En Suède, c’est le monde à l’envers: ‘Les pro-confinement et pro-masque sont censurés et agressés’

A l’étranger, la gestion suédoise a été prise comme un exemple par les anti-lockdown, comme ici lors d’une manifestation à Munich. (Photo by Alexander Pohl/Sipa USA)

Là où la quasi-totalité des pays du monde ont mis en place des mesures sanitaires strictes (masque, confinement, distanciation sociale, etc.) pour contrer la pandémie, la Suède n’a instauré (presque) aucune restriction, faisant confiance au bon sens de ses citoyens. Elle a longtemps misé sur l’immunité collective, avant de s’en distancer, sans pour autant se montrer plus restrictive. Un an après le début de la crise, les opposants à la stratégie nationale n’en peuvent plus. À bout, certains ont même fui le pays, fatigués et apeurés par une cabale ‘systémique’, qui serait menée tant par les experts, que les médias et la population. Témoignages.

Avec plus de 13.000 décès enregistrés à ce jour, le bilan suédois de lutte contre le coronavirus fait triste figure à côté de ses voisins danois (2.395), finlandais (801) et norvégiens (641). La faute, disent les détracteurs de la stratégie locale, au pari de l’immunité collective. ‘En ayant mis en place les mesures sanitaires de base, telles que préconisées par la communauté scientifique internationale, nous pourrions avoir des chiffres similaires à ceux des autres pays scandinaves. Malheureusement, nous sommes très loin du compte’, déplore Lonni Besançon, chercheur français en visualisation de données établi en Suède depuis 2018.

Les défenseurs de la stratégie suédoise argueront que leur pays ne peut pas être comparé à ses voisins et que, au final, les bienfaits sur les plans psychologiques et économiques seront bien supérieurs. Chacun ses arguments, nous ne referons pas le débat ici. Le problème, justement, c’est qu’il n’y a pas de débat. C’est en tout cas ce que tentent de dénoncer plusieurs centaines de chercheurs de tous horizons, ayant pour la plupart un lien de sang ou de sol avec la Suède.

Les défenseurs du masque harcelés

Keith Begg est Irlandais. Diplômé en études européennes et en relations internationales, il a travaillé comme responsable de communication auprès de diverses ONG de défense des droits de l’homme et de l’environnement. Il a arpenté le monde pendant de nombreuses années, avant de s’installer en Suède – par amour – en 2013.

Dès le début de la crise, Keith Begg s’est aperçu que les autorités suédoises avaient pris une direction totalement à l’opposé de ce qui se faisait ailleurs. ‘A un stade précoce, il est devenu clair que la Suède ne suivait pas les preuves scientifiques pour gérer la pandémie’, explique-t-il. Souhaitant faire bouger les choses, il tente de tirer la sonnette d’alarme sur les réseaux sociaux. Mais, comme les autres personnes osant critiquer la stratégie suédoise, il se prend une nuée de ‘menaces, insultes et commentaires racistes’. ‘J’ai aussi été victime de doxing: tous mes détails personnels ont été publiés sur un groupe Facebook comprenant des milliers de membres, avec la légende «Here he is»’, raconte-t-il.

Afin de pouvoir continuer à remettre en cause la stratégie suédoise sans devoir subir les foudres de ses défenseurs, Keith Begg a l’idée de créer un groupe privé sur Facebook: MEWAS (pour Media Watchdogs of Sweden). ‘Nous étions un groupe de citoyens préoccupés qui souhaitaient faire connaître la vérité sur ce qui se passait en Suède’, décrit-il. ‘Souvent, les médias internationaux ont publié des articles basés sur des témoignages du gouvernement et de la FHM (l’agence de la santé suédoise, ndlr), qui étaient trompeurs et factuellement inexacts. […] Nous les vérifiions et écrivions aux journalistes avec notre propre fact checking.’

Le groupe gagne rapidement des membres, dont des chercheurs suédois habitant à l’étranger ou des chercheurs étrangers établis en Suède, pour en compter jusqu’à 200. La plupart sont pro-masque et pro-confinement. Dénoncés par certains extrémistes, ils en ont payé le prix. ‘Certains de nos membres se sont fait arracher des masques ou se sont fait cracher dessus en public, simplement car ils portaient un masque. Des gens ont également perdu leur emploi pour avoir porté des masques, car cela contrevenait aux recommandations de la FHM’, témoigne Keith Begg.

