La lire turque tombe à son plus bas niveau historique : pourquoi ?

Le Président turc Recep Tayyip Erdogan. (EPA-EFE/STR)

Du jamais vu: la monnaie turque a plongé à son plus bas niveau ce jeudi après que le régulateur a décidé d’arrêter la spéculation sur les devises. Les analystes s’attendent à ce que la lire continue de s’affaiblir, et beaucoup prédisent une récession sur toute l’année pour la Turquie.

C’est une spirale infernale dans laquelle est prise la devise turque. Soumise à une pression due à la hausse de l’inflation, du chômage et à une lente croissance, elle doit maintenant faire face à l’impact de la pandémie. Rappelons que la Turquie compte le plus de cas de coronavirus au Moyen-Orient, avec au moins 131.744 personnes infectées. Elle est deuxième en termes de victimes, avec 3.584 morts. Seul l’Iran la dépasse avec 6.418 victimes recensées.

Ce jeudi, la lire turque est donc tombée à 7,49 contre le dollar, dépassant son précédent record de 7,236 lors de la crise monétaire d’août 2018 en Turquie. Mais comment la devise a-t-elle pu autant chuter?

Une stratégie qui se retourne contre la Turquie

La banque centrale turque a puisé des millions de dollars dans ses réserves de devises étrangères pour acheter de la lire et la soutenir par rapport au dollar. Mardi dernier, son régulateur bancaire a annoncé de nouvelles restrictions sur les transactions des étrangers en lires afin de prévenir la spéculation et les ventes à découvert.

Et puis est venu le revers de la médaille. La monnaie turque a chuté pendant les deux jours suivant cette décision. Mercredi, le dollar américain a augmenté de plus de 1,5% par rapport à la lire. Il a encore gagné 0,6 % jeudi, achetant 7,49 lires pendant les heures de négociation du matin à Londres. Le précédent record de baisse de la monnaie est donc battu, lors de sa crise monétaire d’août 2018.

La Turquie est désormais victime de deux ans d’affaiblissement de sa monnaie, d’une dette élevée et de la disparition rapide de ses réserves de change (avoirs en devises étrangères et en or détenues par la banque centrale). Son taux de chômage lorgnait les 14 % en janvier. Elle n’a pas pu résister à l’impact aussi brutal qu’inattendu du coronavirus. Son précieux secteur touristique ne s’en remettra pas de sitôt.

Pourtant, le Président turc Recep Tayyip Erdogan a rejeté mi-avril toute proposition d’aide du Fonds monétaire international. Décision déraisonnée ou élan de fierté? On laissera la réponse en suspens. Ce qui est sûr, c’est que la Turquie manque cruellement de ressources économiques et fiscales pour résister à un tel choc. Mais Erdogan n’en démord pas: dénonçant à son tour les critiques et affirmant que l’économie turque est bien résistante.

Un sauvetage de la Fed plus qu’incertain

Un sauvetage de la Fed américaine est également évoqué via ses lignes de swap, des contrats d’échange qui fonctionnent comme des outils de protection contre un risque de liquidité en devises. C’est un procédé utilisé par les banques centrales pour se procurer des devises étrangères. Si la Réserve fédérale américaine a proposé des accords de lignes de swap en dollars à plusieurs pays en mars, la Turquie n’en faisait pas partie.

‘La Fed reste réticente à répondre à la demande de la Turquie concernant les lignes de swap en dollars à cause du haut niveau de politisation de la banque centrale turque’, explique à CNBC Agathe Demarais, directrice des prévisions mondiales à l’Economist Intelligence Unit. La mainmise d’Erdogan sur la banque centrale est de plus en plus ferme, de quoi faire fuir les investisseurs… Et saper la confiance dans l’indépendance des autorités monétaires du pays. Le serpent qui se mord la queue.

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