Une nuit de travail chaotique aboutit (finalement) à un accord pour la Vivaldi: Sophie Wilmès (MR) a même quitté la table, avant que le PS ne joue les trouble-fête

Les socialistes et libéraux francophones restent décidément les éléments les plus irréconciliables de la coalition fédérale. Jusqu’à ce matin, ils n’avaient pas pu se mettre d’accord sur les réformes du marché du travail concernant principalement deux points: l’assouplissement du travail de nuit dans le cadre de l’e-commerce et la suppression de l’abattement fiscal pour le premier employé d’une startup. L’affrontement a été si violent que Sophie Wilmès (MR) s’est retirée à un moment donné du conclave budgétaire, mécontente de la tournure des événements. C’est d’autant plus frappant qu’elle a été elle-même Première ministre et que son successeur, Alexander De Croo, est issu de son parti frère, l’Open Vld. Mais le PS a continué à faire de l’obstruction aux premières heures, même après l’annonce d’un « accord ».

Dans l’actualité : Le discours de la politique générale est prévu pour cet après-midi.

Les détails : Accord ou pas accord ?

  • « Il y a un accord », a déclaré un peu après cinq heures du matin Vincent Van Quickenborne (Open Vld) devant les micros de la rue de la Loi. « L’effort budgétaire s’élève à 2,4 milliards d’euros. Et nous allons réformer beaucoup de choses », a déclaré fièrement le vice-premier ministre de l’Open Vld, visiblement fatigué, en se vantant que « les chômeurs wallons viendront travailler en Flandre ».
  • Au même moment, il a été annoncé qu’une conférence de presse aurait lieu à 11 heures : tout semblait fait. Mais voilà, après l’interview de Pierre-Yves Dermagne (PS) ce matin sur La Première, cette communication avait sans doute été faite trop tôt.
  • En fait, la nuit a été un affrontement constant, qui s’est terminé par le départ d’une vice-première ministre. Si cela fait aussi partie de la tradition belge des discussions budgétaires, certains autour de la table ont été surpris que cela vienne du MR, et surtout de Sophie Wilmès (MR). Le MR n’est jamais revenu en plénière, l’atmosphère s’est complètement brisée.
  • Finalement, les vice-premiers ministres se sont séparés, le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) a quitté le Seize et a été aperçu « avec un visage déprimé dans la voiture ». « Il n’a pas eu le contrôle pendant un instant », a rapporté ce matin le vieux loup de la VRT, Johny Vansevenant. Toutes les négociations se feront ensuite par téléphone.
  • Que Wilmès ait mis le feu aux poudres a étonné. Après tout, en tant qu’ancienne Première ministre, la libérale était connue pour son rôle de conciliatrice, en essayant à plusieurs reprises de convaincre son président de faire preuve de plus de « modération » lors des récentes négociations de la Vivaldi. Ce faisant, Bouchez et Wilmès ont régulièrement joué le jeu du bon et du mauvais flic.
  • Il semble cette fois que les rôles étaient différents : sans Bouchez à la table, c’est Wilmès qui a dû reprendre son rôle et dire « non », sur une ligne rouge que le gouvernement fédéral aurait menacé de franchir. Cette ligne rouge, c’était l’avantage fiscal à l’embauche pour le premier employé d’une petite entreprise.
    • Aujourd’hui, c’est un régime fiscal très favorable, avec l’exonération des charges sociales, rendu possible par le gouvernement Michel, qui voulait encourager les startups. Mais les socialistes, et en fait tous les autres partenaires de la coalition également, voulaient le changer.
    • Parce que ce régime avait ses excès : les employés très chers, les hauts revenus, échappaient ainsi aux impôts. La mesure devait donc être ajustée, mais Wilmès ne l’a pas accepté.
  • Son départ, et les tentatives ultérieures du Premier ministre de mettre sur la table une proposition de réconciliation, avaient fait dérailler toute l’affaire, comme l’ont entendu plusieurs vice-premiers ministres. Y a-t-il eu un accord ou non ? « Un grand foutoir », nous disait-on tôt ce matin. « Le Premier ministre n’avait pas le contrôle. »
  • Plusieurs partenaires de la coalition ont fait écho de la critique selon laquelle trop peu de travaux préparatoires avaient été effectués cet été. De plus, un certain nombre de dossiers auraient pu faire l’objet d’un accord séparé, pour faciliter l’accord budgétaire, et au bout du compte, le discours de rentrée du Premier ministre.
  • « Pourquoi cela n’a-t-il pas pu être fait beaucoup plus tôt ? », se demandait-on. « Samedi, certains autour de la table avaient une fête de mariage, du coup ils sont partis. Et dimanche, seul Vincent Van Peteghem (CD&V) a demandé à continuer, alors que, fait étonnant, les membres de l’Open VLD voulaient s’arrêter. Et maintenant nous manquons de temps », disait une autre source.
  • En outre, le fait que, lors du conclave nocturne, les vice-premiers ministres n’étaient pas autorisés à emmener du personnel ou des sherpas avec eux, faute de place, alors que le Premier ministre disposait bien sûr de son arrière-garde du Seize, a également suscité la grogne des partenaires.
  • « Il est étrange que le MR s’en aille, et qu’il ne soit pas possible de rencontrer tout le monde. Bien sûr, les partenaires de la coalition deviennent alors grincheux », nous glissait-on dans les couloirs du gouvernement.
  • Dans l’entourage de Wilmès, on a nié avec véhémence que le blocage était de la faute des libéraux francophones. Le président du MR renvoyait la patate chaude aux socialistes dans les matinales de LN24 et de La Première: « Il y avait un accord au petit matin, sur tout. De Croo avait déjà annoncé sa conférence de presse à 11 heures. Mais à la dernière minute, le PS a retiré la prise. Ils sont restés bloqués sur l’e-commerce électronique. »
  • Quelque temps plus tard, la fumée blanche sortait finalement du Seize dans un certain chaos, là encore. C’est la vice-première ministre de Groen, Petra De Sutter qui l’a confirmé en premier au parterre de journalistes à la quête d’infos : « C’est un accord énorme avec des réformes et des investissements, mais ces dernières heures, il y avait encore des discussions sur les détails, alors que, pour être honnête, nous pensions effectivement au début qu’il y avait un accord », a-t-elle tenté d’apaiser.
  • « Et le Premier ministre était déjà parti, lorsque le PS a indiqué qu’il n’était pas d’accord avec ces détails. Puis il y a eu une certaine confusion. Mais il y a environ une demi-heure, le PS a donné son accord (…). C’est dommage que cela se termine ainsi, car il s’agit vraiment d’un très bon accord », a souligné De Sutter.
  • C’est ce sentiment qui domine aujourd’hui pour la Vivaldi : vendre l’accord le mieux possible, en affichant chacun ses trophées, malgré un accouchement compliqué. Une conférence de presse aura bien lieu à 11 heures, suivie du discours de politique générale à 14 heures par le Premier ministre devant la Chambre.

