Malgré la surpêche, l’humanité lorgne encore sur les gigatonnes de poisson des abysses

On connait toujours moins bien les abysses de notre propre planète que la surface de la Lune ou même de Mars. Mais les ressources cachées de nos océans suscitent autant les convoitises que celles de l’espace, si ce n’est plus. Et malgré ce que des années de surpêche laisseraient penser, c’est aussi le cas pour l’industrie alimentaire. Mais pas forcément pour remplir – directement – nos assiettes.

Si nos chalutiers ont dramatiquement ravagé la faune sous-marine, ce n’est pas le cas partout, et surtout pas à toutes les profondeurs : la zone bathypélagique, la fameuse « twilight zone » en anglais, qui s’étend entre 1.000 et 4.000 m de profondeur et ne dépasse pas les 4°C. Celle-ci regorge de bancs entiers de poissons-lanternes, une large famille de près de 250 espèces différentes désignées ainsi pour leur bioluminescence, et qui représentent jusqu’à 65% de la biomasse des profondeurs.

Les populations de ces poissons sont longtemps restées méconnues ; une mission océanographique espagnole estimait, en 2010, qu’elles représenteraient une gigatonne – un milliard de tonnes – de poissons. Une quantité déjà énorme, et probablement largement sous-estimée : en 2014, des recherches basées sur des données acoustiques ont conduit à de nouvelles estimations de ces populations de poissons et ont obtenu une fourchette comprise entre 10 et 20 gigatonnes. Durant la Seconde Guerre mondiale, il arrivait que les sonars détectent de soudaines variations de profondeurs de masses assez denses pour passer pour le plancher océanique. Selon The Guardian, il s’agissait probablement d’immenses bancs de poissons-lanternes en pleine migration verticale. La journée ils restent dans la zone bathypélagique, entre 300 et 1 500 mètres de profondeur, et la nuit tombée ils s’élèvent dans la zone épipélagique pour suivre le plancton dont ils se nourrissent.

Exploiter la farine de l’océan

Face à une telle masse inexploitée, l’instinct capitaliste humain s’est évidemment réveillé. Non pas que ces poissons pourraient finir dans notre assiette : ils sont bien trop gras et farcis d’arêtes pour intéresser les gourmets. Mais réduits en farine, ils pourraient devenir l’aliment idéal pour nos fermes à pisciculture, entre autres pour le saumon d’élevage. Il a été suggéré que si seulement la moitié de la masse estimée inférieure de poissons de la zone crépusculaire était capturée – ce qui représente tout de même 5 gigatonnes – elle pourrait théoriquement être transformée en suffisamment de farine de poisson pour produire 1,25 gigatonne de produits de la mer d’élevage, ce qui est considérablement plus que les 0,1 gigatonne de poissons sauvages capturés actuellement chaque année.

Source d’oméga-3

Malgré des échecs précédents en Norvège et en Russie, l’exploitation des poissons-lanternes n’est pas tombée à l’eau et, en 2017, la Norvège a délivré 46 licences de pêche exploratoire. L’UE a aussi financé un projet de recherche de cinq ans pour étudier ces possibilités. La principale question étudiée est celle de la rentabilité, et donc des débouchés du produit ; à tel point que les poissons-lanternes pourraient bien se retrouver d’abord dans la filière des compléments alimentaires, comme les sources d’oméga-3 et les pilules d’huile de poisson destinées aux humains. Tout simplement parce que c’est plus rentable.

Il faut d’emblée le rappeler : écologiquement, la pisciculture est une horreur, tant les poissons élevés, gavés aux antibiotiques, rejettent des déchets, dans lesquels ont trouve d’ailleurs toujours des traces de médicaments. Mais la question de la pertinence d’exploiter ces populations sauvages encore à peu près intactes se pose aussi. D’abord car nous avons déjà bien assez ravagé les écosystèmes marins, et ensuite car ces poissons participent indirectement à l’absorption de grandes quantités de carbone par les océans.

La grande pompe à carbone animale

Leur routine quotidienne de nage de haut en bas forme des connexions vitales entre la surface et les profondeurs en stimulant les « pompes d’injection de particules ». Il s’agit du processus par lequel les petits poissons se nourrissent dans les eaux peu profondes, puis plongent vers le bas, où ils sont mangés par des poissons plus gros qui restent dans les profondeurs, « pompant » ainsi le dioxyde de carbone de l’atmosphère vers les profondeurs de l’océan où il peut être stocké. Si les particules descendent en dessous de 1.000 mètres, leur carbone peut être stocké jusqu’à 1 000 ans avant de remonter à la surface.

On estime que les poissons vivant en profondeur capturent et stockent l’équivalent d’un million de tonnes de CO2 par an. Entamer leur garde-manger perturberait immanquablement ce mécanisme animal de stockage du carbone. Personne ne peut savoir avec quelle rapidité ou quelle gravité cette pompe à carbone biologique pourrait s’affaiblir si les pêcheries venaient à endommager ce lien entre la surface et les profondeurs. Mais est-ce que ça vaut la peine de s’y risquer pour un poisson que nous ne mangerions même pas ?

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