus grande force de l’Allemagne, y compris dans les conflits internationaux – sa force économique et sa stabilité ».

Les économistes à la rescousse

La situation serait-elle si catastrophique ? Les économistes allemands ont mis des chiffres sur les conséquences d’un tel embargo. Selon des prévisions publiées le 13 avril par ses principaux instituts économiques, un embargo de l’UE du gaz russe déclencherait une récession de l’ordre de 2,2% du PIB et la suppression de 400.000 emplois en Allemagne.

Selon, Stefan Kooths, de l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale, « l’Allemagne perdrait 220 milliards d’euros de production économique en 2022 et 2023, soit 6,5 % du produit intérieur brut ».

Nord Stream 2, le symbole d’une Allemagne qui a fermé les yeux sur sa dépendance à la Russie – Isopix

Ce sont des perspectives peu réjouissantes. D’autant que contrairement aux États-Unis, au Royaume-Uni ou à la Chine, l’Allemagne n’a pas retrouvé ses niveaux de production d’avant-pandémie. La faute à cette chaîne d’approvisionnement qui coince une économique exportatrice comme l’Allemagne.

Mais selon d’autres économistes, ces prévisions sont trop alarmistes. Et ils estiment que le coût de l’inaction n’est pas qu’économique. Janis Kluge, expert de l’Europe de l’Est à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité, estime que « l’Allemagne ne semble pas se rendre compte des coûts énormes qu’implique le fait d’en faire trop peu » aux yeux de l’Europe de l’Ouest mais surtout de l’Est.

Rüdiger Bachmann, professeur d’économie à l’université de Notre-Dame, pense que l’arrêt des importations d’énergie russe serait « gérable » pour l’économie allemande. « Il s’agit d’une crise temporaire », explique-t-il.  »Nous pouvons protéger les emplois avec le chômage partiel et soutenir les entreprises avec des injections de capitaux par le gouvernement. Nous l’avons déjà fait avec le Covid. L’Allemagne a la capacité fiscale de payer pour cela. »

Alternatives

Les autorités préparent donc les entreprises au pire. Ces dernières se bousculent pour avoir une place dans la file d’attente du rationnement en engageant des avocats pour plaider en leur faveur.

Mais l’Agence fédérale des réseaux, le régulateur qui supervise l’infrastructure énergétique de l’Allemagne, ne peut pas exclure une situation où nous devrons prendre des décisions qui auront des conséquences terribles pour les entreprises, les emplois, les chaînes d’approvisionnement, des régions entières », a déclaré Klaus Müller, président de l’agence, au journal Handelsblatt. Les grandes entreprises envisagent donc des plans qui visent à classer par ordre d’importance les secteurs indispensables et les secteurs à rationner.

Le gouvernement allemand d’Olaf Scholz, à plus long terme, cherche des alternatives, à commencer par le GNL provenant du Moyen-Orient ou des États-Unis. L’Allemagne, comme le Danemark tout récemment, mise aussi sur un grand plan de déploiement des énergies renouvelables et d’isolation. C’est sans doute la seule lueur de cette guerre atroce en Ukraine: l’appétit de Poutine pourrait donner un grand coup de fouet à la transition énergétique de l’UE.

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