« Dans ce cas, qu’on tienne des élections » : les 13 mesures socialistes sidèrent les économistes flamands, les libéraux répondent à peine

On sentait venir l’offensive socialiste. Elle est arrivée hier, à l’occasion d’une conférence de presse, à l’invitation de Paul Magnette, et du vice-premier ministre fédéral Pierre-Yves Dermagne, comme pour montrer qu’il ne s’agissait pas d’une offensive de plus du président du PS sur la Vivaldi. 13 mesures pour le pouvoir d’achat qui ressemblent plus à un programme de campagne électorale qu’à des mesures crédibles, déjà tuées dans l’oeuf par les libéraux, au sein de la Vivaldi. Qui croit encore que ce gouvernement ira jusqu’à son terme, en 2024 ?

Dans l’actualité : le PS met la pression sur De Croo et son gouvernement.

Le détail : qui peut croire une seconde que ces mesures seront avalées par les libéraux ?

  • « Si tout le monde dépose son programme électoral sur la table du gouvernement, ne serait-il pas préférable de tenir tout simplement des élections ? » Cette saillie émane de l’influent économiste du nord du pays, Geert Noels.
  • Il est loin d’être le seul. L’économiste de l’UGent, Stijn Baert, spécialiste du marché du travail, tacle 13 mesures qui couteraient 6,5 milliards d’euros, « l’équivalent du budget de la police et de la défense (!) ». Il n’y voit qu’une annonce populiste au détriment des générations futures « alors que la situation de la plupart des citoyens s’améliore déjà en termes de pouvoir d’achat ».
  • Bart Van Craeynest, économiste en chef au Voka, ne voit pas clairement comment la Vivaldi pourrait engager de telles manoeuvres, avec un déficit public de 22 milliards d’euros en 2022 et des charges sur la dette qui augmenteront chaque année avec la montée des taux d’intérêt (1 milliard d’euros d’intérêts supplémentaires l’année prochaine, selon l’agence de la dette). Selon le FMI, tout cela devrait porter le déficit budgétaire entre 4 et 5% du PIB d’ici 2024, alors que l’objectif était de le ramener 2,7%, ce qui aurait déjà impliqué un effort budgétaire de 13 milliards d’euros. En 2027, la Belgique pourrait connaitre le plus gros déficit budgétaire parmi les pays industrialisés.
  • Pour financer ses projets pour le pouvoir d’achat, le PS, dont le secrétaire d’État à la Relance, Thomas Dermine, on le sait, adore se référer à la politique monétaire moderne, prend des largesses avec l’accord de gouvernement – il en est conscient, c’est déjà ça. Le PS mise sur une taxe des comptes-titres renforcée (500 millions d’euros), une taxe sur les grands patrimoines (2,3 milliards), une taxation supplémentaire sur les plus-values sur action (entre 3,5 et 4,9 milliards), et enfin une taxation sur les surprofits des entreprises énergétiques (au moins 200 millions d’euros). Le tout pour bénéficier à la classe moyenne, largement oubliée par les mesures précédentes sur le pouvoir d’achat. « J’entends que certains partis n’ont que les classes moyennes sur les lèvres. J’espère donc être soutenu par ceux qui se disent défenseurs des classes moyennes », défiait Paul Magnette, hier, lors de sa conférence de presse.
  • Taxe, taxe, taxe… c’est tellement gros que les libéraux restent relativement calmes, ce mardi, dans leurs réactions. Georges-Louis Bouchez (MR) et Egbert Lachaert (Open VLD) se sont contentés de dire que le salut de la classe moyenne résidait dans la baisse des impôts, « seule solution durable et structurelle d’augmenter le pouvoir d’achat. Alourdir la charge fiscale ne fera qu’étouffer la situation économique belge. »
  • Parmi les autres mesures avancées par le PS, on retrouve :
    • L’augmentation du salaire minimum, ce qui a déjà eu lieu début 2022 et qui arrivera encore en 2024 et 2026.
    • Une réduction d’impôts de 100 euros par mois pour tous les travailleurs qui disposent d’un salaire inférieur au salaire médian (3.500 euros bruts par mois).
    • L’élargissement du tarif social aux bénéficiaires de l’intervention majorée.
    • Un nouveau « tarif moyen » à destination des ménages qui ne bénéficient pas du tarif social tout en ayant un revenu inférieur au salaire médian. À mi-chemin entre le tarif social et le tarif du marché, en d’autres mots.
    • Une nouvelle aide pour le mazout, via une extension des bénéficiaires du fonds mazout.
    • Pérennisation de la baisse de la TVA à 6% sur le gaz et l’électricité, ce qui a déjà été largement accepté par les libéraux, au moins jusqu’à l’automne.
    • L’augmentation du remboursement des frais de déplacements professionnels.
    • Le soutien des locataires via des loyers stables.
    • La généralisation l’allocation-loyer pour les ménages éligibles à un logement social. 
  • Faites votre choix: on retrouve parmi ces mesures, des mesures acceptées ou déjà entreprises (salaire minimum, élargissement du tarif social, TVA à 6%, taxe sur les comptes titres, taxe sur les surprofits des géants de l’énergie). Il y a aussi des mesures qui ne sont pas remises en cause par les partenaires de la Vivaldi (l’indexation automatique des salaires) et enfin celles qui sortent du cadre de l’accord de gouvernement (renégocier la loi de 1996). Mais on comprend que le PS veut aller plus loin, plus fort, et que nécessité fait loi, comme pour la prolongation des réacteurs nucléaires, par exemple.