La vue d’ensemble : Qu’est-ce qui a rendu la situation si difficile pour le MR ?

  • Pour le MR, la partie fiscale était particulièrement sensible. Car en plus de l’impôt sur les compte-titres déjà introduit, qui rapportera environ 420 millions par an, le gouvernement Vivaldi avait déjà convenu d’une série de taxes supplémentaires plus petites dans le cadre de l’exercice budgétaire.
    • La TVA et les accises sur le tabac augmentent.
    • Il est question d’une nouvelle taxe sur les vols de courte distance (moins de 500 km), qui rapporterait environ 30 millions par an, soit quelques euros par billet.
    • Le « diesel professionnel », des réductions pour les camions, disparaîtrait progressivement, rapportant 50 millions la première année et jusqu’à 200 millions d’euros.
    • Le régime d’avantages fiscaux pour les expatriés serait réduit, pour un montant de 35 millions d’euros.
    • Un régime fiscal plus strict pour les cadres étrangers devrait générer 35 millions supplémentaires.
    • L’augmentation de la TVA pour les dentistes et les physiothérapeutes était également sur la table.
  • « Cela va effectivement faire mal aux libéraux », entend-on à propos de cette liste. Après tout, le MR s’était battu avec acharnement lors des négociations gouvernementales pour faire inclure dans le texte la mention « pas de nouvelles taxes ». Mais il a immédiatement inclus une exception : « uniquement dans le cadre des discussions budgétaires ». Le MR est mal pris.
  • Car ce qui précède n’était pas la seule chose sur la table en termes de taxation supplémentaire : il y avait aussi quelques questions plus sensibles qui n’ont pu être résolues : notamment ce premier emploi. On attend maintenant la conférence de presse du Premier ministre pour connaître la suite.
  • Ce n’était d’ailleurs pas le seul dossier sensible : le MR a également dû avaler le dossier relatif aux sportifs de haut niveau, et notamment des joueurs de football professionnels. Il y avait une grande pression, certainement du côté flamand, pour abolir le régime favorable. Mais le MR, et Bouchez, traînaient les pieds sur cette question depuis un certain temps : les libéraux francophones voulaient absolument « protéger le football belge d’une nouvelle tragédie sociale ». Aujourd’hui, cependant, il existe un accord sur des mesures de correction fiscale pour un montant de 43 millions d’euros.
  • En revanche, le MR peut s’attribuer la réduction de 300 millions d’euros du coût du travail en supprimant la contribution spéciale à la sécurité sociale. Même si, en réalité, c’était surtout le mérite du CD&V et de son vice-premier ministre et ministre des finances, M. Van Peteghem, qui s’est battu très fort pour ce dossier.

