Le PS et la N-VA s’affrontent institutionnellement au sujet de Bruxelles : après l’échec de l’été 2020, il n’y a rien à gagner d’un rapprochement pour le moment

Le PS et la N-VA prennent publiquement leurs distances avec les discussions communautaires qu’ils ont tenues à l’été 2020. Après le PS qui, via son président Paul Magnette cette semaine à Gand, s’est à nouveau fermement engagé en faveur de la Belgique fédérale, c’est maintenant au tour de Bart De Wever (N-VA) de descendre le modèle à quatre régions de ce même PS. « Abandonner les Communautés est à peu près la chose la plus stupide que vous puissiez faire », a-t-il déclaré sur BRUZZ TV. Ce n’est pas du tout surprenant : ni le PS ni la N-VA n’a rien à gagner d’un rapprochement public. Plus encore, ce sujet est extrêmement sensible au sein de Vivaldi : les libéraux regardent avec suspicion tout ce qui va dans ce sens.

Dans l’actualité : Ce soir, une interview-choc de Bart De Wever sur Bruxelles.

Les détails : « Sont-ils vraiment en train de construire la guillotine sous laquelle ils disparaîtront en premier ? », demande le président de la N-VA aux politiciens flamands à Bruxelles.

  • « Il faut quand même donner le change aux francophones. Ils sont moins nombreux que les Flamands, mais au sein du gouvernement, ils sont tout aussi importants et à la table des négociations, ils sont tout aussi forts. Théoriquement, en échange, les Flamands ont le même pouvoir à Bruxelles. Mais ils ne l’utilisent pas. Ils ne l’utilisent pas du tout. »
  • Dans une rare interview au sujet de Bruxelles, accordée à la chaîne de télévision locale BRUZZ (généreusement subventionnée par la communauté flamande), De Wever explique comment il envisage l’avenir institutionnel de la capitale.
  • Ce faisant, De Wever esquisse le grand cadre de la structure de l’État belge, qui est en fait désavantageux pour la majorité flamande, estime-t-il : en raison des règles de « parité », entre autres, au sein du gouvernement, mais aussi pour la procédure de la sonnette d’alarme, la minorité francophone a presque autant de pouvoir. Plus encore, dans des organes comme le Comité de concertation, la Flandre est même systématiquement minoritaire : avec Bruxelles, la fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne, trois francophones sont assis autour de la table contre un ministre-président flamand.
  • D’autre part, selon De Wever, il existe une « compensation » dans notre système de gouvernement : la position de la minorité flamande à Bruxelles, qui, en échange, est autorisée à jouer « au-dessus de son poids ». Car à Bruxelles, officiellement bilingue, cette règle s’applique également: la parité au sein du gouvernement bruxellois, même si les Flamands y sont de loin minoritaires.
  • De Wever est particulièrement critique en ce qui concerne la situation politique de la Région de Bruxelles-Capitale, notamment l’attitude des politiciens flamands, qui co-gèrent la ville et la Région.
    • « Je ne dis pas cela avec beaucoup de plaisir. Mais une sorte d’aliénation se produit, par laquelle les Flamands de Bruxelles adoptent aussi de plus en plus l’attitude des Bruxellois flamands. »
    • « Ceux qui ont une responsabilité politique ici se tournent souvent vers la Flandre, si c’est pour attirer de l’argent. Mais dès qu’ils sont à Bruxelles, ils évitent scrupuleusement le mot Flandre. Alors ce sont des Bruxellois. »
    • « Oui, si vous voulez devenir bruxellois et que vous rêvez d’une identité bruxelloise, sachez bien que le lendemain, vous serez un nain politique. »
  • Comme « avertissement » aux politiciens flamands de Bruxelles, cela peut compter. Dans les couloirs de la N-VA, on pointe du doigt « des figures comme Guy Vanhengel, qui a simplement et sans cérémonie rejoint les listes du PS pour se faire élire : peut-on se déclarer vassal plus que cela ? ».
  • Le fait est que les politiciens flamands doivent obtenir très peu de voix à Bruxelles pour pouvoir ensuite construire une carrière disproportionnée en tant que ministre. Le socialiste flamand Pascal Smet a obtenu 4 562 voix en 2019, la ministre verte Elke Van den Brandt a engrangé à 4 320 voix et le ministre Open Vld Sven Gatz a consolidé 2 103 voix. Benjamin Dalle, pour le CD&V dans le gouvernement flamand pour les responsabilités communautaires de Bruxelles, a lui obtenu 2 044 voix.

Le contexte : Si l’on veut comprendre ce qui se joue ici, il faut remonter à la formation du gouvernement fédéral en 2020 et à l’accord raté entre le PS et la N-VA.

