« Un taux d’emploi de 80% ? Oui, c’est possible, mais il faut sortir des oppositions stériles »

Ce 7 septembre démarre la Conférence sur l’emploi. L’objectif affiché est d’atteindre un taux d’emploi de 80% (pour les 20-64 ans) et, dans ce cadre, de doper en particulier le taux d’emploi des 55-64 ans.

1. Une fois de plus, l’Europe nous impose un indicateur qui a le mérite de fixer un objectif, de nous mettre en marche, mais qui est aussi inadéquat. Si un des buts est de financer la sécurité sociale et en particulier les pensions, c’est la masse des cotisations qui compte. Si les 80% devaient être atteints avec, par exemple, des emplois exonérés de cotisations, l’impact global sur les recettes de la sécu sera considérablement affaibli. Si les 80% devaient être atteints en augmentant les temps partiels et en diminuant les temps plein, cela ne présente aucun intérêt pour le financement des pensions ; illustration : en équivalents temps plein notre taux d’emploi est équivalent à celui des Pays-Bas ! Il faut faire sauter les limites qui datent, ne serait-ce que pour concilier les indicateurs avec le retardement de l’âge de la pension. On fera encore remarquer que les statistiques de l’Enquête sur les forces de travail sous-estiment probablement le taux d’emploi.

2. Dans cette perspective, il faut aussi s’intéresser à ce qui se passe après 65 ans. Du point de vue sociétal et économique, il vaut mieux encourager un ingénieur (métier en pénurie) à travailler jusqu’à 68 ans que d’obliger une aide-familiale usée par son métier à faire un an de plus, même si le premier n’augmente pas le taux d’emploi des 20-64 ans… D’une manière générale, il faut donner la priorité aux métiers en pénurie. En plus d’autres mesures déjà proposées, il faut chercher aussi à ce que les personnes porteuses de compétences hautement valorisées augmentent leur offre de travail : cela passe par une augmentation du temps de travail pour celles qui travaillent déjà à temps partiel, pour d’autres en les incitant à revenir sur le marché du travail et/ou à y rester plus longtemps. Des personnes aux profils recherchés, je pense par exemple à certaines catégories d’enseignants, accepteraient de prester des activités rémunérées plus tardivement, mais il faut d’excellentes conditions de travail et une vraie motivation (par exemple assurer une partie des activités de remédiation)    

3. Sortons des catégories réductrices qui tuent le débat ou le polarisent. Certes, ils sont très nombreux, mais environ 20% des jeunes pensionnés (55-64 ans) travaillent. Autre illustration : presque la moitié des 55-64 ans en incapacité de travail ont un lien avec l’emploi, soit via un temps partiel médical, soit parce qu’il y a toujours un contrat qui les lie à un employeur. Il faut aussi abandonner des mythes à forte composante idéologique : il n’y a qu’environ 1.000 travailleurs âgés qui sont en interruption complète de carrière ; penser que c’est en durcissant les conditions d’accès à ce statut (sous prétexte que les gens y recourent pour « patienter » jusqu’à la pension) qu’on va résoudre les problèmes, c’est un peu court.

4. Dès lors qu’on accepte de sortir du cadre étriqué imposé par l’indicateur européen, une autre source pour stimuler l’offre de travail consiste à encourager des travailleurs à augmenter leur temps de travail. Le faire passera notamment par l’amélioration des services de garde de jeunes enfants et des activités extra-scolaires, cela on le sait, mais l’offre reste toujours insuffisante. Il faut aussi soulager les nombreuses femmes qui sont des aidantes-proches de personnes en grave maladie et/ou très âgées.

5. Le débat ne s’intéresse pas assez aux femmes et hommes au foyer (100.000 personnes chez les 55-64 ans !). Beaucoup de ces personnes ont une expérience du travail et des compétences. Il serait désastreux de les considérer comme définitivement perdues pour le marché du travail. Encore faut-il essayer de comprendre pourquoi elles sont sorties du marché du travail et ce qui les motiverait à y revenir ou à y revenir plus rapidement (parce que certain.e.s le font, bien sûr).

6. S’intéresser aux flux (à savoir les personnes qui changent de position socio-économique) est souvent plus productif et plus éclairant sur les mesures à prendre que de réfléchir sur les « stocks ». Illustration : on peut regretter le nombre trop élevé de chômeurs chez les 55-64 ans et dire qu’il faut les remettre à l’emploi ; mais 60% environ sont au chômage depuis plus de 5 ans ; sans vouloir les abandonner, il vaut peut-être mieux, dans un premier temps en tout cas, s’intéresser aux chômeurs âgés qui le sont depuis peu et étudier pourquoi et comment des milliers de chômeurs de 55-64 ans retrouvent aujourd’hui déjà un job. Posons à cet égard une question qui déplaît : entre les déclarations des organisations patronales sur le maintien à l’emploi des âgés et le comportement sur le terrain des employeurs individuels, il y a de la marge, en particulier en matière d’embauche. Illustration : entre fin 2017 et fin 2018 (ce sont les dernières données disponibles), moins de 4.000 chômeurs de 55-64 ans avaient retrouvé un job de salarié ; c’est peu. On s’interrogera de même sur les conditions qui permettent à des personnes en invalidité de retrouver un job ou leur job, même à des âges avancés.

7. Il faut aussi s’assurer que les créations d’emplois soient positives en net, ce qui n’est pas toujours garanti. Dans ce cas, en tout cas à court terme, on remplace simplement un pensionné « coûteux » par un chômeur « moins cher ». Concrètement, pour faire le lien avec l’exemple donné ci-dessus, retarder le départ à la retraite de l’aide-familiale décalera d’autant son remplacement par une personne plus jeune (le taux d’emploi des 2à-64 ans ne bouge pas, à court terme en tout cas) tandis que prolonger la carrière professionnelle de l’ingénieur aura des effets bénéfiques sur l’emploi global, directement et indirectement, à court comme à moyen termes, avant et après 65 ans. 

8. Enfin, une société comme la nôtre a aussi besoin de ressources non-marchandes : business angels qui soutiennent gratuitement de jeunes entrepreneurs, administrateurs bénévoles, dans tous les secteurs, qui partagent leur expérience, aidants-proches qui entourent enfants, malades et personnes âgées, etc. ; user les travailleurs âgés serait contre-productif à cet égard.

Commencer par encourager et doper les (re)mises à l’emploi qui se font déjà, stimuler l’offre de travail (en heures de travail et/ou après l’âge de la pension), mieux comprendre les flux pour en tirer des leçons, « ramener » des personnes d’expérience sur le marché du travail, améliorer la vie quotidienne de parents de jeunes enfants et des aidants-proches de malades ou de seniors, se concentrer, dans un premier temps, sur ceux et celles qui ont des compétences très utiles, sortir du cadre étriqué de l’indicateur européen, abandonner des points de vue purement idéologiques pour comprendre ce qui se passe concrètement sur le terrain, tout cela suffit pour commencer à augmenter le taux d’emploi de manière positive. Quand on aura mis en œuvre tout cela, il sera toujours temps de s’interroger sur des mesures coercitives, au demeurant souvent contre-productives.


L’auteur Philippe Defeyt est économiste responsable de l’Institut pour un développement durable.

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