Les retraites usent la Vivaldi : une confrontation difficile au kern met une forte pression sur le PS et la ministre Lalieux, mais les socialistes ne peuvent plus changer leur fusil d’épaule sans perdre la face

La ministre des Pensions, Karine Lalieux (PS), peut-elle revenir sur ses plans initiaux et faire un pas vers les partenaires de la coalition ? La Bruxelloise semble désespérément coincée : comment le PS pourrait-il avaler les « réformes suédoises » sans perdre la face ? Mais Lalieux et le vice-premier ministre Pierre-Yves Dermagne (PS) sont de plus en plus isolés : même le socialiste flamand, Frank Vandenbroucke (Vooruit), s’en est pris à eux, et il est loin d’être le seul. La dernière réunion au sein du kern a donc infligé des blessures profondes à la Vivaldi. La date limite du 21 juillet parait de plus en plus difficile à respecter. Car les principaux partenaires ne voient pas le PS céder, sur ce qui est pour eux un dossier crucial. « Je pense que Lalieux préfèrerait offrir sa démission plutôt que d’avoir à avaler [une réforme suédoise]. » Et pourtant, le temps presse : en septembre, la Commission européenne attend les plans de réforme, ou elle supprimera l’argent du plan de relance.

Dans l’actualité : Une réunion du kern mardi soir résonne encore dans la rue de la Loi.

Les détails : Le pessimisme prévaut.

  • Rien ne va plus, pour la Vivaldi. Un peu avant minuit, entre mardi et mercredi, les grosses pointures de l’équipe fédérale se sont séparées. Les dégâts sont importants. Parce que l’un des grands dossiers du gouvernement fédéral – la réforme des retraites – est complètement bloqué. Pire : après sept réunions, le sentiment général est qu’on avance à reculons.
  • « Ce n’est pas agréable de voir l’atmosphère tomber à zéro, et de constater qu’il n’y a pas de progrès du tout », a déclaré un participant. Les détails de la réunion, divulgués aujourd’hui dans Le Soir et La Libre, nous sont confirmés.
  • Le plus grand moment de drame ? Sans doute le clash, sous les yeux de tous les autres vice-premiers ministres de la Vivaldi, entre le PS et Vooruit, qui sont censés, après tout, n’être qu’une grande famille socialiste, partageant leurs bureaux au boulevard de l’Empereur, à Bruxelles.
  • Mais Frank Vandenbroucke, le vice-premier ministre de Vooruit, est un spécialiste absolu en matière de pensions. Sous le gouvernement Di Rupo, alors qu’il avait quitté la rue de la Loi et choisi une carrière universitaire, il a été président de la Commission de réforme des pensions, à la demande du ministre des Pensions de l’époque, un certain Alexander De Croo (Open Vld). Depuis des mois, Vandenbroucke fait profil bas dans la presse, mais en coulisses, il a des idées bien arrêtées sur les réformes proposées par Lalieux : « Beaucoup trop peu ambitieuses », résume-t-il.
  • « Votre socialisme n’est pas le mien », a déclaré Vandenbroucke au kern. Mais le vice-premier ministre du côté francophone qui a divulgué ce moment de haute tension (tout le monde pointe dans la direction du « nouveau venu » David Clarinval (MR), qui remplace temporairement Sophie Wilmès), n’a apparemment pas compris les mots de Vandenbroucke. Ainsi, la presse francophone d’aujourd’hui rapporte qu’il aurait dit que « le socialisme du PS date des années 70 ».
  • Quod non : « Vandenbroucke a déclaré qu’il est lui-même un ‘socialiste des années 70’ et qu’il est donc favorable à l’augmentation des pensions des travailleurs. Mais apparemment, cette nuance a été perdue dans la traduction par le vice-premier ministre qui a fait fuiter l’affaire », nous dit une source. Quoi qu’il en soit, les autres sont surpris par la position dure de Vandenbroucke, mais pas par l’analyse du contenu. Il n’en reste pas moins que le ministre spécialiste ajoute une tension supplémentaire au dossier, au lieu de le faire avancer.

Comment ça s’est réellement passé au kern : le Premier ministre a mis le PS au pied du mur. Avec la dose d’humiliation qui en résulte.

