Le PS opère un tournant sur l’institutionnel et anticipe 2024: toute l’attention est et sera mise sur le pouvoir d’achat

Paul Magnette (PS) a beau minimiser la portée de ses propos dans les colonnes du Soir de ce weekend, il s’agit bien d’une volte-face sur le dossier communautaire. Le président du PS ne veut plus discuter d’une « 7e réforme de l’État », ne parle plus de Belgique à 4 Régions et n’entend plus transférer les compétences de la Communauté française aux Régions. La N-VA écarquille les yeux, le MR et Ecolo apprécient, et il reste la question du pourquoi. Sans doute que dans un contexte de tension sociale importante, à l’approche des élections, le Parti socialiste ne doit pas se perdre dans des discussions institutionnelles et revenir à ses fondamentaux: le pouvoir d’achat et la justice sociale.

Dans l’actu : le PS organisait un Congrès wallon ce dimanche à Namur.

Le détail: hormis les propos très volontaristes d’Elio Di Rupo, ministre-président wallon, ce Congrès n’a pas eu un accent très régionaliste. Au contraire, Paul Magnette a pris la tangente en anticipant, dès le samedi, avec des propositions surprenantes.

  • « Une septième réforme de l’État en 2024 n’est ni nécessaire ni souhaitable », explique Paul Magnette, dans Le Soir. C’est ce qu’il ressort d’une « consultation interne » au parti.
  • Si ça n’a pas toujours été historiquement été le cas, le Carolo estime qu’aujourd’hui, « la Wallonie dispose des compétences nécessaires pour retravailler à son redressement ».
  • Quid de ses sorties en faveur d’une Belgique à 4 Régions qu’il a défendue ces dernières années ? « Pour moi, un jour, un fédéralisme à quatre Régions, je pense que ce serait plus simple que le système existant (…). Mais dans mon esprit, même s’il y a quatre Régions, la Wallonie et Bruxelles reforment ensemble une Fédération et gèrent en commun l’enseignement, l’enseignement supérieur, la culture, l’audiovisuel, la recherche… »
  • Exit donc une grande réforme voire une disparition de la Communauté française ? « Il y a moyen de clarifier les choses, de simplifier, de réaliser des économies d’échelle, je pense au nombre de ministres de la Santé, mais il faut garder un lien Wallonie-Bruxelles fort (…). » Paul Magnette sait que les francophones peuvent agir sans les Flamands, en dehors d’une 7e réforme de l’État, mais pour lui, régionaliser l’enseignement, comme certains l’évoquaient, n’a « aucun sens en pleine mise en œuvre du Pacte d’excellence ».
  • Avec ses yeux de bourgmestre, Paul Magnette estime que le meilleur endroit pour appliquer une politique efficace se trouve « en dessous du niveau régional et au-dessus du niveau communal ». Il prend pour exemple la création de « Charleroi Métropole » qui porte des projets pour Charleroi et 30 communes qui l’entourent. « Il faut être créatif », plaide-t-il. Vous reprendrez bien une couche de lasagne supplémentaire.
  • Au niveau fédéral, le président du PS veut avant tout une meilleure gestion de ses compétences: « Je pense au financement de la police, des zones de secours, aux pensions des pouvoirs locaux, à la SNCB. »

L’essentiel: Paul Magnette adresse un double message et anticipe 2024.