Le contexte: la loi de 1996, un clash annoncé.

  • Paul Magnette avait déjà annoncé la couleur dans une interview accordée à L’Avenir en avril dernier, l’indexation automatique des salaires ne suffirait plus dans le contexte d’inflation actuel.
  • Il a précisé sa pensée lundi, en mettant sur la table la loi de 1996, et surtout sa modification par le gouvernement Michel, en 2017, qui bloque « de facto les négociations salariales », et qui inclut « dans le calcul des éléments qui réduisent artificiellement la marge disponible ».
  • Cette loi, qui établit son calcul en fonction des pays voisins dans le cadre des négociations interprofessionnelles du secteur privé, est remise en cause de longue date par les syndicats et en particulier par la FGTB. Tous porteront d’ailleurs ce sujet lors d’une grande manifestation le 20 juin prochain.
  • Une façon de répondre aux organisations patronales qui remettent en cause régulièrement l’indexation automatique des salaires, qui alimenterait selon eux l’inflation. La FEB et le Voka se basent sur les chiffres de la Banque Nationale, qui estiment que les salaires augmenteront de 10% dans les deux prochaines années, voire davantage, selon les chiffres de SD Worx. Une perte de compétitivité, clament les patrons, par rapport aux pays voisins. En France, aux Pays-Bas, et en Allemagne, chaque augmentation salariale doit faire l’objet d’intenses négociations. Mais l’augmentation salariale ne devrait pas atteindre l’inflation, ressort-il. Par exemple, la Banque postale allemande a récemment négocié une augmentation salariale de 5,2% jusqu’en 2023. Soit 2% cette année et 3% l’année prochaine.
  • La révision de loi de 1996 est un tabou absolu pour les libéraux, qui estiment que la loi est justement un garde-fou contre l’indexation automatique des salaires.
  • La question est donc de savoir si les socialistes, éventuellement soutenus par les écologistes, en feront une question gouvernementale.

L’essentiel: comme un air de campagne électorale.

  • La Vivaldi pourra-t-elle aller à son terme, mi 2024 ? C’est une question qui se pose de plus en plus régulièrement dans les couloirs. Avec ses dangers: celui qui débranche la prise est rarement récompensé dans les urnes.
  • De plus, si on suit les récents sondages, la fin prématurée de la Vivaldi serait certainement vécue comme un échec, dans les yeux des électeurs, qui pourraient récompenser les partis populistes : le Vlaams Belang au nord et le PTB au sud.
  • C’est aussi dans ce contexte qu’il faut interpréter la sortie des socialistes. Devant l’impossibilité de voir la Vivaldi avancer dans plusieurs réformes, même quand elles émanent du propre parti du Premier ministre, ou devant des mesures que le PS juge imbuvables, les socialistes prépareraient en quelque sorte le terrain, face aux libéraux, et en direction des électeurs du PTB: « Nous voulions mettre des réformes sociales en place, mais on en a été empêchés ».
  • Une sorte de campagne électorale avant l’heure, et déjà largement entamée à l’occasion du 1er mai. Pour les socialistes, cela reste un pari risqué. Mais comment comprendre autrement ces 13 mesures qui resteront probablement lettre morte dans cette coalition ?
  • Pourtant, Paul Magnette s’en défend dans toutes les langues, l’objectif de cette sortie n’est pas de mettre en danger le gouvernement : « Je négocie et je me bats pour la Vivaldi depuis trop longtemps pour que ce gouvernement puisse être renversé », a-t-il répondu hier. Dans les faits, il met en tout cas des bâtons dans les roues du groupe d’experts monté par le Premier ministre sur le pouvoir d’achat. Un groupe d’experts qui doit rendre ses concusions en juin, trop tard pour les socialistes.
  • Le Premier ministre vit, lui, des jours difficiles, attaqué dans la presse du nord du pays, qui l’accuse d’être plus à l’aise dans la politique étrangère que dans la politique de son propre pays. Dans le Standaard, le cabinet du Premier ministre reconnait que la reprise des fonctions de Sophie Wilmès, due à son absence temporaire, « est intenable » et qu’une « évaluation sera faite durant l’été ».
  • Alexander De Croo n’a certainement pas eu la vie facile, avec deux présidents de parti francophones – Bouchez et Magnette – qui n’ont eu de cesse de jouer leur carte perso dans une coalition en manque de repères idéologiques.
  • Si on sort du contexte de la crise sanitaire, à laquelle le fédéral, a, en bout de course, bien répondu, le bilan reste maigre pour cette coalition « qui voulait faire de la politique autrement » en « menant des réformes ». Les réformes ne sont tout simplement jamais arrivées.
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