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Les écologistes allemands voulaient interdire les « polluants éternels » dans l’UE, ils les jugent désormais essentiels à la transition verte

Les écologistes allemands voulaient interdire les « polluants éternels » dans l’UE, ils les jugent désormais essentiels à la transition verte
L’usine anversoise de 3M et les ministres allemands de l’Environnement et du Climat Steffi Lemke et Robert Habeck. (DAVID PINTENS/BELGA/AFP via Getty Images, JOHN MACDOUGALL/AFP via Getty Images)

En début d’année, l’Allemagne s’est alliée à quelques autres pays européens pour plaider l’interdiction des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) à l’échelle de l’UE. Quelques mois plus tard, la voilà qui freine des quatre fers : une telle mesure ralentirait considérablement la transition verte.

Pourquoi est-ce important ?

L'Union européenne semble être prise entre le marteau et l'enclume. Nombre d'éléments qu'elle juge nécessaires à la transition verte contiendraient eux-mêmes des composés (très) polluants. Un véritable casse-tête qui concerne directement la Belgique, où le problème est déjà connu depuis plusieurs années - sans avoir été résolu pour autant.

Dans l’actu : volte-face de l’Allemagne sur les PFAS.

  • Ce jeudi, le ministre allemand de l’Économie et du Climat a indiqué qu’il valait mieux ne pas interdire totalement l’usage des PFAS à travers l’Union européenne afin de ne pas nuire à la transition verte.
  • Pourtant, c’est bien l’Allemagne qui est à l’origine de la proposition.

Mais d’abord : de quoi parle-t-on ?

  • Les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) sont un groupe de produits chimiques comprenant plus de 10.000 substances différentes.
  • Ces substances sont utilisées dans un très grand nombre de produits du quotidien. Voyez plutôt : vêtements imperméables, peinture, fil dentaire, produits de cosmétique, emballages alimentaires, ustensiles de cuisine… La liste est longue.
  • Ces composés chimiques se retrouvent également dans les semi-conducteurs, les électrolyseurs ou encore les batteries électriques. Vous voyez sans doute déjà où on va en venir.
  • Ces PFAS sont également surnommés « polluants éternels« . Mettant très longtemps avant de se décomposer, ils s’accumulent dans l’environnement et dans nos corps. Et s’ils n’ont pas encore tous été étudiés avec minutie, leurs effets sont assurément néfastes pour les deux.
    • Selon l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), la plupart des substances bien étudiées sont considérées comme modérément à hautement toxiques.

Quand un ministre vert en contredit un autre

La proposition : les bannir de l’UE.

  • En janvier, cinq pays européens (Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Suède et Norvège) ont proposé une interdiction presque totale des PFAS à l’échelle de l’UE. Fabrication, utilisation et commercialisation : il s’agirait vraiment de les éradiquer.
  • Quelques exceptions étaient prévues pour certains domaines bien spécifiques et des périodes de transition allant jusqu’à treize ans et demi étaient proposées avant de mettre en place toutes les interdictions.
  • « En raison de leur composition chimique, les PFAS ne se dégradent dans l’environnement que sur de très longues périodes », avait souligné à l’époque la ministre allemande de l’Environnement, Steffi Lemke (Les Verts). « Cela signifie qu’à long terme, les produits chimiques peuvent endommager l’environnement ainsi que le corps humain, notamment en favorisant les cancers ».
  • Pour l’instant, la balle est dans le camp de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), qui évalue la proposition émise par les cinq pays du nord de l’Europe. Selon Euractiv, son avis pourrait être pris en compte dans la refonte de la législation de l’UE sur les produits chimiques (REACH) que la Commission européenne devrait présenter à l’automne.

La volte-face allemande : « restons raisonnables ».

