La grève met en évidence les dissensions au sein de la Vivaldi: incompréhension totale chez les libéraux

« Pour être honnête, je ne la comprends pas ». C’est ce qu’a déclaré ce matin sur la VRT Alexander De Croo (Open Vld) à propos de la grève, qui paralyse une grande partie des transports publics et des services publics tels que l’enseignement. Les syndicats font grève pour le « pouvoir d’achat », mais le Premier ministre rejette fermement cette idée : « Dans un pays comme la Belgique, la perte de pouvoir d’achat est automatiquement compensée, c’est très rare en Europe », a-t-il rétorqué. Il a reçu un soutien appuyé des deux chefs des partis libéraux de sa coalition (Open Vld et MR). Mais la ligne de fracture au sein de son équipe est grande ouverte. En arrière-scène, les discussions sur un nouveau paquet de « mesures pour le pouvoir d’achat » mijotent. Dans quelle mesure sont-elles réalisables, avec une inflation record en Belgique, et avec des pays voisins très en retard en matière d’adaptation des salaires ? Le Premier ministre peut espérer des mesures énergétiques au niveau européen, qui pourraient être prises lors du sommet européen d’aujourd’hui.

Dans l’actualité : « Mettez le pays au travail au lieu de le bloquer ! », c’est la réaction de Georges-Louis Bouchez (MR) ce matin.

Le détail : Egbert Lachaert (Open Vld) a également suivi un peu plus tard avec un message identique. Mais c’est surtout la réaction du Premier ministre De Croo qui a été significative.

  • L’aile gauche de la coalition fédérale n’aura sans doute pas apprécié. Le Premier ministre était sur la première chaine de la radio publique flamande ce matin. Il était invité pour parler du sommet européen, mais l’entretien a vite dérivé sur la grève de mardi. « Non, pour être honnête, j’ai peu de sympathie pour les actions syndicales », a avoué le Premier ministre pour la première fois depuis longtemps, affichant une certaine couleur idéologique.
  • De Croo n’a pas utilisé de langage particulièrement provocateur. Mais il a rappelé avec justesse « que la Belgique, est l’un des rares pays où la perte de pouvoir d’achat est automatiquement compensée ». Ce faisant, il a explicitement fait référence aux pays voisins : « Aux Pays-Bas et en France, on négocie encore sur ce qui va se passer, ici, les fonctionnaires ont déjà reçu trois ou quatre augmentations automatiques de salaire. »
  • En outre, le Premier ministre s’en est pris aux syndicats, qui affirment que l’ensemble du système public est sous-financé et que des ressources supplémentaires sont nécessaires de toute urgence. « Si vous nous comparez à d’autres pays, et que vous regardez leurs budgets, je ne pense pas que nous traitions mal le secteur public. Nous disposons de ressources dont nous n’avons pas à rougir », a-t-il déclaré.
  • Après quoi, en tant que Premier ministre, il a tenté de calmer un peu le jeu, mais n’a pas pu s’empêcher de pointer à nouveau du doigt les syndicats. « Ce ne sont de bons moments à passer pour personne. Mais nous devons nous accrocher les uns aux autres et prendre ensemble des décisions difficiles. Ça ne sert à rien d’entamer toutes sortes d’actions. »
  • Une déclaration frappante, car plusieurs de ses partenaires gouvernementaux de gauche soutiennent l’action, le PS en tête. Thomas Dermine (PS), l’enfant chéri du parti, s’est prononcé en faveur de la grève hier sur LN24. La vice-première ministre verte Petra De Sutter (Groen), responsable de la fonction publique, a également exprimé son soutien dans De Afspraak : « Nous devons faire des choix politiques, mais nous avons économisé pendant de nombreuses années sur le dos de la fonction publique, il est peut-être temps de reconsidérer la question », a-t-elle déclaré.

L’impact : L’action est fermement ressentie.

  • Les services publics, et notamment la CGSP, l’organisation socialiste la plus forte, mènent le combat aujourd’hui. La conséquence se fait fortement sentir sur les transports publics :
    • Seuls 25% des trains circulent à la SNCB, en particulier les trains IC. Dans 3 provinces, il n’y aura pas du tout de service minimum, qui est plutôt « un service garanti en fonction des agents présents », reconnait la CGSP.
    • Chez De Lijn, quelque 60 % des bus et des trams fonctionnent encore, bien que ce pourcentage soit en forte baisse dans les grandes villes.
    • À Bruxelles, du côté de la STIB, traditionnellement un bastion des syndicats, ce pourcentage tombe à peine à 20 %. Il n’y a également qu’une seule ligne de métro active.
    • En Wallonie, la TEC a été impactée, mais l’essentiel des 950 circuits de transport scolaire vers l’enseignement ordinaire et spécialisé n’était pas concerné par la grève.
  • En voiture, en pleine heure de pointe ce matin, les choses n’étaient finalement pas si terribles : après le Covid, les gens sont de toute façon habitués à travailler de chez eux plus souvent. Seuls les tunnels de Bruxelles ont été touchés : un jour de grève comme tous les autres jours d’ailleurs.