  • Aux Flamands régionalistes, il envoie le message qu’il ne faut pas compter sur le PS pour être l’agneau docile qui rencontrera sans broncher les velléités confédéralistes. Il y a certes eu des discussions avancées avec la N-VA lors des précédentes négociations fédérales, mais c’était surtout une question de contexte. Paul Magnette réfute catégoriquement les supposés contacts entre les deux partis pour préparer les prochaines négociations sur le plan communautaire.
  • Paul Magnette répond ensuite aux provocations du Vlaams Belang, dont le président suggérait récemment de déclarer unilatéralement l’indépendance de la Flandre. « Que M. Van Grieken (le président du VB) le fasse, il sera juste ridicule. Il ne sera même pas suivi par les autres Flamands. Et à supposer qu’ils le suivent, la Wallonie et Bruxelles peuvent parfaitement être viables ensemble. Les Flamands doivent comprendre que si un jour ils font une déclaration d’indépendance, ce sera sans Bruxelles (…). On ne lâchera jamais Bruxelles (…). Bruxelles n’est pas à vendre. La solidarité entre la Wallonie et Bruxelles est pour moi absolument fondamentale. »
  • Le coup doit être surtout dur à encaisser du côté de la N-VA, dont le président, Bart De Wever, n’est pas en faveur d’un scénario à la catalane, mais veut aboutir à un confédéralisme par la discussion. Il pensait trouver avec le PS son meilleur interlocuteur. Un récent rapprochement avec le Parti socialiste flamand, Vooruit, favorisait même cette thèse. Il n’en est rien, apparemment. Malgré le fait que le parti soit toujours traversé par un courant régionaliste fort. « Cet homme est impossible à suivre. Impulsif, inconstant. Il peut dire et faire tout et n’importe quoi », a été la réponse cynique au sommet de la N-VA.
  • Ensuite, il y a un message à l’électorat francophone. Le contexte politique francophone est complètement différent de celui du nord du pays, et la régionalisation n’est certainement une priorité en pleine crise du pouvoir d’achat.
  • Le PS doit revenir à ses fondamentaux, et c’est particulièrement vrai quand tous ses adversaires n’ont aucune volonté régionaliste, mais sont plutôt unitaires. C’est le cas pour le MR avec son président belgiciste, pour les écologistes qui ne forment qu’un groupe avec Groen, et surtout le PTB qui reste le seul parti unitaire du pays et veut, lui, en faire un argument électoral.
  • Inutile de prendre des risques sur cette question communautaire qui reste sensible. C’est comme ça qu’on peut comprendre le revirement politique du président du PS. Et éviter de passer pour l’allié de circonstance de la N-VA, dont la cote de popularité n’a évidemment jamais été très élevée au sud du pays.

Le contexte: les sondages semblent renforcer l’idée que le PS doit se concentrer sur ses fondamentaux.

  • Les interprétations des sondages sont toujours un exercice délicat, mais le PS (25,3%) se redresse en Wallonie et se détache même de la concurrence dans le Grand Baromètre Le Soir-RTL-Ipsos. Le PS toise le MR et le PTB, qui sont à quasi-égalité autour des 19%. Ecolo reste le 4e parti à 14%.
  • À Bruxelles, la principale information est que le MR vire en tête à 22% contre 19% pour le PS. Le MR profite sans doute de son opposition acharnée et de sa forte présence médiatique. Il faut dire que les conflits au sein de la majorité bruxelloise se sont multipliés ces derniers mois. Mais c’est surtout Ecolo (3e à 18%) qui semble en payer le prix.
  • Ces derniers mois, les fortes revendications sociales du PS peuvent expliquer ces sondages positifs. La réflexion au Boulevard de l’Empereur est la suivante: « Il est clair que le fait de frapper sur le pouvoir d’achat fonctionne ». La crise sanitaire, les inondations et l’inflation ont mis une forte pression sur le pouvoir d’achat au sud du pays.
  • Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour la Vivaldi. D’une certaine solidarité avec l’équipe du Premier ministre Alexander De Croo, le PS et son président se sont montrés beaucoup plus offensifs ces dernières semaines, n’hésitant à voler au MR le rôle de trublion de la coalition fédérale. Plus les élections approchent, plus le PS tentera de se démarquer de ses partenaires, surtout depuis que l’idée d’élections anticipées a traversé la rue de la Loi. La pression mise par les syndicats ce lundi ne devrait certainement pas les faire changer de cap.
  • Au niveau des partenaires justement, à l’exception de Vooruit (14,8%), c’est toujours la catastrophe pour l’Open VLD et le CD&V. Ils jouent clairement les figurants avec 10,2% et 9,3% des intentions de vote. N-VA et VB cumulent presque 48%, à l’avantage des premiers, qui reconfirment la première place depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine.
  • Au sein de l’Open VLD, le président Egbert Lachaert ne réagit même plus aux sondages. Son parti n’a jamais été aussi bas. Inévitablement, un affrontement devra se faire à l’intérieur du parti des libéraux flamands entre ceux qui affirment qu’ils « ne sont pas mariés au gouvernement », et ceux qui soutiennent la politique gouvernementale plus à gauche de De Croo. Cette révolte contre Lachaert se prépare depuis longtemps.
  • Concernant le CD&V, il n’y a pas encore vraiment d’effet Mahdi. On sait que le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration devrait succéder au président démissionnaire Joachim Coens.

Ailleurs: la Vivaldi engrange ce qu’elle peut, comme elle peut. Alors que les rumeurs se multiplient quant aux velléités internationales de De Croo.

