L’Europe voulait encourager le retour à la rotation des cultures, mais France et Belgique ont freiné des quatre fers

C’est parfois dans les vieux grimoires qu’on retrouve les solutions à des problèmes modernes. Ou plutôt qu’on apprend à faire machine arrière. Les législateurs européens ont voté ce mardi sur la méga politique agricole commune (PAC), un plan à 270 milliards d’euros pour la période 2023-2027, soit un tiers du budget total de l’Union. Et parmi les mesures proposées qui ont suscité les débats les plus vifs, on peut trouver le grand retour de la rotation des cultures.

Il ne s’agit pas du tout là d’une technique nouvelle soutenue par des mouvements néo-ruraux, au contraire : c’est une méthode simple mais efficace d’accroissement des rendements agricoles et de régénération des sols attestées dès l’antiquité. En alternant chaque année entre différents types de cultures sur une même parcelle, on peut contrebalancer l’appauvrissement des sols grâce aux nutriments que produisent certaines plantes, tout en limitant aussi la multiplication d’insectes parasites ou le risque qu’une maladie se transmette d’une récolte à la suivante.

Meilleure récolte, meilleure alimentation

Sous nos latitudes, c’est Charlemagne -parfois perçu comme un précurseur de l’UE – qui a généralisé ce genre de pratique. Typiquement, une même terre accueillait d’abord une récolte de grain, du blé par exemple. L’année suivante, on y plantait plutôt des légumineuses, fèves ou pois. Et la troisième année, on laissait la terre en jachère pour qu’elle se recharge en nutriments et absorbe mieux les engrais naturels, parmi lesquels les plants de la récolte de légumineuses. Avec un terrain divisé en trois parcelles qui fonctionnent en alternance, non seulement la rotation augmente les rendements, mais elle a aussi permis, à partir du XIIe siècle, de diversifier l’alimentation et d’apporter plus de protéines végétales et de fibres aux Européens.

L’Union européenne actuelle voulait donc conditionner l’octroi de subsides aux exploitations qui auraient recours à nouveau à la rotation des cultures. « Ce sont des connaissances très anciennes, mais au cours des 40 ou 50 dernières années, elles n’ont peut-être pas été beaucoup utilisées par les agriculteurs. Nous redécouvrons à nouveau les avantages de la rotation des cultures », a déclaré à Politico Damien Beillouin, agronome au centre de recherche français du CIRAD.

France et Belgique préfèrent l’intensif

Mais certains pays ont freiné des quatre fers face à cette réforme, jugée trop ambitieuse. Parmi ceux-ci, les plus rétifs sont la France et la Belgique, qui ont toutes deux massivement recours à la monoculture intensive : les champs ne supportent qu’un seul type de plante d’année en année, ce qui est plus simple à mettre en place et permet de se concentrer sur la culture la plus rentable. La France est ainsi couverte de maïs sur son sud-ouest, tandis que Paris est entourée d’une ceinture de blé. Des champs monotones inconnus des paysans du Moyen-Age, et qui nécessitent de nourrir le sol d’engrais chimiques, et de pulvériser les plants insecticides et d’antiparasitaires. Ce qui ne favorise pas la mise en place d’une agriculture bio.

Difficile de faire machine arrière une fois passé à la monoculture, et ces pays craignent donc que leurs agriculteurs perdent un revenu important si les subsides européens deviennent conditionnés au retour de la rotation, d’autant qu’il faut effectivement trouver des débouchés pour chaque plante cultivée.

Le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie, a pris la tête d’une coalition de 17 pays opposés à la tentative de la Commission et du Parlement de rendre la rotation des cultures strictement obligatoire, en préconisant plutôt la « diversification » des cultures. Celle-ci consiste plutôt à planter une série de cultures différentes sur une exploitation, même si elles restent toutes au même endroit. L’argument principal étant que les cultivateurs adopteront d’eux-mêmes la meilleure méthode sans qu’on les y contraigne.

Compromis à l’européenne

La Commission a donc opté pour un compromis : la dernière version du texte précise que les pays « peuvent autoriser » la diversification des cultures, et que toutes les exploitations de moins de 10 hectares en sont exemptées – ce qui représente la grande majorité des exploitations de l’UE.

« Cette diversification est une gifle, et c’est essentiellement le statu quo », a déclaré l’eurodéputée allemande Maria Noichl du groupe des socialistes et des démocrates, réagissant à l’accord au Parlement européen. Elle a déclaré lundi que ses collègues voteraient contre l’accord.

Quant à Guy Pe’er, chercheur au Centre allemand de recherche sur la biodiversité, il a fustigé le manque de cohérence de l’UE : « Il n’y a aucune raison écologique pour qu’une exploitation de 10 hectares soit exemptée d’une bonne pratique qui est simplement sa propre assurance pour maintenir la qualité du sol. La rotation et la diversification ne sont pas des pratiques équivalentes, bien que toutes deux soient bénéfiques. La diversification est une aubaine pour la biodiversité et est nécessaire de toute urgence pour mettre un terme à l’intensification dangereuse de l’agriculture européenne, mais la rotation des cultures vise principalement à préserver la santé des sols. Il n’y a aucune raison scientifique de mélanger la rotation des cultures et la diversité des cultures. Il y a des milliers d’années de connaissances sur l’importance de la rotation des cultures pour les sols ».

« Refuser d’insuffler une nouvelle vie à l’agriculture »

En Belgique aussi, le texte comme il a fini par être validé ce mardi laisse un goût amer chez certains, en premier lieu les élus écologistes. Ils fustigent une réforme de la PAC qui est en l’état dommageable tant pour le climat et la biodiversité que pour les agriculteurs européens.

« Les lobbies de l’agro-business, représentés en particulier en Belgique par le Boerenbond, se sont opposés à un alignement de la Politique Agricole Commune avec le Green Deal européen » a réagit sur LN24 Philippe Lamberts, député européen écologiste de notre pays. « Ils savent que ça veut dire un changement de modèle assez considérable dans notre agriculture. Ça ne veut pas dire la tuer, au contraire, ça lui insufflerait une nouvelle vie, mais évidemment à rebours des intérêts de ceux qui parient aujourd’hui sur le toujours plus gros, toujours plus intensif, toujours plus basé sur le pétrole, les pesticides et les désherbants. On est confronté au fait que ces lobbies-là sont toujours écoutés par une majorité du monde politique, et c’est un non-sens. »

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