Tout récemment, une école de Stockholm a renvoyé un élève chez lui car il portait un masque en classe.

Le port du masque n’est recommandé que depuis début janvier. Et seulement dans les transports, aux heures de pointe. (Jessica Gow/TT News Agency via AP)

Lonni Besançon ne fait pas partie de MEWAS. Mais son témoignage est similaire à celui de Keith Begg et des autres membres de MEWAS.

‘Dans la rue, quand je mets mon masque, on me regarde de travers. C’est un exemple parmi tant d’autres, mais il y a une véritable peur du masque chez les Suédois’, raconte le chercheur français. ‘Tout cela est dû à une mauvaise communication de la part des autorités sanitaires et politiques, qui ont dit un jour qu’un masque mal porté était plus dangereux qu’un masque non porté’.

Si Lonni Besançon n’a pas eu droit aux menaces aussi graves que Keith Begg, il dresse le même constat: le débat est impossible. ‘Même certains proches, au début de la crise, m’ont fait comprendre que ça ne se faisait pas de critiquer le gouvernement et que les politiques savaient ce qu’ils faisaient. En gros, on m’a dit « Fous pas la merde, ne fais pas la révolution. Ici, on n’est pas en France. »‘, explique-t-il.

Les médias embrayent

Bien plus que les réticences de la population suédoise à oser remettre en question leurs autorités, les deux hommes dénoncent les œillères de la FHM et la complicité des médias suédois. ‘Plusieurs déclarations de Anders Tegnell (l’épidémiologiste en chef de la Suède, ndlr) et de ses collègues auraient fait scandale partout ailleurs. Mais pas en Suède. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi les journalistes suédois ne disent rien’, déplore Lonni Besançon, incrédule.

Le chercheur français fait notamment référence aux erreurs trouvées dans les travaux du pédiatre et épidémiologiste Jonas Ludvigsson. Souhaitant garder les écoles ouvertes à tout prix, il a utilisé des arguments totalement infondés et a même tronqué des chiffres sur la surmortalité infantile. Lonni Besançon, avec des collègues, a souligné le fait que les éléments sur lesquels le pédiatre basait ses conclusions avaient peu de sens. Mais les médias suédois ne se sont pas emparés de l’affaire. ‘Par contre, quand Ludvigsson a à son tour reçu des menaces de mort, toute la presse en a parlé et les autorités ont eu tôt fait de renforcer la loi afin de protéger les chercheurs. Mais pour les scientifiques qui ne soutiennent pas la ligne de conduite nationale et qui se font harceler depuis des mois, personne n’a bougé le petit doigt’, constate-t-il.

Keith Begg va plus loin. Pour lui, ‘les médias suédois n’ont été qu’un porte-parole du gouvernement, de la FHM et des experts alignés sur leurs politiques’. Ensuite, c’est son groupe Facebook qui en a fait les frais. Le mois dernier, des journalistes de Sveriges Radio, la radio publique suédoise se sont ‘infiltrés’ sur MEWAS. Ils en ont ensuite dépeint un sinistre portrait. Dans l’article qui lui a été réservé, le groupe a été présenté comme relayant des ‘propos et méthodes inquiétants’ et comme tentant ‘d’influencer les intérêts suédois à l’étranger, ce qui peut affecter les citoyens suédois’.

Dans la foulée, Emma Frans, une épidémiologiste très suivie, a qualifié MEWAS de ‘menace pour la démocratie’. La FHM a elle aussi réagi, estimant ‘désagréable’ et ‘choquant’ qu’une telle chose se passe en Suède.

Ce reportage de la radio publique suédoise et les nombreuses critiques qui en ont découlé ont fini par pousser Keith Begg à quitter le pays, pour retourner en Irlande. Les menaces virulentes venant de quidam, il parvenait à les encaisser. Mais que les médias et des scientifiques participent à cette cabale – plus indirectement, bien sûr – il ne l’a pas supporté.

