‘D’où vient la fuite ?’ : la tension monte entre experts et politiques

Marc Van Ranst- Isopix

La fuite du rapport du GEES sur le déconfinement ajoute une tension supplémentaire dans une relation de plus en plus compliquée. Certains appellent au retour du politique à l’avant-plan. Il est vrai que les virologues, tant au nord qu’au sud du pays, ont pris une place prépondérante.

Appelez-les Marc Van Ranst, Marius Gilbert, Erika Vlieghe ou encore Steven Van Gucht et Emmanuel André. Les trois premiers vulgarisent l’épidémie pour l’expliquer au grand public. Ils font aussi partie du groupe stratégique d’experts qui doit préparer le déconfinement. Les deux derniers, on les voit tous les jours sur nos écrans. Lors du point presse de Sciensano, ils délivrent les chiffres quotidiens, dans ce qui est devenu une sorte de rituel, macabre pour les uns, nécessaire pour les autres.

En interview dans les journaux, où ils donnent parfois leur avis sur d’autres sujets, au JT, bref, certains leur reprochent leur omniprésence. Les premiers agacements sont venus de Flandre, ce qui a conduit à l’écriture d’une carte blanche de la part de recteurs d’universités flamands pour défendre le secteur scientifique.

La liste des reproches est importante: manque de clairvoyance au début de la crise, méthode de calcul trop large pour comptabiliser les décès, critères trop stricts pour les tests… La première place de la Belgique épinglée par Trump dans le classement du nombre de décès par million d’habitants a fait le tour du monde, à tort ou à raison. Mais pour beaucoup de politiques, le mal est fait.

Au sud du pays, Georges-Louis Bouchez (MR) s’agaçait dans La Libre des sorties répétées des experts dans la presse: ‘D’autant plus que tous les débats se mélangent: je suis surpris de voir des professionnels, qui sont censés conseiller les décideurs politiques, faire le tour des médias pour parler aussi du changement climatique, par exemple… Concentrons-nous sur nos tâches. Que les experts soient présents dans le débat pour contribuer à notre compréhension de la situation, c’est évidemment très positif. Mais je le répète: évitons les pronostics, restons prudents.’

Le président des libéraux dit ne viser personne, mais c’est bien l’interview de Marius Gilbert qui a mis le feu au poudre. Le Soir sur sa Une titrait: ‘Le réchauffement climatique, une menace plus importante encore que le coronavirus.’ Une phrase parmi d’autres de son interview, mais une phrase remarquée.

GLB reproche aussi le positionnement de l’Absym (Association belge des syndicats médicaux) qui pointait du doigt le manque de médicaments et les ‘mensonges’ des ministres De Block et De Backer (Open VLD).

L’omniprésent président des libéraux agace. Ses sorties suscitent souvent le débat aussi. Réponse du berger à la bergère: Le Vif publie une carte blanche qui a cartonné et titrée: ‘Ce n’est pas aux scientifiques de plier leurs conclusions aux besoins des politiques.’

La docteure en biotechnologie Caroline Vandermeeren se dit ‘effrayée de constater les prémices d’une dérive grave dans une société démocratique: l’ingérence du pouvoir dans la communication scientifique.’

Qui est la taupe? Wie is de mol?

Voilà pour le décor. C’est dans cette pièce à haute tension qu’intervient hier la fuite du rapport du groupe d’experts (GEES) sur le déconfinement et dévoilée par Le Soir.

La Première ministre Sophie Wilmès (MR) a très vite montré son agacement. Les médias sont pointés du doigt pour avoir ‘présenté à la légère des informations non-validées’. C’est aussi le fruit d’une attente légitime, et d’un Conseil national de sécurité très décevant voire insuffisant la semaine dernière. La saga des masques et des tests a définitivement mis aux oubliettes les mesures de prudence. La situation exceptionnelle ne pouvait servir d’excuse éternellement pour épargner le monde politique des critiques.

Mais pour Kristof Calvo (Groen), la fuite d’un tel document est tout simplement ‘criminelle’. Il demande une enquête pour en identifier l’origine. Marc Van Ranst, omniprésent au nord du pays, défend le groupe d’experts et pointe du doigt une fuite politique. Mais il s’accorde sur le constat: ‘Celui qui a divulgué cela, joue avec des vies.’

Le virologue et la présidente du GEES, Erika Vlieghe, rappellent d’ailleurs qu’il ne s’agit pas du produit final du rapport. Et que des modifications ont été apportées depuis. Ensuite, il s’agira toujours d’une décision politique. Un monde politique qui doit tenir compte des enjeux sociaux, économiques et pas seulement sanitaires.

Mais d’un autre côté, le groupe d’experts s’agace que le politique utilise les conseils du monde scientifique comme bouclier, pour ensuite se dédouaner des décisions et donc de sa responsabilité politique. Des rumeurs de démissions sont également évoquées.

Reste que le monde politique a peu d’intérêts à rendre public un tel rapport. Car cela met de facto la pression sur le Conseil national de sécurité de vendredi et qui passera peut-être pour le briseur d’espoirs. Mais le monde politique est par définition morcelé en Belgique. Qui a eu accès au rapport? Le CNS ou le super-kern (10 partis)? Dans le second cas, tous ne souhaitent pas forcément la pleine réussite de l’équipe gouvernementale.

Selon nos informations, le rapport n’était entre les mains que de la Première ministre Sophie Wilmès (MR), des vice-premiers ministres (Alexander De Croo, Open Vld, David Clarinval, MR et Koen Geens, CD&V, mais aussi le ministre de l’Intérieur Pieter De Crem (CD&V) et le ministre des Affaires étrangères Philippe Goffin, MR) et des ministres-présidents (Jan Jambon, N-VA, Elio Di Rupo et Rudi Vervoort, PS, et enfin Pierre-Yves Jeholet, MR) . Or, il est clair que le MR n’a pas d’intérêt à divulguer ces informations. Et qu’il y a peu de chance que la N-VA diffuse l’information dans le journal Le Soir, au même titre que l’Open VLD ou le CD&V d’ailleurs, à moins qu’ils ne veuillent brouiller les pistes. Reste donc, du côté francophone, le PS.

Mais dans ce genre de fuites, il faut toujours se poser la question : à qui profite le crime? Sans doute aux personnes soucieuses de relancer l’économie au plus vite, mais aussi la vie sociale, comme le mentionnait le rapport. À moins que la fuite ne vienne finalement des experts, preuve d’une tension extrême que l’on vous indiquait plus haut.