La polémique au sein de Vivaldi : Les libéraux attisent un peu le feu.

  • Du côté des écologistes et des socialistes, on soutient l’action de grève, globalement. Le président de Vooruit, Conner Rousseau, est resté plus discret ce matin, même s’il tient fermement à son paquet de revendications concernant le pouvoir d’achat : fin avril, Rousseau avait plaidé pour une contribution supplémentaire à l’impôt sur les sociétés pour les entreprises réalisant de gros bénéfices.
  • Du côté francophone, Ecolo et PS ont eux aussi ont leurs exigences : le PS a mis sur la table un paquet de 6,5 milliards d’euros de mesures structurelles, et Ecolo a lancé en début de semaine, avec Groen, une autre proposition de 3 milliards d’euros pour opérer une réorientation fiscale, avec plus d’impôts sur la richesse et moins sur le travail.
  • De l’autre côté du spectre politique, un qui ne s’est pas privé de montrer son mécontentement ce matin, c’est Georges-Louis Bouchez, le président du MR. Il a immédiatement envoyé un tweet expliquant que la seule solution était de « mettre plus de gens au travail, surtout dans le secteur privé », ajoutant « qu’atteindre 80% de taux d’emploi, comme en Allemagne et aux Pays-Bas, équivaut à 40 milliards de recettes en plus. Il ne faut pas bloquer le Pays, mais le mettre en action! »
  • Egbert Lachaert, président de l’Open Vld, y a ajouté son commentaire. Pour lui, « il faut manifester pour des réformes urgentes sur le marché du travail et des pensions. Alors je rejoindrai la manifestation. Pour aujourd’hui : bonne journée de travail à ceux qui maintiennent le navire droit. »
  • Le député flamand Maurits Vande Reyde (Open Vld), dans le plus pur style libéral, a parlé de « grève nationale irrationnelle », qui, selon lui, « montre à quel point le modèle de pouvoir des syndicats nationaux est destructeur. »

Les chiffres exacts : La Belgique est en effet généreuse avec ses budgets pour les services publics. Et l’indexation qui a cours chez nous est assez unique.

  • Le fait que le secteur public recevrait trop peu d’argent est un cri qui se heurte à la réalité. Les dépenses des administrations publiques (le coût total de l’ensemble de la Belgique) dépassent largement les 50 % du PIB, ce qui les place dans le trio de tête en Europe, avec la France et la Finlande. Pour comparaison, les Pays-Bas se situent légèrement au-dessus de 40 %.
  • À la suite de la crise sanitaire, les dépenses publiques en proportion du PIB ont même bondi à 60 % depuis 2020, même si elles sont de nouveau en baisse depuis l’année dernière avec la suppression progressive des mesures.
  • Mais, fait intéressant, alors que les Pays-Bas ne consacrent que 4,1 % de leur PIB aux services publics, que la France en consacre 5,8 % et que l’Allemagne en consacre même 6,1 %, la Belgique relègue ses voisins loin derrière avec 7,4 % du PIB. Nous dépensons donc explicitement plus que nos voisins pour ce secteur public.
  • Le fait que les syndicats aient joué la carte du pouvoir d’achat, en partageant sur les réseaux sociaux des images virales sur le coût de la vie, sans tenir compte de l’indexation automatique, n’a pas du tout pas été apprécié par les employeurs.
  • Car le fait est que la Belgique, à l’exception du Luxembourg et de Malte, est le seul pays de l’UE où existe un tel système d’indexation automatique des salaires sur l’inflation. Alors qu’aux Pays-Bas et en Allemagne, suite aux négociations salariales, une augmentation des salaires d’environ 10 % est attendue pour les deux prochaines années, la Belgique semble aller bien au-delà en raison de l’indexation, autour de 16 %. Cela placera les entreprises belges dans une situation de désavantage concurrentiel par rapport aux pays voisins.
  • La grande question est de savoir comment la Vivaldi peut se permettre de donner une marge supplémentaire. Car telle est la revendication des syndicats : en abolissant la loi de 1996, et surtout sa modification par le gouvernement Michel en 2017, les syndicats veulent pouvoir négocier plus de marges salariales lors des grandes négociations entre les partenaires sociaux.
  • Avec l’indexation automatique, la marge pour négocier les salaires sera nulle dans les prochaines années. Les deux mesures se contrôlent. Les partis de gauche ne veulent pas entendre parler d’un saut d’index, tandis que les libéraux ne supprimeront en aucun cas la loi de 1996. C’est donc le point mort dans la Vivladi, mais les syndicats veulent ajouter encore un peu plus de pression. Une grande grève nationale est prévue spécialement sur cette question le 20 juin prochain.

