Une tempête parfaite pour les prix du gaz en Europe ?

Les analystes du secteur de l’énergie s’inquiètent de plus en plus au sujet des stocks de gaz européens. Ceux-ci pourraient bien s’avérer insuffisants pour l’hiver à venir. À l’heure actuelle, le « taux de remplissage » des stocks de gaz dans l’Union européenne n’est que de 62 pour cent, contre 75 pour cent il y a un an. Pour l’Allemagne, ce taux est de 50 pour cent contre 68 pour cent il y a un an, pour les Pays-Bas de 43 pour cent contre 63 pour cent, et pour la Belgique de 41 pour cent contre 91 pour cent. Les négociants en gaz estiment que l’UE n’atteindra que 70 pour cent.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il y aura une pénurie de gaz, mais cela pourrait exercer une forte pression sur le prix du gaz, surtout en cas d’hiver rigoureux. Les prix du gaz en Europe se situent d’ores et déjà à leur plus haut niveau depuis 52 semaines. Il s’agit véritablement d’un « accident en puissance ».

Il est évident que l’opération militaire menée par le président américain Donald Trump en Iran en est en partie la cause. Les difficultés de transit des méthaniers dans le détroit d’Ormuz entraînent une perturbation de 20 pour cent de l’offre mondiale. La forte demande chinoise est bien sûr également un facteur à prendre en compte.

En fin de compte, c’est toutefois la politique énergétique européenne qui joue un rôle crucial dans la vulnérabilité de l’Europe. Non seulement la production européenne de combustibles fossiles est interdite ou entravée depuis des années, tant au niveau national qu’au niveau de l’UE, par la politique climatique, mais pensons simplement à la manière dont les Pays-Bas rebouchent leurs propres puits de gaz avec du béton afin d’empêcher un futur gouvernement d’oser envisager une politique alternative.

Au Royaume-Uni non plus, la situation n’est pas meilleure. La politique climatique britannique stricte a entraîné l’effondrement des investissements énergétiques en mer du Nord au cours des dix dernières années. Et ce, alors que ces investissements ont augmenté dans la partie de la mer du Nord relevant de la Norvège. La Norvège n’est pas vraiment réputée pour être un pays qui se moque de l’environnement ; cela montre donc qu’il est possible de trouver le juste équilibre avec la sécurité énergétique. En tant que pays non membre de l’UE, elle est certes théoriquement tenue, en vertu d’un accord lui donnant accès au marché intérieur, d’adopter une grande partie de la politique climatique de l’UE, mais dans la pratique, elle ne le fait souvent pas. Ce qui contraste avec le Royaume-Uni, qui a simplement continué à appliquer la politique climatique de l’UE après le Brexit et qui vise d’ici 2035 une réduction des émissions de CO₂ encore plus importante que celle de l’UE.

Interdire les combustibles fossiles est en soi déjà une expérience extrême, mais le fait d’interdire d’abord leur production nationale, plutôt que leurs importations, est tout simplement imprudent d’un point de vue géopolitique.

Les formes plus innovantes d’extraction du gaz, telles que la fracturation hydraulique, sont également interdites en Europe. Et ce, alors que les pays européens importent désormais massivement du gaz de schiste américain extrait par fracturation hydraulique, à des prix élevés. Là encore, il y a une dimension géopolitique à cette affaire. Selon Anders Fogh Rasmussen, la Russie a soutenu financièrement la campagne menée par des ONG en Europe contre le gaz de schiste, afin de préserver la dépendance énergétique de l’Europe vis-à-vis de la Russie.

Planification centrale

Que l’Union européenne impose aux États membres de réduire leurs émissions de CO₂ est une chose. Mais le fait qu’elle détermine également la manière dont les États membres doivent atteindre cet objectif est à l’origine de nombreux problèmes. Pendant longtemps, l’énergie nucléaire, neutre en CO₂, a pourtant été activement découragée par le cadre réglementaire de l’UE, une situation qui n’évolue que très lentement. Au contraire, les États membres doivent intégrer un pourcentage minimum d’énergies « renouvelables » dans leur mix énergétique.

La définition que donne l’UE du terme « renouvelable » donne déjà à réfléchir. La majeure partie de l’énergie renouvelable n’est pas issue de l’énergie solaire ou éolienne, mais de la « biomasse », que l’on peut décrire en bref comme l’importation de bois destiné à être brûlé. Cela peut être considéré comme neutre en CO₂ sous certaines conditions, mais le débat à ce sujet montre que l’accent mis sur la réduction des émissions de CO₂ peut parfois occulter d’autres risques environnementaux. C’est certainement aussi le cas pour l’énergie éolienne et l’énergie solaire, qui posent toutes deux d’importants défis en matière de déchets.