  • Après de longues discussions vendredi et samedi derniers, le Premier ministre et la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder, ont pu livrer une conférence de presse triomphante. Ils tenaient un accord sur le budget de la défense.
  • Cet accord ne pouvait toutefois cacher une certaine ambigüité: « Dans la période 2031-2035, le budget de la défense continuera à croître avec l’intention de passer à 2% du PIB en 2035, ce que le gouvernement belge considère comme un plafond. »
  • Une promesse donc, qui ressemble suspicieusement à ce que le Premier ministre de l’époque, Elio Di Rupo (PS), avait promis en 2014, et qui n’a jamais été rencontré. Il faut dire que jusqu’aux dernières heures de discussion, Ecolo a fait obstruction. Si les Verts ont finalement cédé, il faut être attentif au choix des mots. Cela reste une intention et pas un engagement très contraignant.
  • « Nous pouvons dire que nous voulons le faire, mais personne ne sait ce que l’avenir nous réserve vraiment. De Croo a alors très bien compris que c’était le pont qui permettrait à Ecolo de franchir la ligne », nous explique un participant.
  • Ecolo reste traversé par un fort courant pacifiste. Et en interne, le parti aurait reçu une pression considérable de ses partisans. Georges Gilkinet, le vice-premier ministre présent au sein du kern, aurait entériné l’accord depuis un certain temps, si ça ne dépendait que de lui, « mais on pouvait sentir le regard de Jean-Marc Nollet par-dessus son épaule », explique un autre participant.
  • Groen et sa vice-première ministre, Petra De Sutter, ont joué un rôle déterminant, entend-on. « L’ambiance est toujours restée bonne. Et De Sutter a été très utile. Une bâtisseuse de ponts », confirme un autre collègue.
  • Mais, malgré l’accord, Ecolo a laissé très peu de place pour un triomphe réel du Premier ministre, tweetant dans la foulée, que « l’accord intervenu n’est rien d’autre qu’une redite de l’intention d’avancer dans la direction d’un réinvestissement, comme la Belgique s’y était engagée en 2014. »
  • Ce matin, Jean-Marc Nollet en a rajouté une couche sur Bel-RTL, indiquant qu’il « n’y a aucun engagement budgétaire au-delà de ce que la loi prévoit pour 2030. Mais cette fois elle est conditionnée : à la capacité que les prochains gouvernements doivent garder d’investir dans la protection sociale, dans la protection environnementale. »
  • Ecolo a en effet fait pression pour ajouter 6 conditions à l’augmentation du budget de la défense. « Il est clair que nous allons bientôt entamer des discussions sur ce qui va tomber à l’intérieur et à l’extérieur des règles budgétaires européennes, pour compter notre déficit budgétaire. Nous voulions quand même prévoir quelque chose à ce sujet, afin que la Défense ne supplante pas d’autres priorités », explique une source écologiste.
  • On sent quand même qu’un certain malaise est palpable. Ecolo minimise tant qu’il le peut l’importance de l’accord trouvé ce week-end, mais dans les faits, les verts francophones sortent de leur pacifisme historique en augmentant le budget de la Défense quoiqu’il arrive. Après le nucléaire, Ecolo revient sur un 2e tabou, ce n’est pas mince.
  • De son côté, le Premier ministre n’arrivera pas les mains vides au sommet de l’OTAN de Madrid. La pression internationale était très forte sur la Belgique, qui aurait pu faire partie du club des 3 membres qui n’accorderaient pas 2% de leur PIB aux questions militaires. En tant que membre fondateur qui accueille l’institution sur son sol, cela fait toujours tache.
  • D’autant que De Croo rêve, comme ses prédécesseurs, d’une carrière internationale après son passage au 16 rue de la Loi. Et qu’apprend-on ? Qu’en coulisses, il se serait proposé pour le poste de prochain secrétaire général de l’OTAN au printemps dernier.
  • En fait, le mandat de Jens Stoltenberg, le secrétaire général norvégien de l’OTAN, a expiré en septembre déjà. Plusieurs noms se sont dégagés pour prendre sa succession, dont notre ancienne Première ministre, Sophie Wilmès, mais tous se sont désistés d’une manière ou d’une autre. Finalement, Stoltenberg a été prolongé d’un an. La guerre en Ukraine a changé la donne et personne voulait changer de capitaine en cours de tempête.