  • L’apothéose de ce mardi, après les six réunions infructueuses, était écrite dans les étoiles. Avant la réunion du soir, deux notes avaient été divulguées : celle du Premier ministre De Croo et l’alternative de Lalieux. Avec les commentaires qui allaient de pair, pour le PS : que le texte du Premier ministre « est beaucoup trop à droite », pourrait avoir été écrit « par le gouvernement suédois », et qu’il était préférable, dans ces conditions, « de ne pas avoir d’accord du tout ».
  • Dès le début du kern, le Premier ministre a accusé le PS d’avoir « fait fuiter le dossier à une échelle industrielle ». Lalieux et le vice-premier ministre Dermagne tentent alors de rejeter la responsabilité de ces fuites : « Cela vient du parti. » Ce qui provoque l’irritation des autres, car une fois de plus, l’ombre de Paul Magnette, le président du PS, plane sur l’équipe fédérale. « Alors que les vice-premiers ministres sont censés se détacher de leur parti, pour passer des accords, parfois contre les présidents de parti. »
  • De Croo ridiculise ensuite Lalieux : il lui donne « la chance » de présenter sa note, et non la sienne, au groupe des vice-premiers ministres. Mais les autres vice-premiers ministres, dont plusieurs ont été ministres des Pensions ou connaissent très bien le sujet, interviennent pour court-circuiter le travail de Lalieux. Un jour plus tard, on s’empresse de dire dans la presse que Lalieux « ne maîtrise pas assez ses propres dossiers », faute des chiffres probants.
  • Sur le fond du dossier, la question essentielle reste de savoir ce que l’on entend par « période de travail effectif » : faut-il compter uniquement les jours de travail, ou également toutes sortes d’autres éléments tels que le chômage, la maladie et les interruptions de carrière ? Le PS souhaite cette dernière solution, mais cela porte atteinte à l’essence même d’un système de retraite, c’est du moins ce que tout le monde semble penser, sauf Ecolo.
  • Lalieux est restée désespérément bloquée dans l’énumération de sa note, après quoi le vice-premier ministre du CD&V, Vincent Van Peteghem, est intervenu: « Maintenant ça suffit. » Il a ensuite remis un grand tabou sur la table : il devrait être possible de discuter aussi des régimes favorables pour le personnel militaire et celui de la SNCB.
  • Georges Gilkinet (Ecolo) s’est alors lancé dans un argumentaire sur la pénibilité du métier de cheminot, et sur la raison pour laquelle on leur permet de prendre leur retraite plus tôt que les autres : le vice-premier ministre Ecolo est aussi le ministre en charge de la SNCB. Le fait qu’il n’ait pas beaucoup de poids au sein de la Vivaldi se confirme une fois de plus : personne ne prend vraiment son raisonnement au sérieux.
  • De Croo tente alors de revenir à sa propre proposition, mais Lalieux la rejette à nouveau. D’autres propositions de consensus du MR, qui ne proposait alors qu’une réforme minimale, avec le vice-premier ministre David Clarinval (MR), sont également inacceptables pour les autres. Sans accord, et avec un arrière-goût amer, l’équipe s’est séparée un peu avant minuit.

Et maintenant ? Les initiés ne voient pas Lalieux plier. Au contraire.

  • « Ceux qui pensent que Lalieux va maintenant céder comme ça, lisent mal la femme politique du PS qu’elle est. Elle a travaillé sur ce dossier pendant deux ans. Elle ne va pas, avec les projecteurs braqués sur elle, prendre soudainement un tournant », déclare un proche de la ministre des Pensions. « Si elle le fait, elle est politiquement morte. Ce n’est certainement pas son plan de carrière. »
  • Cette Bruxelloise d’une cinquantaine d’années n’en est pas à son coup d’essai : auparavant, elle a été échevine à Bruxelles pendant de nombreuses années et députée influente et très active du PS. Pour elle, ce poste ministériel est un couronnement : elle s’est totalement immergée dans le dossier. Il reste très difficile de franchir un certain nombre de lignes idéologiques et de forcer soudainement ses propres partisans, ainsi que les syndicats socialistes, à se rallier à une histoire d’allongement obligatoire du temps de travail.
  • Ajoutez à cela un cabinet de techniciens PS qui ont tendance à penser rouge foncé, et le puzzle est complet. « Je pense qu’elle préfère démissionner à un moment donné plutôt que d’accompagner des réformes qu’elle ne soutient pas du tout », entend-on dans les couloirs.
  • Mais il y a un autre facteur en jeu, peut-être le plus important : un président du PS qui évalue le dossier de manière très rationnelle, et ne voit pas pourquoi son parti laisserait une grande marge de manœuvre, dans un dossier où le principal a déjà été acquis. Car Magnette a déjà remporté son trophée en septembre 2020 : la pension nette à 1,500 euros. Tout le reste est autorisé, mais pas obligatoire, c’est la ligne du boulevard de l’Empereur. En d’autres termes, Lalieux soutient complètement Magnette, et ce n’est pas près de changer.
  • Renvoyer la balle dans le camp de Lalieux – « elle doit maintenant proposer des solutions » – semble donc une impasse. Pour le PS, ce n’est vraiment pas nécessaire. Même l’ultime gros bâton – les conditions de la Commission européenne pour distribuer l’argent du plan de relance – n’a pas dissuadé les socialistes francophones.
  • Les libéraux brandissent cette menace depuis un certain temps : la Belgique ne recevra ses 4,5 milliards d’euros d’aide à la relance que sous la promesse de « réformes fondamentales », notamment en matière de pensions. En septembre, il y a une date limite pour cela. Mais personne ne sait à quel point cette limite est stricte et si la Commission fermera les yeux : jamais auparavant un tel plan de relance n’avait été lancé à une telle échelle.
  • Il est beaucoup plus probable que De Croo lui-même propose une nouvelle initiative : lui, bien plus que le PS, a encore besoin d’un accord avant le 21 juillet. Enterrer la discussion sur les retraites maintenant jusqu’à l’automne nuirait surtout à l’image de toute l’équipe Vivaldi, avec l’homme qui l’incarne : le Premier ministre.
  • En attendant, les critiques acerbes de Conner Rousseau à l’encontre des partenaires du gouvernement et de l’inertie de la Vivaldi – « les autres devront expliquer aux électeurs pourquoi ils ont merdé » – ont certainement touché la Vivaldi.
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