Ces deux dernières sources d’énergie posent par ailleurs d’importants défis au réseau. Cela est apparu notamment lors de la grande panne d’électricité survenue l’année dernière en Espagne, selon un rapport de l’ENTSO-E, l’organisation européenne regroupant les gestionnaires de réseaux de transport d’électricité. À cette occasion, il a notamment été fait référence au rôle des panneaux solaires installés sur les toits.

Cela ne signifie pas que les sources d’énergie renouvelables n’ont pas leur place dans le système, mais tout comme pour l’énergie nucléaire, où les risques et le problème des déchets doivent être pris en compte dans le prix, il faut également tenir compte des défis supplémentaires que posent au réseau les sources d’énergie dépendantes des conditions météorologiques. À cela s’ajoute la nécessité de tirer parti des nouvelles possibilités technologiques permettant de réduire le coût de la consommation d’énergie en dehors des heures de pointe.

Une approche « taille unique » et des dogmes imposés de manière centralisée par les instances politiques européennes quant à ce qui constitue ou non une source d’énergie respectueuse de l’environnement sont donc tout sauf la voie à suivre. Alors que la Suède et l’Autriche disposent d’atouts majeurs grâce à l’énergie hydraulique, les pays dotés de centrales nucléaires, comme la Belgique, ont tout intérêt à miser sur ces dernières, en commençant par prolonger la durée de vie d’autant de réacteurs actuels que possible. À cet égard, l’été dernier a apporté une bonne nouvelle : l’Espagne va elle aussi prolonger la durée de vie de ses propres centrales nucléaires et reporter de plusieurs années la fermeture prévue.

Protectionnisme et fiscalité

La grave sécheresse de cet été a entraîné des pénuries d’eau, avec des répercussions sur le secteur énergétique. La politique énergétique de l’UE a pour rôle utile de veiller à ce que les producteurs ne soient pas entravés par le protectionnisme national, y compris les restrictions en matière d’approvisionnement en eau à destination d’autres États membres. Que l’UE édicte des réglementations sur la manière dont les externalités – les coûts environnementaux, par exemple – sont calculées est une chose, mais cette harmonisation limitée devrait alors s’accompagner d’efforts visant à éliminer les nombreux obstacles protectionnistes nationaux sur le marché de l’énergie. Il n’y a rien de mal à un «pacte sur l’eau» entre les États membres de l’UE, mais en fin de compte, une énergie bon marché permettra également de disposer en permanence d’une quantité d’eau suffisante, grâce au dessalement.

Malheureusement, la politique énergétique de l’UE ne va pas dans le sens d’une plus grande flexibilité. Cette année, les prix du gaz naturel dans l’UE sont environ quatre à cinq fois plus élevés qu’aux États-Unis. La suspension du système européen d’échange de quotas d’émission (SEQE) de l’UE, une taxe climatique de facto, telle que demandée par l’Italie et la Slovaquie, ramènerait ce niveau à deux ou trois fois son niveau actuel. Cette taxe climatique européenne de facto cause d’énormes préjudices à l’industrie européenne, en particulier à l’industrie chimique.

Les appels lancés par l’industrie pour que l’on remédie enfin à ce désavantage concurrentiel faramineux face aux États-Unis en matière de prix de l’énergie ont finalement conduit, ce printemps, les chefs d’État et de gouvernement européens à charger la Commission européenne de prendre des mesures.

Depuis lors, la Commission n’a toutefois proposé que quelques mesures limitées visant à réduire légèrement le prix du système ETS. Immédiatement après l’annonce de ces mesures début avril, le prix du marché de l’ETS a augmenté, ce qui indique que les opérateurs s’attendaient à des mesures plus ambitieuses.

Pour aggraver encore la situation, le système ETS sera étendu aux consommateurs à partir de 2028. Selon les projections, cette extension, également appelée « ETS2 », entraînera une hausse de 16 pour cent du prix du gaz naturel, de 21 pour cent de celui du fioul et d’environ 10 pour cent de ceux de l’essence et du diesel.

Les ménages qui chauffent encore leur logement au gaz ou qui conduisent une voiture fonctionnant aux énergies fossiles devraient, de ce fait, débourser entre 250 et 400 euros supplémentaires par an. Les ménages à faibles revenus, les personnes seules et les familles monoparentales seraient les plus durement touchés.

Le fait que cette mesure ait été simplement reportée d’un an et non supprimée, malgré les protestations prévisibles qu’elle a suscitées, prouve malheureusement à quel point la politique énergétique européenne est devenue incontrôlable.

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