Sous le feu de l’opposition, De Croo se défend sans rien lâcher : « On déforme les faits pour essayer de créer une situation qui n’existe pas »

Alexander De Croo (Open Vld) se défend, il n’a pas d’autre choix. Jamais, au cours de cette législature, le Premier ministre n’a été autant critiqué pour un dossier qui se trouve au cœur de l’activité principale des libéraux flamands : le budget. L’opposition a transformé les messages WhatsApp en pars pro toto, pour s’en prendre de front au tout : ce budget et la confiance dans le Premier ministre qui l’accompagne. Après une réaction initiale quelque peu paniquée hier après-midi, le Seize a contre-attaqué: « Je ne vais pas accepter ça », a annoncé le Premier ministre aux caméras qui avaient été convoquées hier soir. Ce matin à la Chambre, il a poursuivi : « Si l’opposition perd le débat sur le fond, alors elle le mène de manière plus vulgaire », a-t-il fustigé en réponse à une batterie de questions de la N-VA, du Vlaams Belang et du PTB, qui ont tous crié à la « transparence » et finalement à la « démission ». Ils veulent tous voir les documents budgétaires, y compris les messages WhatsApp. De Croo n’a pas répondu à cette demande.

Dans l’actualité : De Croo mord : « Je ne vais pas jouer votre petit jeu », a-t-il envoyé à l’opposition, dans l’hémicycle ce matin.

Les détails : « La meilleure défense est l’attaque », a délicatement conclu hier un vice-premier ministre. Le Premier ministre l’a appliqué sans sourciller ce matin, tandis qu’ailleurs au sein du gouvernement, on mesure les dégâts.

  • Une motion de censure, contre le gouvernement : c’est l’arme la plus forte dans la valise de l’opposition. Un exercice qui ne se fait pas à la légère, « je ne l’ai jamais fait sous cette législature », a expliqué le député Sander Loones (N-VA). Mais ce matin, tant la N-VA que le Vlaams Belang et le PTB, les trois principaux partis d’opposition, ont déposé une telle motion.
    • « C’en est assez pour moi. Je demande votre démission », a déclaré Loones.
    • Je ne peux qu’être d’accord avec votre père : « De Croo, vous devez l’écrire avec deux zéros. Vous n’avez plus aucune crédibilité, nous vous demandons de démissionner », a rejoint Barbara Pas, cheffe de groupe du Vlaams Belang.
    • « Vous avez menti. Si ce genre de chose arrive dans une usine ou une entreprise, on est licencié sur le champ », a également déploré Sofie Merckx, chef de groupe du PTB, qui a également déposé une motion de défiance.
  • Ces motions font suite à un passage de De Croo ce matin en commission des Affaires intérieures. Le Premier ministre a refusé de venir à la Chambre hier, alors que l’opposition souhaitait l’y voir en session d’urgence, au sujet du budget et des messages WhatsApp.
  • En effet, l’hebdomadaire Knack a publié la bombe à retardement qui faisait tic-tac depuis un certain temps dans la rue de la Loi : toute une conversation de messages entre le principal assistant de la secrétaire d’État au budget de l’époque, Eva De Bleeker (Open Vld), et le personnel technique du budget au cabinet du Premier ministre, vraisemblablement Sarah Vanhullebus.
  • Le fait que ce soit finalement De Bleeker qui ait dû démissionner, en raison « d’erreurs matérielles » selon De Croo, a déclenché des tensions en interne, mais aussi au sein du cabinet de De Bleeker. 4 hauts fonctionnaires ont démissionné en signe de protestation. Pour eux, les messages WhatsApp étaient la preuve qu’un « feu vert » du Seize avait effectivement été donné pour des ajustements budgétaires. Détail piquant, pour remplacer les « fidèles » de De Bleeker, la nouvelle secrétaire d’État, Alexia Bertrand (Open Vld), a repris Vanhullebus, comme nouvelle cheffe de cabinet.
  • Depuis la démission de la secrétaire d’État, les messages WhatsApp ont circulé dans tous les sens, l’opposition ayant demandé à plusieurs reprises à les voir. « Ce qui n’existe pas, je ne peux pas vous le donner », a déclaré De Croo avec un peu trop de véhémence à ce sujet la semaine dernière, au député Loones.
  • Parce que ces messages ont ensuite explosé au visage du Premier ministre, hier. En commission budgétaire, la majorité a choisi de ne pas réquisitionner le Premier ministre. Les partis qui attendaient pour le moins une chute du gouvernement et des élections qui l’accompagneraient se sont montrés les plus désireux de protéger le Premier ministre : l’Open Vld, mais aussi, fait remarquable, les Verts.
  • Cela a entraîné de vives réactions au sein de l’opposition, mais aussi à l’intérieur de la majorité, où, entre autres, Kristof Calvo (Groen) a insisté pour que De Croo vienne dans l’hémicycle dans l’après-midi. Mais le plus embarrassant a été la réaction des Jeunes Vld : « Nous exigeons que De Croo informe correctement et de manière transparente le Parlement et la direction du parti de l’Open Vld dès que possible », ont-ils tweeté, qualifiant le budget de « bâclé ».