  • Ce jeudi, le ministre allemand de l’Économie et du Climat est revenu sur la proposition soutenue jusqu’alors par son pays. S’adressant à l’agence de presse DPA, il a mis en garde contre une « réglementation excessive » à l’égard des PFAS.
  • Robert Habeck (Les Verts) a ainsi fait valoir que certaines de ces substances chimiques étaient nécessaires pour mener à bien la transition verte voulue par l’UE – et par le gouvernement allemand, soit dit en passant.
  • Au vu de leur rôle central dans des éléments considérés comme essentiels à la transition (véhicules électriques, éoliennes et technologies à hydrogène notamment), il conviendrait de rester mesuré.
    • « Ici, les PFAS ne peuvent pas simplement être remplacés et nous ne devons pas empêcher le développement des technologies par une réglementation excessive, d’autant plus qu’ils sont utilisés dans des systèmes fermés en production », a fait valoir le ministre allemand.
    • Selon lui, il ne faut donc bannir les PFAS que « lorsqu’ils ne sont pas utilisés en toute sécurité pour les personnes et l’environnement et qu’ils peuvent facilement être remplacés par d’autres substances ».

Un copier-coller des arguments de l’industrie allemande

Les explications : une sortie qui va plaire à l’industrie allemande.

  • Si la déclaration de Habeck entre en contradiction avec la proposition soutenue en début d’année par sa consœur (elle aussi écologiste) du ministère de l’Environnement, elle va par contre faire des heureux du côté des industriels allemands.
  • Depuis que la proposition a été déposée, plusieurs lobbys allemands s’étaient levés contre elle, basant leur fronde sur le même argumentaire que Habeck : une interdiction presque totale des PFAS nuirait à la transition.
  • Selon l’association allemande de l’industrie automobile (VDA), interdire les PFAS serait comme « lancer un boomerang de protection climatique ». Autrement dit, en tentant de protéger l’environnement, on ferait pire.
  • La fédération allemande de la construction mécanique et de l’ingénierie (VDMA) a été on ne peut plus claire : sans PFAS, « de nombreuses technologies vertes, des éoliennes à la production de piles à combustible en passant par la production d’hydrogène » seraient menacées.
  • Du côté du lobby de l’industrie électrique et numérique allemande (ZVEI), on rappelle que les PFAS sont indispensables aux semi-conducteurs, eux-mêmes « indispensables pour une Europe climatiquement neutre d’ici 2050 ».
  • « Sans PFAS, les technologies clés de la transformation vers la neutralité climatique ne peuvent pas être produites et donc la transition énergétique et mobilité ne peut pas être mise en œuvre », résument les trois associations dans un communiqué commun.

La Belgique directement concernée

Contexte : une enquête alarmante, notamment pour la Flandre.

  • En février dernier, différents médias ont publié ensemble une enquête destinée à dresser la « première cartographie européenne » des sites contaminés – ou suspectés de l’être – par des PFAS.
  • « D’après notre estimation prudente, l’Europe compte plus de 17.000 sites contaminés à des niveaux qui requièrent l’attention des pouvoirs publics (au-delà de 10 nanogrammes par litre). La contamination y atteint des niveaux jugés dangereux pour la santé par les experts que nous avons interrogés (plus de 100 nanogrammes par litre) dans plus de 2.100 hotspots », peut-on lire dans leur enquête, détaillée sur le site The Forever Pollution Project.
  • C’est en Allemagne (6) et en France (5) que l’on trouverait le plus d’usines productrices de PFAS. En Belgique, une seule usine a été identifiée : celle de la multinationale américaine 3M à Zwijndrecht (Anvers). La zone alentours serait même l’une des plus contaminées au monde. D’où la teinte rouge vif qui colore le nord de notre pays sur la carte ci-dessous.
    • Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre cette enquête pour que les activités de cette usine fassent jaser. L’an dernier, une commission du Parlement flamand a désigné 3M responsable de la pollution et a appelé le gouvernement flamand à lui faire payer tous les coûts d’assainissement.
    • Le dossier est toutefois loin d’être clos. En avril dernier, le média d’investigation Apache a ainsi révélé que 3M avait sollicité un permis pour pouvoir rejeter des PFAS dans l’Escaut.
    • Il y a quelques jours, Daar Daar est revenu en long et en large sur les différents rebondissements de cette saga qui semble interminable.
  • Pour les usines qui utilisent ces PFAS, l’enquête a permis d’en identifier neuf en Belgique : huit en Flandre, une seule en Wallonie (Uniteq, à Harmignies, dans le Hainaut).
  • Notons enfin que si la Flandre semble beaucoup plus touchée que la Wallonie, c’est peut-être aussi parce qu’elle prend davantage le problème à bras-le-corps, notait la RTBF il y a quelques mois…
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