Après les îles Salomon, les autres? La Chine veut proposer son « accord sécuritaire » à 9 autres Etats insulaires du Pacifique

Un accord sur une plus étroite coopération en matière de police, de politique et de commerce, entre la Chine et dix Etats insulaires du Pacifique, est sur la table. L’Occident craint une expansion de l’influence de la Chine sur une large partie du Pacifique, et que l’ordre mondial soit bousculé.

Les îles Salomon, seront-elles la prochaine Hong Kong? La question alimente depuis quelques semaines la politique internationale. C’est que l’Etat insulaire se distancie de l’Australie pour se rapprocher de Pékin, en matière de sécurité. En d’autres termes, le pays pourra faire appel à des renforts de police chinois, en cas d’urgence, ou suivre des formations avec des forces de l’ordre du pays. Mais sur la scène internationale, cet accord donne l’impression que le pays se dirige vers la même situation que celle de Hong Kong, où la Chine exerce de plus en plus sa mainmise. Un tel contrôle de la part de la Chine, sur un point crucial pour le commerce dans l’Océan Pacifique, inquiète l’Occident (qui voit déjà la Chine y établir une base militaire, ce que Pékin dément).

Les autres îles du Pacifique, seront-elles les prochaines îles Salomon? Il semble que la Chine ne veuille pas arrêter son influence aux îles Salomon. Neuf autres nations insulaires du Pacifique sont dans le viseur, rapporte Associated Press. Selon une ébauche de l’accord obtenue par le média, l’accord prévu avec ces pays prévoit de couvrir les mêmes questions de police et de sécurité : formation et coopération, pour la sécurité « traditionnelle et non-traditionnelle ».

Mais l’accord prévu ne s’arrête pas là. Il concerne également la pêche (notamment celle du thon, qui rapporte beaucoup), avec le « développement conjoint de plans pour les entreprises de la pêche ». La Chine veut également sa coopération pour fournir les réseaux d’internet locaux (ce qui en Occident est souvent perçu comme une porte ouverte pour l’espionnage). In fine, la possibilité de l’établissement d’une zone de libre-échange avec ces pays est aussi sur la table.

Visite diplomatique

Ce mercredi, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, commence une visite dans ces pays. Il a atterri aux îles Salomon pour commencer sa tournée, qui le mènera à Kiribati, Samoa, Fiji, Tonga, Vanuatu, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, tout comme, par écrans interposés, aux îles Cook, à Niué et en Micronésie. Ce sont les dix pays avec lesquels la Chine veut signer l’accord intitulé « vision de développement commune ».

La visite tournera bien sûr autour de ce sujet. Le 30 mai, une réunion commune avec les ministres des Affaires étrangères des dix pays est prévue, à Fiji. Wang Yi souhaiterait alors, à la fin de la réunion, déjà pouvoir annoncer le soutien des dix pour cet accord pré-écrit, prévoit AP.

Sentiment des autres pays?

Mais quel est le sentiment des pays? Les Îles Salomon sont pour une plus étroite collaboration avec la Chine. Cela n’est pas une surprise, comme elles ont entre-temps signé l’accord, indépendant de celui prévu pour les 10 ensemble, sur la sécurité avec la Chine.

Samoa, avec sa présidente Fiame Naomi Mataafa élue en été 2021, semble plutôt tourner le dos aux politiques d’influence chinoises, sans s’y opposer entièrement. Elle a par exemple annulé un projet chinois de construction d’un port, dès son entrée en fonction, et a annoncé être très regardante aux bienfaits, pour l’île, des investissements chinois, avant de les accepter. Dans les jours à venir, les réactions des autres pays seront intéressantes à observer.

La Micronésie est catégoriquement opposée : la guerre froide ou la guerre mondiale

La Micronésie n’est pas du tout d’accord. Cet Etat fédéral est un proche allié des Etats-Unis, lié via un Traité de libre association – ce qui n’empêche pas le pays d’avoir une « grande amitié » avec la Chine, que le président Panuelo espère pouvoir continuer malgré son désaccord par rapport à ce projet.

C’est ce qu’il écrit dans une lettre adressée aux autres neuf dirigeants, que AP a pu consulter. Il y parle de menaces pour la stabilité locale, de hausse des tensions géopolitiques, de mainmise chinoise sur l’industrie de la pêche et de la communication, avec interception des échanges par mail ou téléphone des personnes. Il ne mâche pas ses mots en critiquant l’accord proposé par la Chine : « il est l’accord le plus susceptible de changer la donne dans le Pacifique de notre vivant, et il menace d’entraîner une nouvelle ère de guerre froide dans le meilleur des cas, et une guerre mondiale dans le pire des cas ».

Cadeau empoisonné?

Les paroles de Panuelo cristallisent ainsi les inquiétudes de l’Occident, quant à un bousculement de l’ordre international comme nous le connaissons aujourd’hui. Pour la conclusion d’un tel accord, les pays doivent reconnaître la « Chine unique », c’est-à-dire reconnaître Taiwan comme faisant entièrement partie du territoire chinois. Ils ne pourront plus non plus critiquer la position chinoise quant aux Droits de l’Homme, par exemple concernant les Ouïghours.

Un tel accord, en matière de sécurité, prévoit également une étroite collaboration pour lutter contre le crime : ce qui fait craindre que les personnes critiques envers la Chine pourront très facilement être arrêtées. Il prévoit encore une plus étroite collaboration « entre les gouvernements, les législatures et les partis politiques » : cela fait craindre que Pékin pourra beaucoup plus facilement placer ses hommes dans les institutions politiques locales. La Chine propose également de former les futurs diplomates des îles. En matière économique, un tel accord ouvre également la porte aux investissements chinois, et à l’établissement, plus facile, d’entreprises chinoises sur ces îles.

Mais il y a également des cadeaux pour les pays : la Chine s’engage à offrir des aides, à hauteur de deux milliards de dollars, pour lutter contre la pandémie (certaines de ces îles n’ont été touchées que très tard), et à envoyer 200 médecins. Pékin veut également aider les pays à lutter contre le réchauffement climatique ; certaines îles sont directement menacées de disparaître avec la montée des niveaux de mer. En somme, les pays peuvent y trouver des avantages en termes économiques, politiques et sécuritaires, mais ces avantages viennent au prix de certains engagements. Chaque Etat devra voir de quel côté la balance penche le plus.

D’un autre côté, l’Occident est toujours inquiet s’il perd de l’influence, au profit de la Chine. Mais que peut-il faire pour garder ces pays dans son giron? Les Îles Salomon par exemple indiquent à maintes reprises se sentir délaissées par l’Occident. La Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie expriment souvent le souhait de se détacher de la France métropolitaine et clament leur indépendance.

Reste à voir quelle réponse les pays donneront aux propositions chinoises. Mais même si l’accord est rejeté, il pourra tout de même servir comme réveil à l’Occident qu’en géopolitique et en diplomatie, rien n’est jamais acquis.

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