La réaction : Attaquer était la seule option.

  • C’est ainsi que le Seize a fait appel aux équipes de tournage de la VRT et de la VTM hier, pour que le Premier ministre contre-attaque à 19 heures : « Je ne prends pas ça à la légère. Accuser quelqu’un de mentir en politique, ce n’est pas rien« , a-t-il répliqué avec tout le poids de sa position.
  • Ce faisant, il a défendu l’idée que l’article de Knack, qui a été, il est vrai, rédigé avec beaucoup d’aplomb, est de la pure « invention », car les Whatsapps et les « ok » qui émanaient du 16 concernaient une autre partie du budget. Et que les véritables commentaires avaient été transférés au cabinet de De Bleeker « par les canaux habituels », notamment via le Comité de lecture et des e-mails.
  • Une option dangereuse, car une fois de plus, cela dépeint De Bleeker et son cabinet comme incompétents, cataloguant l’incident comme étant au mieux un « malentendu ». Mais De Croo n’avait plus beaucoup d’autres options.
  • Au même moment, Alexia Betrand (Open Vld), la nouvelle secrétaire d’État au Budget, adoptait la même position très offensive à la Chambre. Elle a reproché à Loones de « faire de la politique à un tout autre niveau ». « On ne lit que ce que l’on veut lire et on n’entend que ce que l’on veut entendre. En fait, vous auriez dû vous excuser auprès du Premier ministre. Vous auriez dû dire ‘vous aviez raison, Monsieur le Premier ministre' », a-t-elle répliqué, un air qu’elle a également repris ce matin sur Radio 1.
  • Mais tout aussi douloureusement, lorsque Loones lui a demandé explicitement si elle avait alors l’intégralité des messages WhatsApp, la secrétaire d’État a dû admettre, avec sa cheffe de cabinet à ses côtés, « qu’elle n’avait que ce qui se trouvait également dans Knack« .

Haute tension dans l’hémicycle (1) : l’opposition exige la transparence.

  • Ce matin, l’opposition a obtenu ce qu’elle voulait déjà hier : une confrontation directe avec De Croo. Le Premier ministre a dû subir une série d’attaques verbales, l’opposition étant la seule à intervenir.
  • Il est remarquable que, dans les couloirs de Vivaldi, on entende depuis bien plus longtemps « qu’il s’agit d’un vrai gâchis créé entièrement par l’Open Vld et le Premier ministre, et qu’il doit donc être nettoyé par eux-mêmes », a commenté un vice-premier ministre. Ce matin n’était pas différent. Mais la conclusion était angoissante, même pour les meilleurs musiciens de la Vivaldi : « C’est un coup dur pour la crédibilité, dans un sens ou dans l’autre. Il n’y a pas de bon côté à cette histoire pour le Premier ministre« .
  • Comme prévu, la N-VA, avec Sander Loones, est tout de suite passé à l’offensive :
    • « Ce dossier concerne essentiellement la confiance que l’on vous accorde : les contribuables, les citoyens, peuvent-ils continuer à vous faire confiance, pouvons-nous encore vous croire ? Quand on déclare une chose une semaine, et une autre complètement différente la suivante ? »
    • « Les ajustements du texte sur le budget montrent que ce n’était pas celui d’Eva De Bleeker, mais les vôtres. Il serait bon que vous soyez transparent à ce sujet. Montrez-nous tout, ces e-mails, ces messages. Si vous les donnez tout à la presse de toute façon, pourquoi pas à la Chambre ? « , a demandé Loones, qui comptait clairement sur le Premier ministre pour annoncer que les WhatsApp et autres mails relatifs au budget seraient divulgués.
    • « Bleeker a agi loyalement, elle a mis vos mots dans le texte, et elle a été licenciée pour cela. C’en est assez. »
  • Barbara Pas, du Vlaams Belang, a également tapé fort sur ce clou de la transparence : « Je ne supporte pas ça : d’abord les explications à la presse, et seulement, ensuite la Chambre. Le mépris envers le parlement ne pourrait être plus grand. Si le mensonge entraîne de graves problèmes dans les relations entre le menteur et son environnement, on peut parler de menteur pathologique », a-t-elle lancé à De Croo.
    • Elle a également enfoncé le clou sur la dispute interne au sein de l’Open Vld : « La façon dont vous, en tant que féministe autoproclamé, avez traité Eva De Bleeker est improbable. D’abord en l’humiliant publiquement à la Chambre, puis en annonçant déjà sa successeure alors qu’elle n’a pas encore démissionné. »
  • « Pouvons-nous encore avoir confiance en vous ? », a également demandé Sofie Merckx au nom du PTB. « Vous avez menti, à propos des ‘erreurs matérielles’ de De Bleeker. De plus, vous avez nié l’existence de ces messages Whatsapp. »
  • Catherine Fonck (Les Engagés) ne s’est pas montrée aussi affirmative : « Avez-vous été honnête ou pas ces dernières semaines ? Apportez-nous tous les éléments pour qu’on puisse se faire notre version des faits. Seules des preuves sont de nature à lever les doutes, à crédibiliser votre parole et celle du gouvernement.’

