L’Allemagne tourne à son tour le dos à Big Brother pour le contact tracing

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L’Allemagne a changé d’avis sur l’élaboration d’une application centralisée de recherche des contacts touchés par le coronavirus. Il s’agira plutôt d’une structure décentralisée, ont déclaré conjointement le directeur de la Chancellerie fédérale Helge Braun et le ministre de la Santé Jens Spahn. Le but: écarter la possibilité d’un Big Brother insinueux.

Tracing or not tracing? Telle est la question qui divise de nombreux pays d’Europe depuis plus d’une semaine. Alors que le pic de l’épidémie semble être derrière de nombreux pays, la prochaine phase du déconfinement ne pourra se faire sans prudence.

L’une des stratégies proposées pour contrôler le virus: la création d’une application de tracing. Le principe est simple, il s’agit de suivre la propagation du virus pour prévenir les personnes ayant été en contact avec des contaminés. La mise en place, elle, est bien plus laborieuse. Au cœur des préoccupations: le respect de la vie privée.

L’Allemagne a elle tranché: pas question de faire appel à Big Brother version 2020. Parmi les approches centralisées qui y ont été proposées, on trouve celle des données de proximité stockées et traitées sur un serveur contrôlé par une autorité nationale, tel qu’un service de santé. On ne retiendra pas cette proposition, des experts en matière de protection de la vie privée ayant pointé le risque de détournement et même de surveillance par l’État.

Approche décentralisée

Le choix se porterait donc plutôt sur une structure décentralisée: les données (éphémères) sont stockées localement sur l’appareil et ne sont téléchargeables qu’avec l’autorisation de l’utilisateur après un diagnostic au Covid-19 confirmé, explique le site Tech Crunch.

Cela passe par un intermédiaire, un serveur relais utilisé pour diffuser les identifiants infectés. Une approche qui permet aux appareils de calculer localement s’il existe un risque nécessitant une notification.

L’Allemagne entame ici un virage à 180 degrés puisqu’elle appuyait jusque-là le projet paneuropéen de traçage de proximité préservant la vie privée (PEPP-PT) qui soutient une centralisation agressive (malgré une garantie du respect de la vie privée). L’objectif de cette initiative: construire une ligne de front commun sur les composantes numériques essentielles de la lutte mondiale contre le Covid-19.

De nombreux experts européens de la protection de la vie privée se sont empressés de critiquer une telle approche, notamment un groupe d’universitaires développant un protocole décentralisé appelé DP-3T. La Commission européenne a également recommandé une technologie décentralisée pour renforcer la confiance dans de telles applications et en encourager l’utilisation. Car si personne n’est prompt à installer une application de tracing sur son smartphone, autant dire qu’elle perd toute son utilité.

La France et Big Brother

Avec ce retrait de l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni restent les deux principaux partisans de l’approche centralisée pour le contact tracing. Le camp centralisé en Europe en prend un sacré coup, mais le soutien du gouvernement français semble presque indéfectible. Pourtant, le débat fait toujours rage.

Le gouvernement français avait d’abord annoncé un débat sur son propre projet d’application de contact tracing, ‘Stop Covid’. Un débat sans vote possible. Cette décision a suscité de vives critiques et provoqué un rétro-pédalage du gouvernement français. Vote, il y aura. Mais le ministre du Numérique Cédric O rappelait hier encore l’importance d’une telle application. Le gouvernement n’en démordra pas si facilement.

Et chez nous?

La possibilité d’une telle application de tracing a également été évoquée chez nous. Avant d’être écartée (en tout cas pour l’instant) par le ministre de l’Agenda numérique, Philippe de Backer: ‘il n’y a pas besoin d’une application pour la recherche de contacts, elle peut être effectuée manuellement et elle existe depuis des années’, indiquait-il le 23 avril sur les ondes de la VRT.

Le lendemain, le Conseil National de Sécurité en dévoilait davantage sur sa mise en oeuvre: cela se fera grâce à… Un call center. ‘On ne sait pas encore s’il y aura un call center national et cofinancé par les Régions ou si chaque entité aura son call center. L’agenda non plus n’est pas encore établi’, explique à La Libre le ministre bruxellois de la santé, Alain Maron (Ecolo).

Ce (ou ces) call centers devront entrer en contact avec les personnes contaminées et retracer les contacts qu’ils ont pu avoir. Il s’agira ensuite de les encoder dans une banque de données, une tâche pour laquelle 2.000 enquêteurs devront être formés. Mais ce système existe déjà bel et bien: ‘ce qui sera mis en place existe en fait déjà pour, par exemple, le suivi d’un patient atteint de la tuberculose. Les informations sont gérées par Sciensano via la banque de données fédérale E-Health‘, indique Alain Maron.

Viendra ensuite, peut-être, une application de type ‘Stop Covid’. Le fédéral n’a pas définitivement enterré cette possibilité. ‘Il faudra voir comment les deux pourraient s’articuler, mais si une appli doit être lancée, elle ne viendra de toute façon pas remplacer le système des call centers qui restera au cœur du tracing’, prévient le ministre bruxellois. Ce n’est donc pas aujourd’hui que les railleries s’arrêteront sur Twitter.

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