Confusion : le PS a dû suivre le mouvement.

  • Plus tôt dans la soirée, une autre fumée blanche s’était élevée sur un dossier très sensible : l’approche vis-à-vis des malades de longue durée. Et là, à ce niveau, la Vivaldi semble avoir atteint un consensus qui convient à tout le monde. Outre un sachet de carottes, un bâton était également très important sur le plan symbolique, tant pour les employés que pour les employeurs.
    • Cependant, au bout du compte, la pression ne sera pas vraiment forte : après 10 semaines, les malades de longue durée doivent remplir un questionnaire ou se rendre chez le médecin. Ceux qui s’obstinent peuvent perdre jusqu’à 2,5 % de leurs prestations à titre de sanction.
    • Les entreprises qui obtiennent systématiquement de moins bons résultats en matière de maladie de longue durée risquent de devoir payer une amende de 2,5 % de la masse salariale d’un trimestre, bien que ce gros bâton ne s’applique qu’aux employés de moins de 55 ans.
    • « Nous responsabilisons tout le monde : les employeurs, les médecins, les caisses de santé, les régions et les salariés », a-t-on estimé au gouvernement à propos du dossier du ministre de la Santé Frank Vandenbroucke (Vooruit). L’idée qu’il s’agirait d’une « punition » pour les employés n’était pas celle que Vooruit voulait entendre : inutile d’offenser le PS.
    • Dans le même temps, comme prévu, il ne faudra plus rendre de certificat médical pour un seul jour d’absence. Parallèlement, le gouvernement en a profité pour transférer toute une série de réformes aux partenaires sociaux. La semaine de quatre jours, par exemple, a fini sur la table des syndicats et des employeurs.
  • Mais le PS ne pouvait pas aller plus loin. Car sur un autre dossier crucial, celui du « travail plus flexible », et notamment du travail de nuit pour l’e-commerce électronique, la lutte a été menée jusqu’au bout. Il s’agit pourtant d’un vieux cheval de bataille du Premier ministre De Croo, qui a également répété ad nauseam au sein du gouvernement suédois que la Belgique devait rattraper les Pays-Bas et l’Allemagne. Là encore, il faudra attendre les précisions dans la conférence de presse du Premier ministre et de ses vice-premiers ministes.
  • Le PS n’était pas particulièrement satisfait de la façon dont les choses se sont passées : une vice-première ministre qui quitte la table, pour qu’ensuite le Premier ministre doive négocier en bilatérales par téléphone, « ce n’est pas comme ça que ça marche », ont-ils pesté. Mais au bout du compte, même le PS n’a pas eu d’autre choix que de suivre le mouvement. La pression devenait trop intense ce matin.

L’essentiel : l’accord que tout le monde attendait est maintenant là.

  • Ainsi, malgré les tensions de la matinée, un accord a été trouvé pour l’ensemble. Que les casseroles aient débordé pour le MR et le PS n’est pas surprenant : c’est un fil rouge de la coalition qui se manifeste depuis des mois.
  • C’est maintenant à De Croo de faire passer son message. Pour ce faire, il a utilisé ces dernières semaines sa méthode bien connue : donner à tous les autres vice-premiers ministres des devoirs pour « réformer », puis rassembler le tout en un seul texte. Il voudra montrer que son gouvernement repart de l’avant après la crise sanitaire.
  • Les différentes réformes et la manne d’argent européen pour la relance doivent y contribuer.

Également décidé : Pour l’énergie, des mesures pour 760 millions d’euros en faveur des plus faibles.

  • Les recettes de l’État dû à l’augmentation des prix de l’énergie seront redistribuées, et même davantage avec ces 760 millions d’euros : la demande des socialistes, des Verts et du CD&V a donc été amplement satisfaite.
  • Les 760 millions sont surtout une nouvelle façon de redistribuer les richesses aux plus faibles : le tarif social de l’énergie continuera à s’appliquer à environ 1 million de Belges, ceux qui ont les plus bas revenus . En plus de cela, une prime supplémentaire unique d’environ 80 euros a été négociée, également pour les bourses les plus faibles. Cela porte le rabais total pour eux à environ 800 euros par facture.
  • La facture énergétique sera également réformée à plus long terme : tous les prélèvements fédéraux (5%) seront supprimés de la facture et transformés en accises. Cela signifie que pour chacun, l’année prochaine, la facture diminuera d’environ 30 euros, ce qui coûtera également plus de 150 millions à l’État fédéral.

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