Haute tension dans l’hémicycle (2) : le Premier ministre repousse une à une les attaques.

  • De Croo avait visiblement pris le temps de mener sa défense avec doigté, après une nuit de sommeil. Ce faisant, il a immédiatement parlé de son agenda chargé de la veille : une réunion avec le FMI, une autre avec le Groupe des Dix, sans oublier le Premier ministre du Vietnam, ainsi qu’avec les parents d’Olivier Vandecasteele, emprisonné pour 28 ans en Iran. « J’ai l’impression que certaines personnes ici ne se soucient pas de ce qui arrive à notre compatriote », a-t-il déclaré.
  • Qu’il se soit d’abord présenté devant les caméras de télévision, il l’a balayé d’un revers de main : « Que la presse m’ait posé des questions hier soir, vous ne pouvez pas me reprocher de donner des réponses, n’est-ce pas ? »
  • Pour ensuite, de manière à peine dissimulée, charger De Bleeker et à son ancien cabinet :
    • « Si l’on commence à faire ses propres interprétations des lois, on a tout faux. C’est l’ensemble du gouvernement qui fixe le cadre budgétaire. C’est le gouvernement qui décide et le secrétaire d’État qui exécute, et non l’inverse. »
    • « C’est l’objet de cette discussion. Ce n’est pas le greffier, ni le secrétaire d’État qui prend les dispositions nécessaires. Mais le gouvernement complet. »
    • « On ne peut pas modifier cela unilatéralement. Même moi, en tant que Premier ministre, je ne peux pas le faire, seul un gouvernement complet aurait pu le faire. »
    • « L’exposé des motifs de la secrétaire d’État n’était pas conforme aux décisions du gouvernement. Mon cabinet l’a signalé par la voie officielle, via un comité de lecture des 8 et 9 novembre. (…) Il fallait donc corriger le tir. Ce qu’on peut attendre des ministres, c’est qu’ils exécutent les décisions du gouvernement. »
  • Il s’est ensuite penché sur les messages : « Bien sûr, les membres du cabinet se parlaient entre eux, y compris par SMS. Mais un SMS ne pourra jamais révoquer une décision officielle du gouvernement. » Et plus encore : « Je n’ai jamais nié dans cette assemblée qu’il y ait eu des SMS à propos du budget. Mais qu’il y ait des textos qui donnent un ‘ok’ sur le budget dans son ensemble, je le nie formellement », a précisé le Premier ministre.
  • Puis vint l’attaque, vers l’opposition : « Je comprends que certains d’entre vous voient qu’ils ont perdu le débat sur le fond. Et si vous perdez le débat sur le fond, alors vous le menez d’une manière un peu plus vulgaire. Je ne vais pas jouer à ce jeu, je ne vais pas participer à ça. »
  • Mais encore : « Je constate que les gens essaient de déformer les faits, et de créer une situation qui n’en est pas une. Vous pouvez peut-être jouer à des jeux politiques, à un moment où les citoyens et les entreprises sont en difficulté, mais ce n’est pas ma façon de faire de la politique. »
  • À propos de la publication d’autres documents, ou éventuellement de tous les WhatsApp, le Premier ministre n’a pas dit un mot : cette porte reste fermée.