‘C’est la rhétorique utilisée par les experts, les médias suédois et les autorités de l’État qui m’a vraiment fait peur. C’était exactement le type de discours que j’avais entendu à l’époque où je travaillais pour les droits de l’homme dans des États autoritaires comme le Cambodge, la Biélorussie ou l’Azerbaïdjan. C’était tellement étrange qu’à chaque fois que je sortais, je regardais par-dessus mon épaule. Je prenais peur quand une voiture s’arrêtait près de moi. Entendre des experts incompétents soutenus par l’élite me qualifiant moi et les autres de ‘menace pour la démocratie’ a été la goutte d’eau. J’attendais qu’on frappe à la porte…’, confie-t-il.

Parole à la défense

En un an, la Suède se serait-elle transformée en une dictature où tous les médias seraient à la botte de l’Etat et où chaque opposant serait contraint au silence ? Absolument pas, répond Anders Pontara, rédacteur en chef d’Ekot, le programme de Sveriges Radio à l’origine du premier reportage au sujet de MEWAS.

‘En général, je dirais que les médias suédois ont bien fait leur travail et ont rencontré les mêmes difficultés que de nombreux médias à travers le monde pour réussir à appréhender ce tout nouveau virus et à en rendre compte. À la radio suédoise, nous ne soutenons pas du tout le gouvernement, nous sommes une entreprise de service public indépendante. Ce n’est pas notre rôle de soutenir qui que ce soit’, assure Anders Pontara.

‘Notre travail consiste à rendre compte et à examiner la stratégie et la prise de décision la concernant, et à donner l’occasion à de nombreuses voix différentes de se faire entendre. Et c’est ce que nous faisons.’

A titre d’exemple, le journaliste de Sveriges Radio rappelle que le professeur Björn Olsen, totalement opposé à la stratégie nationale, a eu largement voix au chapitre dans les médias. ‘Il a eu sa propre émission de radio en direct aux heures de grande écoute avec nous l’été dernier’, raconte Anders Pontara.

Notons toutefois que lors de cette même émission, le Pr Olsen a lui-même émis des griefs à l’égard du traitement médiatique suédois du coronavirus, déplorant le manque de questionnement autour de la stratégie nationale. ‘Le sectarisme est dangereux, et de nombreux médias ont été des prédicateurs fidèles au sein de la secte entourant la stratégie suédoise. Les groupes bénéficient [normalement] de la présence d’un avocat du diable dans la pièce, un questionneur qui remet en question la pensée de groupe et sa vision étroite. C’est ce qui manquait manifestement lorsque l’Agence de santé publique a qualifié la pandémie de coronavirus de grippe ordinaire’, a-t-il notamment dénoncé.

Anders Tegnell, l’épidémiologiste en chef de la Suède. (Fredrik Sandberg / TT via AP)

Si Sveriges Radio semble s’être quelque peu démarquée de la concurrence, le problème semble donc bien réel. Mais si la radio prétend offrir une couverture équitable du débat national, pourquoi a-t-elle publié un article à charge de MEWAS – ‘diffamatoire’, selon Keith Begg- ? Anders Pontara a une réponse claire. Il assume le point de vue de son média.

‘Selon les experts en matière d’influence de l’information, ce groupe se démarque par sa rhétorique dure, accusant les responsables de la stratégie suédoise de crimes contre l’humanité et établissant des parallèles avec le nazisme. Les membres du groupe ont tenté d’influencer d’autres pays pour qu’ils ferment les frontières avec la Suède. Les membres du groupe ont également ciblé individuellement des scientifiques et des journalistes. MEWAS est un groupe Facebook se présentant comme une ONG et coordonnant différentes actions pour influencer le débat, mais où les membres du groupe ont rarement été présentés de cette manière dans les médias. […] Du point de vue scientifique, il est également intéressant de noter que plusieurs membres du groupe sont des chercheurs dans des universités suédoises, certains sont des experts dans des domaines pertinents, mais plusieurs ne le sont pas’, explique le journaliste suédois.