  • Paul Magnette (PS) a mis sur la table son modèle de « quatre régions à part entière » (Flandre, Bruxelles, Wallonie et territoires germanophones) fin 2020. Il s’agit en fait d’une sorte de confédéralisme, sans qu’on ait le droit de l’appeler ainsi, et sans surprise, cela coïncide avec les discussions que le PS et la N-VA avaient à l’été 2020.
  • À l’époque, les deux présidents étaient proches d’un nouveau cadre communautaire qui aurait signifié inévitablement une plus grande décentralisation. En échange de plus de pouvoirs pour les Régions, la N-VA semblait prête à « lâcher » Bruxelles, en particulier le lien via les Communautés.
  • Après tout, l’administration bruxelloise reste aujourd’hui une étrange combinaison d’une Région et des Communautés flamande et française qui gardent une main sur le gâteau : elles organisent (et paient) l’enseignement et la culture dans la capitale.
  • Les partis francophones de Bruxelles en sont frustrés depuis longtemps : pourquoi la capitale ne peut-elle pas devenir une Région à part entière et organiser tout ça elle-même ? En outre, il existe également un consensus du côté francophone sur le fait que l’enchevêtrement des gouvernements, par opposition au gouvernement flamand unique, n’est pas une solution pratique : la volonté de faire « une réforme interne de l’État est nécessaire du côté francophone » est de plus en plus forte.
  • Avec sa proposition de passer à quatre Régions, Magnette a voulu résoudre ce problème. C’était faisable pour la N-VA, si cela signifiait un pas substantiel vers leurs plans confédéraux pour l’ensemble.
  • Mais l’accord ne s’est pas concrétisé, malgré une bonne volonté de part et d’autre des anciens ennemis jurés que sont le PS et la N-VA : la faute aux libéraux qui, sous la direction de Georges-Louis Bouchez (MR), ont fait preuve d’une obstruction totale.
  • Cependant, le président de la N-VA a répété le même message à maintes reprises en 2021 : il doit y avoir un tel accord communautaire, une pacification du pays, entre eux et le PS. « Un accord historique en 2024 », a déclaré De Wever récemment. Si l’accord de 2020 ne s’est jamais concrétisé, il n’a pas disparu.

Pas de surprise : la N-VA balaie désormais officiellement la proposition du PS de créer quatre régions à part entière, lorsqu’il s’agit de Bruxelles.

  • Qu’il y ait ou non un rapprochement entre le PS et la N-VA, il est clair que De Wever n’a absolument pas l’intention de suivre la logique de Magnette. En outre, il en profite pour taper sur les politiciens flamands à Bruxelles qui seraient prêts à l’admettre : « Sont-ils vraiment en train de préparer la guillotine sous laquelle ils disparaîtront les premiers ? Retirer la Communauté flamande de Bruxelles « me semble être la chose la plus stupide que l’on puisse faire », a-t-il déclaré dans l’interview accordée à BRUZZ.
  • La N-VA propose un modèle complètement différent pour Bruxelles.
    • « C’est incroyablement compliqué, mais ce n’est pas non plus comme si vous alliez gagner des prix de beauté avec la gouvernance de Bruxelles aujourd’hui. »
    • « Vous vous concentrez sur les pouvoirs liés au lieu, les pouvoirs urbains. Vous fusionnez les communes avec la Région. Les districts de police devraient également être fusionnés. Et vous laissez les communautés jouer pleinement leur rôle. »
    • « Bruxelles est une grande ville, tout comme Anvers. Il faut un gouvernement communal puissant pour cela. (…) Bruxelles n’a pas été aidée par la création de ces régions. »
  • La N-VA se distancie ainsi fortement de Groen et de l’Open Vld, qui co-gouvernent avec le PS, Ecolo et DéFI au sein du gouvernement bruxellois. Le président de l’Open VLD, Egbert Lachaert, s’est notamment montré enthousiaste quant aux projets de Magnette. « Bruxelles est une ville cosmopolite que l’on ne gouverne plus à partir d’autres communautés. Une entité propre et un niveau local, ce serait plus efficace », avait-il alors tweeté à propos des projets du PS et des quatre régions.
  • Remarquable à l’époque : le CD&V, avec le leader local Benjamin Dalle, et la ministre fédérale de la Réforme institutionnelle Annelies Verlinden (CD&V), se sont montrés très dédaigneux à l’égard des propositions de Magnette : ils ne voient explicitement aucun intérêt à un démantèlement complet de la Communauté flamande à Bruxelles.
  • La réponse officielle de Verlinden à Magnette était donc hautement symbolique : pas de quatre Régions à part entière, mais un modèle « 2+2 ». Cela signifierait qu’en plus de la Flandre et de la Wallonie à part entière, il y aurait les régions inférieures de Bruxelles et germanophone. Cette idée a fait bondir Bruxelles, avant même d’aller plus loin.