Et maintenant ? Personne au sein de la Vivaldi ne fait pression pour que le gouvernement tombe.

  • « Yves Leterme a du partir pour beaucoup, beaucoup moins à l’époque », a conclu hier un joueur expérimenté de la rue de la Loi. Le sort de De Croo a été pesé ici et là, mais le consensus reste aujourd’hui qu’il survivra à un vote de défiance.
  • Après tout, il n’y a personne au sein de la Vivaldi pour se lever, pour couper l’herbe sous le pied de ce gouvernement : pour un trop grand nombre d’acteurs de la coalition, les sondages sont une épée Damoclès. Cela vaut pour l’Open Vld, mais aussi pour le cd&v, où, fait remarquable, Servais Verherstraeten, chef de groupe à la Chambre, a confirmé aux caméras, dès la séance d’hier, qu’il « gardait confiance » en son Premier ministre.
  • Un son similaire a également été entendu chez les Verts : pas de risques inutiles, alors que le parti est dans des eaux troubles à la suite d’une crise énergétique, d’un froid hivernal et des centrales nucléaires. D’âpres négociations avec Engie suivront dans les jours et semaines à venir.
  • Et il y a également peu d’appétit chez les socialistes, la seule famille qui progresserait dans les sondages au sein de la Vivaldi. Certainement au PS, où les scandales se succèdent, et où règne une atmosphère d’une sombre époque que l’on imaginait quelque peu révolue. La presse francophone remplit ses pages sur la démission de Jean-Claude Marcourt (PS) et sur le Qatargate, où deux socialistes belges sont mêlés au dossier. Les discussions autour du budget sont, elles, relayées de manière bien plus important en Flandre.
  • Mais en même temps, ce qui se passe maintenant est un désastre absolu pour l’Open Vld. Depuis l’été, toute la stratégie a été construite autour de l’image de De Croo en tant que leader fort dans des temps incertains, le capitaine qui doit diriger le navire dans la tempête.
  • Seulement, ce capitaine est désormais affaibli sur un point essentiel : son budget. Avec une intrigue peu louable en arrière-plan : la mise à pied d’une femme loyale, De Bleeker, qui a dû se sacrifier parce que le Premier ministre et son cabinet ont agi de manière à tout le moins négligente.

En marge : Le rôle de Loones en tant qu’attaquant est noté en interne : obtiendra-t-il une « promotion » ?

  • Le fait que la N-VA semble avoir enfin trouvé un dossier pour nuire à la Vivaldi est évident depuis quelques semaines maintenant. Amis et ennemis s’accordent à dire que c’est le mérite du pitbull, Sander Loones, et de son travail parlementaire qui a fini par acculer le gouvernement au point de faire tomber Eva De Bleeker (Open Vld).
  • Mais l’affaire a également suscité une discussion interne à la N-VA : ne devrait-on pas assister à une relève de la garde au sein du groupe parlementaire, où le vieux briscard Peter De Roover (N-VA) tire toujours les ficelles ? Car le sommet de la N-VA est évidemment aussi perplexe à l’égard des élections, constatant qu’ils ont un ministre dans chaque province, sauf en Flandre occidentale.
  • Lors d’une réunion avec ses députés de Flandre occidentale la semaine dernière, le président Bart De Wever (N-VA) n’a pas caché qu’il voyait en Loones le successeur de De Roover : il pourrait donner une force verbale supplémentaire au travail de l’opposition, apporter du sang neuf à la N-VA dans la confrontation avec De Croo, et apporter soudainement à Loones une promotion, lui permettant d’apporter un peu plus de visibilité nationale à la N-VA, en Flandre occidentale.
  • Mais Loones, qui avait été vice-président pendant des années et était très proche de De Wever, a fait ce que peu de gens feraient sans problème à la N-VA : contredire ouvertement et clairement le président. Lors de la réunion, il s’est montré très à l’aise dans son rôle de chef de groupe : il ne veut se concentrer que sur le budget, et non sur l’opposition générale, et il regarde aussi localement, vers sa base à Oostduinkerke, où il rêve de l’écharpe.
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