Le problème fondamental : l’inflation n’est pas maîtrisée.

  • L’inflation a encore augmenté hier, selon les chiffres officiels, pour atteindre les 8,97%, alors qu’au sein de la Vivaldi on espérait secrètement que ce chiffre se stabiliserait. Ce n’est le cas nulle part en Europe d’ailleurs.
  • La Banque centrale européenne (BCE), qui dispose de l’arme la plus puissante pour juguler l’inflation – la hausse des taux d’intérêt – continue d’hésiter. Il a été question d’une augmentation immédiate des taux d’intérêt de 0,5 % : les Autrichiens et les Néerlandais, entre autres, ont insisté sur ce point. Mais la BCE ne le souhaite pas. Une hausse trop brutale des taux d’intérêt mettrait inévitablement en difficulté de nombreux pays d’Europe du Sud de la zone euro : ils verraient les intérêts sur leurs dettes s’alourdir terriblement.
  • Pour l’instant, les premières hausses de taux d’intérêt pour la zone euro sont attendues pour l’été ; en juillet, elle serait de 0,25 % et en septembre de 0,25 % supplémentaires, selon l’économiste en chef de la BCE, Philip Lane. La banque centrale américaine, quant à elle, est déjà bien plus avancée. La question est de savoir si la situation est tenable pour la BCE, après la publication des nouveaux chiffres. L’inflation moyenne en Europe est de 8,1% en mai par rapport à l’année dernière.
  • Et pire encore : ce qui était initialement une crise énergétique, avec principalement de l’inflation due aux énormes augmentations des prix du gaz et de l’électricité, devient de plus en plus une guerre des prix dans le domaine alimentaire. La hausse des prix des pâtes et du pain pèse à son tour davantage sur la dépréciation monétaire.
  • En arrière-plan, d’ailleurs, une crise alimentaire mondiale se profile, si les céréales ukrainiennes ne quittent pas rapidement le port d’Odessa, sur la mer Noire. Pendant ce temps, au sein de l’OTAN, les Britanniques vont jusqu’à envisager de faire acheminer ces céréales sous l’escorte d’une flotte occidentale.

Et maintenant ? L’Europe peut-elle maîtriser les prix de l’énergie ?

  • Le Premier ministre De Croo et sa ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten (Verts), fondent depuis un certain temps déjà leurs espoirs sur le niveau européen : des mesures pourraient y être prises qui auraient un impact important sur l’inflation belge. Ce n’est donc pas un hasard si le Premier ministre fait campagne depuis des semaines pour un plafonnement des prix de l’énergie, imposé par l’Europe.
  • Cette méthode semble être la seule qui fonctionne pour l’instant : la France dispose d’un marché de l’électricité très réglementé, qui a permis aux consommateurs français d’être relativement à l’abri de la crise énergétique. Les géants français tels qu’EDF et Engie gagnent en fait très peu d’argent dans leur propre pays (Engie s’occupe donc de ses voisins du nord). L’effet est visible : alors que l’Espagne affiche une inflation de 8,5 % et l’Allemagne de 8,7 %, la France reste à 5,2 % d’inflation pour le mois de mai.
  • Seulement, au sein de l’UE, l’Allemagne appuie sur les freins : on a déjà trop interféré avec le marché libre. Hier, au sommet de l’UE, le dossier de l’énergie n’a été évoqué que pendant 30 minutes, en dehors des sanctions contre la Russie. Ainsi, le paquet de mesures de la Commission, le plan REPowerEU, qui prêche et redonne principalement de l’argent à la transition verte, n’a pas encore été discuté en profondeur.
  • Cela devrait se faire aujourd’hui. De Croo et Van der Straeten espèrent que des éléments tels que les achats groupés et le plafonnement des prix seront mis sur la table, voire même une taxe sur les bénéfices excédentaires du secteur de l’énergie. Mais on peut encore se demander si cela fonctionnera cette fois-ci : lors du sommet précédent, ils n’ont même pas réussi à s’approcher d’une véritable discussion.

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