Un avion « zéro carbone » qui fera Francfort-Sydney en moins de 2h: Destinus, le projet fou de l’Elon Musk russe

Un avion-fusée hypersonique totalement vert. C’est ce que promet Mikhail Kokorich. Entrepreneur russe, il a émigré aux Etats-Unis avant de s’installer l’an dernier en Suisse pour fonder une start-up dédiée à cet effet, Destinus. Qu’est-ce qui se cache derrière ce projet a priori révolutionnaire ?

Autoproclamé « Elon Musk russe » – c’est en tout cas le surnom que lui affuble les équipes de com’ de sa propre start-up -, Mikhail Kokorich a l’intention de révolutionner le secteur du transport aérien. Pour ce faire, il compte concevoir un appareil mi-avion mi-fusée capable d’atteindre Mach 15, soit 15 fois la vitesse du son. C’est-à-dire plus de 18.000 (!) km/h. Pour transporter ses marchandises, l’engin volerait dans le proche espace. Le tout… sans émettre d’émission de carbone. Grâce à l’hydrogène vert liquide.

Recharge a fait le calcul. Si cet avion voyait le jour, cela permettrait de transporter du fret de Francfort à Sidney en à peine 105 minutes. Inouï.

Plus d’un milliard pour être rentable

Dans un billet de blog, Kokorich explique que Destinus a besoin de plus d’un milliard de francs suisses (950 millions d’euros) pour devenir rentable. Dans un premier tour de table, il vient d’obtenir 26,8 millions, via des fonds de capital-risque et family offices d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Amérique latine et d’Asie. Il est encore très loin de l’objectif, mais il se dit confiant.

L’argent récolté va permettre de « poursuivre le développement de nos moteurs à hydrogène pour l’aéronautique et les fusées et tester les premiers vols supersoniques propulsés par des moteurs à hydrogène dans les 12 à 18 prochains mois ».

Kokorich n’a pas l’intention de fricoter avec les mastodontes de l’aéronautique que sont Boeing, Airbus ou Dassault, de peur « de se faire avaler ». Il compte par contre leur chiper leurs meilleurs talents, à coups de généreux salaires. Destinus a, entre-temps, lancé des filiales à Madrid, Toulouse et Munich, les « hotspots européens de l’industrie ».

Créée en 2021, Destinus a déjà mis sur pied un premier prototype. De la taille d’une voiture, il a été baptisé Jungfrau. Il a volé avec succès pendant cinq minutes à moins de 150 km/h et à moins de 20 m d’altitude en novembre. Un modèle de la taille d’un bus devrait bientôt disponible, pour des performances un peu plus poussées.

« Le thon méditerranéen bien frais dans les restos du Japon »

Concrètement, l’engin de Destinus doit décoller comme un avion, alimenté par un moteur ATR (air turbo rocket) à hydrogène liquide, jusqu’à ce qu’il atteigne une altitude de 20 km. Ensuite, il allumerait son moteur-fusée, également alimenté par de l’hydrogène, lui permettant de voler à environ 60 km au-dessus de la Terre, dans la mésosphère, une zone où la résistance de l’air est très faible. C’est là qu’il atteindrait plus de 18.000 km/h, avant d’atterrir quelques dizaines de minutes plus tard à l’autre bout du monde.

« La logique est simple », a exposé Korkorich dans une interview accordée à DroneTalks. « Si vous voulez déplacer quelque chose d’un endroit à un autre sur Terre, vous devez dépenser de l’énergie dans plusieurs directions. Premièrement, il faut vaincre la gravité tant que l’avion reste en l’air. Donc, plus c’est long, plus il y a de pertes dues à la gravité. La deuxième est contre la friction de l’air, et la troisième est pour votre énergie cinétique de vitesse maximale. »

