Comment expliquer la défaite surprenante des syndicalistes dans l’entrepôt d’Amazon en Alabama?

Les employés d’Amazon ont refusé de se constituer en un syndicat. (AP Photo/Jay Reeves, File)

La semaine dernière, en Alabama, les employés d’Amazon ont eu la possibilité de voter pour la création d’un syndicat qui devait se battre pour de meilleures conditions de travail. Résultat: la majorité des travailleurs qui ont voté s’y est opposée. Pourquoi une telle opposition au syndicat? Retour sur cette défaite surprenante.

Le lundi 5 avril 2021 était une date historique pour les travailleurs américains d’Amazon. Un vote était organisé pour la création du tout premier syndicat américain de l’entreprise. Si Amazon offre de bons avantages, un salaire horaire de 15 dollars et des assurances médicales pour certains travailleurs, les conditions de travail ne sont pas optimales et sont souvent épinglées dans la presse. Les pauses sont rares, la pression sur les performances est omniprésente, les mesures contre le Covid-19 ne sont pas toujours respectées, etc.

Pour ces raisons, des travailleurs de l’entrepôt de Bessemer, en Alabama, ont voulu se rallier à un syndicat, le RWDSU qui représente la distribution aux États-Unis. Mais il n’existait pas encore de syndicat dans l’entreprise et il a donc fallu voter.

Ce vendredi, le monde entier apprenait la défaite des syndicalistes. Sur les 5.900 employés de l’entrepôt, 1.798 ont voté contre la création de ce syndicat, contre 738 votes pour. Les autres se sont abstenus.

Une autre culture

En Belgique, ce résultat a de quoi surprendre. Les syndicats font partie intégrante du milieu du travail. Les entreprises de plus de 100 travailleurs ont d’ailleurs l’obligation de travailler en concertation avec des représentants des travailleurs, souvent repris par les syndicats. Il est donc difficile d’imaginer que l’une des plus grosses entreprises des États-Unis n’ait tout simplement pas de représentation syndicale. Dans la culture d’entreprise belge, le syndicat est là pour défendre les employés et les aider à gagner des droits face aux employeurs. La devise nationale ‘l’union fait la force’ est bien représentée par le principe des syndicats. Plus de 50% de la population belge est représentée par des syndicats, selon les chiffres de l’OCDE.

Mais aux États-Unis, la culture du syndicat est beaucoup moins forte. Au début du 20e siècle, ils étaient même interdits. Et aujourd’hui, bien qu’ils soient autorisés, ils n’ont pas énormément de droits. Les employeurs ont tout fait pour limiter leurs libertés.

En outre, les syndicalistes n’ont pas une bonne image auprès des Américains. Dans le pays du ‘self made man’, ces organisations sont vues comme des freins au bon développement d’une entreprise. Elles sont aussi fortement corporatistes. En Belgique, les syndicats négocient les avantages des travailleurs au niveau national et sectoriel. Mais aux États-Unis, cela se fait par entreprise. Par exemple, si l’entrepôt de Bessemer avait créé un syndicat et obtenu une augmentation des salaires, le centre de Theodore aussi en Alabama, n’y aurait pas eu droit.

Tout cela fait que très peu de gens sont syndiqués aux États-Unis. 10,8% des Américains sont affiliés selon les statistiques du bureau américain sur le travail. C’est bien loin des chiffres belges, mais c’est au final assez près de la France ou des Pays-Bas.

Le cas d’Amazon

Outre cette culture de méfiance face aux syndicats, Amazon fait tout ce qui est en son pouvoir pour décourager ses travailleurs de créer un syndicat. À Bessemer, avant le vote, l’entreprise a matraqué ses employés avec des messages antisyndicalistes: des tracts étaient distribués dans l’entrepôt, des sms étaient envoyés, des réunions ont été organisées pour énoncer les désavantages du syndicat, etc. De faux comptes Twitter ont également été repérés où de faux employés louaient le travail chez Amazon. Ce qu’Amazon réfute.

Mais l’opposition d’Amazon contre les syndicats était très claire. Et cela a pu pousser des travailleurs à ne pas voter ou à voter contre pour ne pas avoir de problèmes avec leur employeur. Amazon est d’ailleurs connu pour exercer des formes de pression sur ses employés pour lutter contre le syndicalisme. En outre, le RWDSU avait demandé que la boite de vote se situe à l’extérieur de l’entrepôt pour que les travailleurs sachent que l’entreprise n’avait pas d’emprise sur les élections. Mais Amazon a finalement réussi à placer la boite à l’intérieur des bâtiment, ce qui a pu mettre une pression supplémentaire sur les travailleurs. Le syndicat va demander l’ouverture d’une enquête auprès du Bureau du travail sur le comportement d’Amazon avant et pendant ces élections.

Enfin, le prix d’une adhésion a certainement été l’argument-massue qui a achevé de convaincre de nombreux travailleurs. Pour s’affilier, il faut dépenser 500 dollars par an. En Belgique, une adhésion coûte au maximum 220 euros par an et celle-ci est calculée en fonction de votre activité. On peut donc comprendre qu’un travailleur qui gagne deux fois moins que le salaire moyen américain ne veuille pas payer 500 dollars par an sans aucune garantie que ses conditions de travail vont s’améliorer.

En savoir plus: