Cet entrepreneur qui a dépensé 30 millions $ dans un bout du « mur de Trump » veut poursuivre son œuvre… sans Trump

C’est la « Lamborghini des murs », un barrage innovant contre les migrants, selon son constructeur, Tommy Fisher. Un échantillon commercial de ce qui aurait pu protéger toute la frontière américano-mexicaine. Un produit en mal d’acheteurs.

« Dans le pire des cas, j’aurai protégé 5 kilomètres de frontière », a confié à Businessweek Tommy Fisher. C’est à ce quinquagénaire débonnaire, président de l’entreprise familiale Fisher Sand and Gravel, que le Texas doit sa clôture monumentale, censée stopper les migrants illégaux sur la rive mexicaine du Rio Grande.

Tout un pan du fameux « mur de Trump », composé de 15.000 bornes d’acier gris de cinq mètres de haut chacune et érigées sur de larges fondations en béton. Un job à 30 millions de dollars. Réalisé pour l’instant à ses frais.

L’entreprise de construction fondée par son père a toujours cherché à entrer dans les manuels d’histoire. Quand le Nevada a embauché Fisher pour bâtir le (prétendu) plus long pont en arc de cathédrale au monde, cela ne lui a pas pour autant valu une réputation internationale.

Lorsqu’un candidat républicain à l’élection présidentielle a promis de murer les 3.000 kilomètres de la frontière méridionale des États-Unis, Tommy Fisher a alors cru bon de saisir cette opportunité de marquer les esprits.

Parcours d’obstacles

Dès que le président Trump a été investi, Tommy Fisher a dépensé des centaines de milliers de dollars dans du lobbying à Washington, mais a aussi misé sur les manoeuvres médiatiques. Il a notamment assuré sur Fox News que son entreprise pouvait construire un mur plus rapidement et moins cher que quiconque, grâce à l’intégration verticale, Fisher Sand and Gravel réalisant ses propres excavations et mélanges de ciment.

Rejeté par la complexe bureaucratie des marchés fédéraux, le projet de Fisher capte l’attention de We Build The Wall (WBTW), l’organisation cofondée par le sulfureux conseiller du président, Steve Bannon, et un vétéran de la guerre en Irak. Privé de l’inconstructible mur officiel, Tommy Fisher devient constructeur d’une gigantesque barrière privée.

Problème de taille, il ne verra jamais la couleur des millions de dollars promis par WBTW. Et pour cause, Bannon et sa clique seront arrêtés et accusés de fraude, la justice craignant que tout l’argent reçu pour financer le mur frontalier n’ait seulement servi qu’à enrichir personnellement les collecteurs de fonds.

« Un monument à l’opportunisme »

Quelques débâcles judiciaires plus tard, l’obstination de Tommy Fisher est sur le point de payer. Le président Trump, sur conseil de son gendre Jared Kushner, aurait demandé à son administration d’accorder le contrat du mur au « gars vu sur Fox News ». La dernière année du mandat trumpien devait ainsi se solder par un contrat de 2,5 milliards de dollars pour l’entreprise médiatisée, rien que pour faire sortir de terre un mur de 217 km entre Yuma en Arizona et El Paso au Texas.

Ce qui ne couvrira aucune des dépenses pour la « Lamborghini des murs » que Fisher a déjà installé le long de l’eau. Et, entre-temps, la Maison Blanche a changé de locataire. Joe Biden préfère allouer le budget du mur à d’autres dépenses plus utiles.

« Conformément à la proclamation du président, le ministère de la Défense procède à l’annulation de tous les projets de construction de barrières frontalières payés avec des fonds initialement destinés à d’autres missions et fonctions militaires telles que les écoles pour les enfants des militaires, les projets de construction militaire à l’étranger dans les pays partenaires », a déclaré en avril dernier un porte-parole du Pentagone.

« Le mur privé de Fisher semble destiné à vivre comme un monument à l’opportunisme de l’ère Trump », estime le journaliste de Businessweek.

Une preuve de concept

Aussi surréaliste et critiquable soit le mur de Fisher, l’entrepreneur le voit comme une démonstration, celle d’une solution que les États-Unis n’ont jamais été en mesure de trouver.

Dans la vallée texane du Rio Grande, la frontière avec le Mexique est actuellement séparée par un patchwork de clôtures dressées entre le début du mandat d’Obama et la fin des années Trump. Ces clôtures semblent démarrer arbitrairement sur certaines langues de terre, avant de s’arrêter de façon tout aussi désordonnée.

Cette discontinuité évolue au gré des propriétés privées, des ranchs, fermes et arrière-cours, divisées en d’innombrables parcelles aux formes étranges. Pour ériger quelque chose ici, le gouvernement doit soit persuader les propriétaires de louer des parties de leurs terres, soit les saisir.

Opération promotionnelle

Si Tommy Fisher a accordé une rencontre au journaliste de Businessweek, c’est qu’il croit fermement en son mur privé mais a surtout besoin que quelqu’un d’autre y croit également.

Américain natif du Dakota du Nord, l’entrepreneur ne fait valoir aucun argumentaire politique contre l’immigration mexicaine. Il semble baigner dans un idéalisme matériel, ne voyant dans ses « arbres d’argent » comme il les appelle qu’un échantillon commercial de ce que sait faire de mieux son entreprise familiale.

Il suffit de voir les finitions de son œuvre. La fondation du mur se double d’une large route bétonnée, éclairée par des projecteurs qui s’allument au coucher du soleil. L’endroit paraît si accueillant que les agents de la Border Patrol y viennent parfois faire la sieste, au rythme des arrestations tous les deux jours.

Tommy Fisher veut au moins vendre son mur. Mais, idéalement, il souhaiterait l’agrandir, en facturant 10 millions de dollars par kilomètre supplémentaire.

« La plus grande piste cyclable du monde »

L’entrepreneur en mal d’acheteurs exhibe une certaine folie des grandeurs. « Voyez cela comme une piste cyclable. Le Texas pourrait avoir la plus longue du monde », confie-t-il à Businessweek. Il extrapole, projette de construire des terrains de sport sur les terres agricoles et même d’organiser des compétitions… entre athlètes mexicains et américains.

Difficile pourtant d’imaginer se promener sur les pistes l’immigration illégale. Deux cents personnes y ont déjà perdu la vie cette année. Et le comble du « mur de Fisher » est qu’avec son produit de qualité supérieure, il ne décourage pas les pauvres familles mexicaines de traverser, au contraire.

Si l’administration Biden expulse la majorité des migrants interceptés par les douaniers et les gardes frontaliers, l’actuel président des États-Unis autorise tous les mineurs d’Amérique centrale non accompagnés à rester dans le pays pendant qu’ils demandent l’asile. Ce qui représente environ 80% des familles.

Lorsque Joe Biden est entré en fonction, plus d’1 million de demandes étaient en cours d’examen. De très nombreux candidats à l’immigration peuvent ainsi vivre dans le pays pendant des mois ou des années, dans l’attente d’une audience.

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