« Oui, nous avons besoin de faire accélérer notre véhicule à une très haute vélocité avec un moteur de fusée », a-t-il expliqué. « Donc nous dépensons plus d’énergie dans l’accélération. Mais parce que nous volons dix fois plus vite, et parce que nous volons à de telles altitudes, où il y a dix fois moins d’air qu’à 33.000 pieds, nos pertes liées à la gravité et celles liées à l’aérodynamique sont extrêmement faibles. En fait, on peut transporter quelque chose d’un continent à l’autre pour moins cher qu’avec des avions classiques. Ça semble étrange, mais ça ne l’est pas: nous dépensons au final moins d’énergie pour le faire. »

Dans un premier temps, il s’agira de transporter des marchandises « urgentes et de grande valeur ». A savoir des livraisons médicales ou des pièces d’infrastructure primordiales. Par la suite, Destinus compte diversifier ses activités, annonçant que « le thon exceptionnel de la Méditerranée sera dans la cuisine des restaurants japonais aussi frais que s’il venait d’être pêché, et ce, au même prix ».

Où est l’arnaque ?

Sur le papier, le projet de Destinus fait rêver. En y regardant de plus près, on bute toutefois sur quelques pierres d’achoppement, rapporte New Atlas.

D’une part, la technologie que Destinus veut mobiliser – à savoir, a priori, un dérivé d’un moteur ATR capable de supporter vitesses subsoniques et supersoniques, couplé à un moteur-fusée l’envoyant à des vitesses hypersoniques – semble actuellement hors de portée. Des tentatives ont déjà eu lieu partout dans le monde, sans résultat probant. Du moins pas pour l’utilisation que l’équipe de Kokorich compte en faire, à savoir des vols quotidiens dans la mésosphère, via un engin réutilisable.

Avec de l’hydrogène (vert) liquide, cela n’est toutefois pas totalement impossible, précise le média spécialisé. Mais cela pose un autre défi: concevoir un système de refroidissement de l’hydrogène capable d’empêcher la structure de l’avion de fondre sous les « dizaines de mégawatts par mètre carré » de chaleur que les véhicules hypersoniques produisent en traversant l’air, même de faible densité, à des altitudes mésosphériques.

Enfin, New Atlas rappelle la dangerosité du concept même d’avion hypersonique. A cette vitesse, chaque engin se transforme de facto en arme dévastatrice, même sans aucun explosif à bord. Obtenir des autorisations pour en faire voler chaque jour risque donc de s’avérer périlleux.

« Difficile, mais réalisable »

De son côté, Kokorich est conscient de la complexité et de l’étendue de la tâche qui attend Destinus. Il juge ces défis techniques « difficiles, mais réalisables ».

« J’étais un investisseur dans la précédente entreprise de Mikhail, et son rythme de développement est incomparable. L’équipe a commencé les essais en vol avec un prototype moins de six mois après la création de l’entreprise. Outre son expérience technique et d’ingénieur, Mikhail est également l’un des fondateurs les plus organisés et les plus structurés que j’aie jamais rencontrés », assure Cornelius Boersch, membre du conseil d’administration de Destinus.

Kokorich a effectivement un sacré pedigree. Après avoir fait fortune dans le traitement des eaux industrielles, il a lancé Dauria Aerospace, la première entreprise spatiale privée de Russie à construire des satellites pour Roscosmos, l’agence spatiale russe. Suite à des différends avec Poutine et son entourage – il était pour l’opposition -, l’entrepreneur est parti aux USA en 2012.

Aux Etats-Unis, celui qui se qualifie de « Sibérien fou » a créé deux entreprises liées à l’espace, la société de services de conseil en matière de satellites Astro Digital, et Momentus, cotée au Nasdaq, qui vise principalement à placer des satellites dans des orbites très précises (la « livraison au dernier km », pourrait-on résumer).

Ultra-prometteuse, Momentus a un temps été évaluée à 4 milliards de dollars. Mais la nationalité de Kokorich – ainsi que certaines zones troubles autour de ses intentions – a posé problème à l’administration Trump, qui l’a vu comme une menace pour la sécurité nationale. Kokorich a été contraint de vendre ses parts dans l’entreprise. Le voilà donc à présent en Suisse, où il lui aura fallu moins d’une année pour lancer Destinus.

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