  • « On dit que De Croo s’est proposé très discrètement. Cela nous est parvenu par voie diplomatique », dit-on dans les milieux gouvernementaux. « Ce n’est pas une coïncidence s’il s’est prononcé si fermement en faveur des 2 % et s’il s’est également rendu à la réunion de l’OTAN à La Haye. Et une visite à Berlin peut aussi aider », nous glisse cette même source.
  • Du côté de l’Open VLD, on nie fermement, tandis qu’un autre vice-premier ministre n’y croit pas non plus: « Il ne va pas faire ça, il me l’a dit explicitement. La sécurité n’est tout simplement pas sa tasse de thé. »
  • Pour un 3e protagoniste du kern, un tel poste pourrait se montrer séduisant pour le libéral : « Si c’était le cas, il ne nous le dirait pas. Ce n’est pas impossible. Je pense qu’il est très impliqué dans la politique internationale. Il s’en soucie, il pense que c’est vraiment important. Il tient vraiment à ce que nous ne soyons pas le pire élève au niveau international et à ce que nous ayons l’air ridicule. Il ne s’agit pas d’ambitions personnelles ou de carriérisme, mais de sincérité. Mais il n’est pas impossible que, si on lui proposait un poste aussi important, il le prenne. »
  • La Vivaldi ne peut en tout cas profiter pleinement d’un accord acquis à la sueur de son front et qui reste un énorme marchandage entre les dossiers, ce que le Premier ministre craignait. Parce qu’il n’a pas été que question de défense.
  • Du côté des Verts, et des socialistes surtout, on a obtenu la prolongation des mesures de pouvoir d’achat.
    • Le tarif social est prolongé pour 2 millions de familles jusqu’à la fin de cette année.
    • La TVA sur le gaz et l’électricité reste à 6 % jusqu’à la fin de cette année.
    • Les accises sur les carburants seront également réduites jusqu’à la fin de l’année.
    • Les centres de soins résidentiels, les hôpitaux, les organisations sans but lucratif et les communes bénéficieront également de ce taux réduit de 6 % de TVA sur le gaz.
    • Pour les copropriétaires, il y aura un régime d’aide de 70 millions d’euros au total.
    • Le chèque énergie de 200 euros pour les ménages utilisant du mazout sera porté à 225 euros.
  • Plus largement : le principe de ces tarifs bas a déjà été établi pour l’hiver 2022-2023. Et le PS sait compter : le vice-premier ministre Pierre-Yves Dermagne (PS) a cité le chiffre de 1,4 milliard. Ainsi, nous sommes en bonne voie pour atteindre les 6,5 milliards d’euros que les socialistes francophones avaient exigés.
  • La suite du menu de la Vivaldi ? « Les retraites et Engie », nous a-t-on fait savoir. L’accord obtenu ce week-end donne quand même un peu d’oxygène à l’équipe du Premier ministre. C’est le message qu’ont voulu faire passer plusieurs membres du gouvernement: « Vous pouvez dire ce que vous voulez de la Vivaldi, mais ce sont des questions sérieuses que nous avons tranchées. Il y a encore assez de force dans la Vivaldi. Et je suis heureux que nous ayons eu sept partenaires sérieux à la table », s’est félicité un vice-premier ministre. On peut y ajouter le « jobs deal » qui était déjà passé deux fois sur la table du gouvernement et qui n’est donc qu’une confirmation. La réforme du travail est définitivement entérinée après quelques ajustements qui ne sautent pas vraiment aux yeux.
  • Les obstacles restent néanmoins nombreux : une vraie discussion sur le pouvoir d’achat doit encore avoir lieu, même si le rapport du groupe d’experts n’a pas apporté vraiment de révolution. Des discussions budgétaires avaient également été promises avant l’été, et il reste la réforme des pensions dont il faudra mesurer la véritable portée, les négociations avec Engie, et les premières propositions concrètes de la réforme fiscale du ministre des Finances, Vincent Van Pethegem.
  • Bref, il reste du pain sur la planche. En attendant, les syndicats s’exprimeront avec colère sur le pouvoir d’achat dans la rue ce lundi, dans un pays qui verra sa mobilité considérablement réduite. On connait la principale revendication des syndicats: revenir sur la loi de 1996 tout en conservant l’indexation automatique des salaires. Au niveau politique, par contre, on estime que ces deux mécanismes ne vont pas l’un sans l’autre, c’est pourquoi rien ne devrait bouger de ce côté-là. Reste à voir si de nouvelles mesures pour le pouvoir d’achat pourront remplacer cette frustration syndicale.

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