Pour être complet, soulignons que l’ONG Reporters sans frontière s’est penchée sur cette affaire. Elle a dit avoir été interpellée par MEWAS pour modifier la position de la Suède dans son classement mondial de la liberté de la presse. L’organisation a donc demandé à sa section suédoise d’enquêter. D’après celle-ci, ‘la campagne du groupe portait essentiellement sur la critique de la stratégie suédoise, ce qui ne relève pas du mandat de l’organisation’. RSF Suède a tout de même tenu à indiquer que ‘le débat sur la stratégie suédoise a atteint un plafond élevé et que les critiques ont pu s’exprimer’. En 2020, la Suède a été classée 4e au ranking mondial de RSF sur la liberté de la presse. Ce classement a toutefois été établi sur base des données de 2019, ce qui ne comprend donc pas le traitement médiatique de la pandémie.

Comment expliquer ce phénomène ?

Lorsqu’on leur demande pourquoi le débat est cadenassé en Suède, nos interlocuteurs avancent chacun les mêmes arguments: c’est une question de mentalité. Cette explication s’axe sur deux points principaux. D’une part, les Suédois auraient une confiance aveugle en leur gouvernement. D’autre part, ils seraient fiers d’être différents du reste du monde, la fameuse « exception suédoise ».

‘Les gens n’ont eu aucune raison de douter de leur gouvernement car la Suède, contrairement à la plupart des autres pays européens, a connu très peu de crises importantes au cours des 100 dernières années. Je pense que la Suède est une nation endommagée par la paix et que le caractère d’un pays n’est vraiment révélé que pendant une crise’, estime Keith Begg.

Quant à Lonni Besançon, il trouve les mots pour illustrer en quoi consiste l’exception suédoise. ‘Quand on leur dit qu’ils sont les 1e de la classe dans de nombreux domaines, comme la santé ou l’éducation, ils jouent les modestes. Ils disent: « Mais non, tout ça, c’est normal, pas besoin de nous féliciter ». Par contre, si on les critique, ils s’insurgent: « Comment oses-tu nous critiquer ? On est les meilleurs ! ». Ils ont une vraie confiance en leur pays et en leurs politiciens. Accompagnée d’une volonté d’être différent. C’est très compliqué de casser cette image-là. Dès qu’on tente d’argumenter en défaveur de la Suède, on se ramasse des arguments méchants’, analyse le chercheur français.

Depuis quelques semaines, les autorités ont commencé à instaurer une poignée de mesures sanitaires. Elles ont été accueillies par des manifestations, parfois violentes. (Henrik Montgomery / TT via AP)

Un an après le début de la crise sanitaire, la Suède pourrait-elle encore se montrer capable de se remettre véritablement en question et de changer son fusil d’épaule ? Après tout, le roi Charles XVI Gustave est lui-même sorti du bois, qualifiant la stratégie nationale d’échec. Suite à cela, le gouvernement suédois s’est donné les moyens d’instaurer bon nombre de mesures sanitaires… sans pour autant en activer beaucoup. Nos deux interlocuteurs ont donc peu d’espoir.

‘L’incompétence, le manque de responsabilité et l’obligation de rendre compte sont endémiques au sein du gouvernement suédois et de la fonction publique. […] La gestion de la pandémie a été définie par des mensonges, des dénégations et du révisionnisme’. accuse Keith Begg. ‘Je peux comprendre cette mentalité de ne jamais trop s’indigner. Cela peut avoir des retombées positives au quotidien et contribuer à un climat sociétal non-conflictuel. Mais c’est lors d’une telle crise qu’on voit les limites d’un peuple qui n’a pas de regard critique sur son gouvernement’, affirme Lonni Besançon.

Les prochaines élections législatives auront lieu l’an prochain. Pour Keith Begg, il y a peu de chances que les gouvernants actuels paient les conséquences de leur gestion de la pandémie. ‘Il est difficile de passer d’une société consensuelle et conformiste à des sociétés plus actives que l’on voit en Allemagne, en Belgique, en France et en Irlande par exemple, où les politiciens et les représentants de l’État sont constamment interpellés et tenus responsables par l’opposition, les médias et les puissants mouvements de la société civile. Cela fait cruellement défaut en Suède aujourd’hui. Les élections en Suède auront lieu en 2022 et je crains que les résultats ne laissent la Suède dans une situation plus précaire que celle que nous voyons aujourd’hui. Peut-être qu’alors les gens se réveilleront’, conclut-il.

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