Le Japon joue sur les mots pour lancer son premier porte-avions depuis 1945 alors que sa Constitution l’interdit, et les USA promettent de fermer les yeux

Alors que la Constitution du Japon ne lui autorise qu’une « force d’auto-défense » en guise d’armée, le pays a converti un de ses plus gros navires militaires en porte-avions. Une arme à l’usage essentiellement offensif, qui pourrait changer l’équilibre des flottes dans les mers qui bordent l’archipel. Et les Américains préfèrent glisser l’info sous le tapis, car ça les arrange bien.

Pour se rendre compte à quel point le traumatisme qu’a été la Seconde Guerre mondiale reste présent de nos jours dans la philosophie de nombreux pays, il suffit de réaliser que le Japon n’a officiellement pas d’armée depuis 1945. C’est bien sûr une question de formulation : l’archipel dispose bien d’une « force d’auto-défense » qui compte 247.000 personnes sous le drapeau au soleil levant, ainsi que 56.000 réservistes, répartis dans des composantes terrestres, aériennes et maritimes.

Renoncer au droit à la guerre

Mais la Constitution du pays interdit explicitement au Japon de mener toute opération militaire agressive dans son article 9 : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre comme droit souverain de la nation et à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de régler les différends internationaux. Afin d’atteindre l’objectif du paragraphe précédent, des forces terrestres, maritimes et aériennes, ainsi qu’un autre potentiel de guerre, ne seront jamais maintenus. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »

Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le Japon n’a participé, et seulement très récemment, qu’à des opérations de maintien de la paix. Cet article de la Constitution est régulièrement remis en question dans le pays, en particulier quand la protection américaine n’est plus certaine, ou que les tensions se ravivent avec la Chine, et surtout la Corée du Nord. Mais malgré un relatif réarmement ces dernières années, la politique de défense du pays garde les armes purement offensives comme tabou, ce qui concerne dont les missiles balistiques à portée intermédiaire et intercontinentale, les bombardiers à longue portée, et les portes-avions.

Un « petit bateau » de 27.000 tonnes

Or Le Japon vient d’outrepasser cette dernière règle sur une pirouette de vocabulaire : le plus important navire de sa flotte, le Izumo, classé comme un destroyer mais dans les faits un porte-hélicoptères, a été réaménagé pour accueillir des avions F-35 Lightning II, l’un des derniers-nés de l’aéronautique militaire américaine. Un petit détail de 27.000 tonnes à pleine charge, car le Izumo, malgré son classement en simple destroyer (soit un escorteur et un patrouilleur, principalement), reste plus massif que le Giuseppe Garibaldi de la marine italienne par exemple, classé pourtant comme porte-aéronefs et lui aussi capable d’accueillir des avions de combat. Et le Izumo, mis en service en 2015, possède un navire-frère aux mêmes caractéristiques, le Kaga.

Les USA : rien vu, rien entendu

C’est donc la première fois depuis 1945 que la marine du Japon se dote d’une force de frappe aéroportée, une arme à l’usage exclusivement offensif. Et les États-Unis, protecteurs traditionnels du Japon qui lui ont imposé le désarmement d’après-guerre, ne rappelleront par l’archipel à l’ordre. L’US Navy a d’ailleurs été quelque peu embarrassée par un récent tweet apparemment rédigé par le secrétaire naval Carlos Del Toro, dans lequel il qualifie l’Izumo de porte-avions. À tel point qu’un porte-parole de la marine américaine a vite corrigé le tir: « Le tweet ne signale pas un changement dans la façon dont les États-Unis reconnaissent officiellement le navire. » Ce n’est certes pas un monstre d’acier comme les porte-avions américains (l’USS Nimitz fait 101.600 tonnes) mais quand même.

Il faut dire que les Américains ont tout intérêt à ce que les Japonais déploient aussi leur fameux F-35. Outre le contrat que ça représente, une uniformisation des moyens et des outils ne peut que faciliter la coopération militaire entre les USA et le Japon en cas de conflit dans la région. Tout en augmentant significativement le nombre de jets déployables parmi les plus modernes, et les lieux depuis lesquels ils peuvent opérer, dans le bras de fer avec la Chine, la Russie, ou la Corée du Nord. Pour rappel, la marine chinoise possède deux porte-avions et travaille à en lancer un troisième en 2023.

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