Tout aussi frappant : en début de semaine, Magnette n’a pas non plus bougé d’un pouce en direction de la N-VA, lors de la conférence inaugurale très suivie à l’université de Gand.

  • Quiconque est autorisé à donner la conférence d’ouverture de Carl Devos à l’UGent, sait que toutes les caméras seront braquées sur lui : c’est devenu un véritable événement médiatique. Ainsi, en début de semaine, Paul Magnette (PS) a très délibérément prononcé un discours entier sur l' »écosocialisme », sa dernière grande conviction.
  • « Ah, Paul a encore trouvé une nouvelle croyance. Et regardez, cela va coûter beaucoup d’argent, et des taxes supplémentaires seront nécessaires de la part de chacun d’entre nous pour la payer. Cela ne fait-il pas un peu socialiste ? », ont commenté en plaisantant d’autres présidents de parti à propos du discours de Magnette. « Pense-t-il vraiment qu’il va gagner ou regagner une seule voix avec le corebusiness de quelqu’un d’autre ? Quelle étrange stratégie », a fait écho un autre.
  • Mais, ce que tout le monde attendait également, c’était de savoir comment Magnette allait se positionner sur le communautaire ? Et il s’ensuit une confession de foi presque tricolore, tout à fait dans l’esprit de la Vivaldi :
    • « Nous avons montré pendant la crise Corona que le fédéralisme coopératif peut fonctionner ».
    • « Je ne dis pas que tout fonctionne parfaitement en Belgique, mais notre structure étatique n’est pas forcément plus compliquée que celle d’autres pays. »
    • En outre, il a présenté des propositions visant à introduire une circonscription fédérale (s’éloignant ainsi du modèle confédéral), à transformer le Sénat « en une assemblée de citoyens » et à introduire une interdiction de cumul.
  • Il n’y a donc aucune trace de propositions à caractère confédéral, ni aucune allusion à la N-VA ou à De Wever.

Le contexte : Aucun des deux n’a à gagner d’un rapprochement public. Plus que cela, c’est même dangereux.

  • « Bien sûr, personne ne veut qu’on lui rappelle publiquement en ce moment ce dont nous avons tous discuté à l’été 2020, c’est assez évident », entend-on dans les couloirs. Pour Magnette, le MR de Georges-Louis Bouchez a certainement senti le sang couler du côté francophone : le président du PS veut-il vraiment démanteler la Belgique, avec cette « diabolique » N-VA ? « Magnette est vulnérable sur ce flanc ».
  • Ce n’est pas comme si quelqu’un rue de la Loi croyait une seconde que le MR ait soudainement embrassé la Belgique et soit devenu Belgiciste convaincu. Mais Bouchez y voit une opportunité politique, avec un message qui est facilement accepté par les électeurs de la Belgique francophone », explique un ministre informé.
  • En outre, diverses sources indiquent que les libéraux flamands, en particulier, commençaient à se sentir mal à l’aise lorsqu’on parlait trop des « bonnes » relations entre la N-VA et le PS. Cette situation, ainsi qu’un mécontentement général sur les différents dossiers au sein de la coalition, a conduit à un affrontement violent entre les dirigeants du PS et de l’Open Vld l’été dernier.
  • Mais cette échauffourée a entre-temps été réglée de manière quasi-publique : un dîner de conciliation entre Magnette et Egbert Lachaert a immédiatement fait l’objet d’une fuite, afin de souligner le fait que tous deux poursuivent ensemble le processus fédéral.
  • Il est clair que pour le « bien-être » de la coalition Vivaldi, il est préférable que Magnette garde ses distances avec De Wever. Au sens propre comme au sens figuré », nous explique un initié.
  • Et De Wever n’a pas non plus beaucoup à gagner d’un rapprochement ouvert. Le Vlaams Belang ne cesse de l’attaquer sur ce point : « Apparemment, il préfère s’allier avec le PS qu’avec nous », disent-ils systématiquement.
  • D’ailleurs, dans l’interview de ce soir, De Wever répète qu’il n’avait pas l’intention de conclure des accords avec le Vlaams Belang : « J’ai toujours dit très clairement que l’extrémisme de droite est la maladie de la Flandre et du Mouvement flamand. Un peu comme l’islamisme est la maladie de l’islam. Deux virus qui se renforcent mutuellement. Il est regrettable que l’extrême-droite soit à nouveau en progression dans toute l’Europe. Mais ce ne sont pas des partis avec lesquels je me sens en affinité. Et encore moins des partis avec lesquels je veux lancer des révolutions qui plongeront ma propre communauté dans le chaos et qui sépareront Bruxelles de la Flandre. »

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