Dans les coulisses d’une banque suisse au goût prononcé pour le secret et les clients les plus fortunés

‘Dans la mythologie de la banque privée, Pictet est à part. Depuis plus de deux siècles, l’institution suisse s’occupe discrètement des avoirs des plus riches, sous la houlette d’un petit groupe de partenaires qui forment le plus exclusif club réservé aux hommes en dehors du Vatican.’

C’est ainsi que la journaliste Marion Halftermeyer débute son récit pour Bloomberg sur l’une des plus anciennes (216 ans), plus importantes (550 milliards d’euros d’actifs sous gestion) et plus secrètes des banques suisses. Plus de six mois de travail et une douzaine de rencontres ont été nécessaires pour lever un coin du voile sur cette enseigne aussi imposante que discrète aux yeux du grand public.

Seules 43 personnes, exclusivement des hommes, exclusivement blancs, ont accédé dans l’histoire de cette banque privée genevoise au rang suprême de managing partner. Un poste qui leur conférait quelques années auparavant le titre de ‘Notre Sieur’ mais leur offre notamment une rémunération bien supérieure à celle pratiquée dans le reste de l’industrie, de plus de 20 millions de francs (18 millions d’euros) par an.

Une réunion du directoire dans les années 1970 dans la salle baptisée ‘Le Salon’. On y voit notamment Michel Pictet (4e en partant de la gauche), Edouard Pictet (6e) et Pierre Pictet (à droite).

Entre deux mondes, l’ancien et le nouveau

Pourtant, ces derniers temps, ce monument bancaire a commencé à légèrement se lézarder en surface, au rythme de démissions de managers clés dans l’unité de gestion de patrimoine, remettant en jeu des milliards de francs, indique Bloomberg.

Un exode dont l’impulsion aurait été donnée par un clash culturel au sein de l’entreprise financière : des employés de longue date n’appréciant guère le nouveau style de gestion pour les clients ultra riches, avec la croissance explosive des nouvelles fortunes en provenance d’Asie ; des nouvelles recrues s’impatientant de la lenteur de la modernisation…

‘Un business à la croisée des chemins qui, pour demeurer la private bank prééminente en Suisse, doit s’adapter : accepter de prendre plus de risques et changer la relation avec la clientèle, de l’approche de type concierge à un modèle plus transactionnel’, note Marion Halftermeyer. Un défi pour les acteurs rompus aux principes de précaution et de secret qui ont guidé Pictet au fil des siècles.

Montée en puissance fulgurante

Depuis la levée du secret bancaire en 2014, bien des choses ont néanmoins évolué chez Pictet. Modification des statuts légaux, refonte de son unité de gestion d’actifs, puis de celle de wealth management, développement d’une stratégie davantage basée sur l’analyse de données (pour distinguer les clients bénéfiques de ceux coûteux), injection de sang neuf parmi les gestionnaires de portefeuilles… Près de 400 nouveaux wealth bankers ont rejoint Pictet en cinq ans, les actifs sous gestion ont presque doublé grâce à une expansion de Sao Paulo à Singapour.

‘Le goût de l’efficacité des entreprises modernes peut paraître amer pour une firme dont un ancien associé gérant a un jour déclaré à ses employés que la fidélisation des clients était plus importante que la réalisation de bénéfices’, ponctue Bloomberg.

Héritage de 1805

Sa solidité, Pictet la doit entre autres à son collège des associés au sein duquel la famille Pictet, représentée aujourd’hui par un membre de la huitième génération, n’a cessé d’être active. Œuvrant en moyenne 21 ans au sein du collège, ces associés assurent ‘la transmission du savoir-faire et des valeurs’, revendique la banque privée. D’ailleurs, les modalités de succession et de transmission du capital entre associés sont restées les mêmes… depuis 1805.

La force collégiale. La réunion des associés, qui a lieu 3 fois par semaine, ressemble à ‘un orchestre accordant ses instruments juste avant un concert. Quand ils se séparent, les associés sont au diapason, prêts à relever les défis de la journée’, se félicite Pictet, prônant le consensus pour chaque nouvelle proposition qui est étudiée, évaluée et réfléchie. Une stratégie qui n’exclut pas pour autant des ajustements ‘en évoluant’.

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