De Croo reçoit la Vivaldi demain soir: une occasion bien nécessaire de détendre l’atmosphère après les hostilités du jour entre le PS et l’Open VLD

Le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) invite le kern ce soir chez lui, à Brakel. Il n’est pas clair s’il sera aux fourneaux, mais il est certain que l’atmosphère a besoin d’un petit coup de détente : ce matin, les choses ont chauffé entre la secrétaire d’État au Budget Eva De Bleeker (Open Vld), la ministre des Pensions Karine Lalieux (PS) et le secrétaire d’État à la Relance Thomas Dermine (PS). Dans une interview musclée, la libérale a exhorté le PS à « prendre des mesures urgentes », et elle a brandi la promesse faite à la Commission européenne de commencer enfin à réformer les retraites. Si pas, « l’Europe ne versera pas l’argent pour le plan de relance ». Les deux socialistes n’ont pas laissé passer: « La réforme des retraites mérite mieux que des coups de gueule dans la presse. La politique est un sport d’équipe », a par exemple déclaré Thomas Dermine. Cela promet au vu du contexte politique: la Vivaldi s’est engagée dans une course contre-la-montre pour dégager un accord sur les retraites. Et puis il y a le contexte économique: la BCE a annoncé de nouvelles hausses des taux d’intérêt, alors que l’inflation culmine à 9,65 % chez nous. Sans oublier que l’inflation de base (sans les produits énergétiques volatils et les produits alimentaires non-transformés) s’accélère pour atteindre 5,07 %.

Dans l’actualité : Un barbecue à Brakel vendredi soir.

Les détails : Pour la énième fois, la Vivaldi doit aplanir les tensions

  • Une menace pas du tout voilée de la secrétaire d’État Eva De Bleeker aujourd’hui dans Le Soir et De Standaard : elle rappelle que l’Europe exige que les pensions en Belgique soient réformées, sinon nous risquons de ne pas recevoir les milliards de l’aide européenne (4,5 milliards d’euros, au lieu de 6 milliards, cela vient d’être confirmé). Après tout, c’était l’une des conditions de la Commission européenne.
  • « Continuer à reporter des réformes structurelles a de graves conséquences pour l’avenir de notre pays. Si l’Europe ne peut pas verser ses fonds parce que nous n’avons pas fait notre travail, cela mettra en péril de nombreux investissements importants. Il est grand temps d’agir, au lieu de jouer au poker avec l’avenir et la crédibilité de ce pays », a déclaré De Bleeker, qui s’était déjà baptisée par le passé comme « la Dame de fer de Vivaldi ».
  • Le titre de De Bleeker n’a pas forcément aidé à sa crédibilité : lors de la grande discussion budgétaire de l’automne 2021, ses remarques n’ont guère été prises en compte.
  • Mais la pression de l’UE explique pourquoi tout le monde, y compris le PS, veut un accord sur les retraites avant l’été. Seulement, la question reste de savoir de quel accord il s’agira. Ce qui est maintenant sur la table semble moins ambitieux, et ne contient en fait qu’un seul véritable levier pour maintenir les gens en activité plus longtemps : l’accès à la pension minimum. Il y a encore quelques disputes à ce sujet (le PS veut 10 ans de carrière, même à temps partiel, l’Open Vld veut 20 ans à temps plein), mais même cette épine est plutôt un élément marginal, en l’absence de tout accord.
  • Et le PS n’a absolument pas goûté l’attaque de De Bleeker et de l’Open Vld ce matin, contre la ministre des Pensions, le ministre de l’Emploi. mais aussi contre la compétence du golden boy des socialistes, Thomas Dermine. Le PS a parlé d’une « attitude déloyale » : « Je vous demande de respecter la méthode que le Premier ministre a proposée », a fustigé Dermine.
  • « Je suis convaincu que la Belgique pourra justifier auprès de la Commission européenne qu’elle a rempli ses obligations. C’est ma responsabilité. Les remarques de la secrétaire d’Etat au Budget ignorent la réalité : nos relations avec la Commission européenne sont excellentes. Le secrétaire d’État crée une confusion inutile dans le débat sur des questions essentielles pour nos citoyens », a-t-il souligné, en rejetant toute pression de l’UE et donc de De Bleeker.
  • De son côté, Karine Lalieux (PS) tombait des nues: « La secrétaire d’État est-elle contre l’indexation des pensions alors que l’inflation atteint des sommets ? Est-elle contre un revenu digne pour les millions de pensionnés de notre pays ? Oui, le nombre de pensionnés augmente, c’est une tendance connue depuis des années ! Que veut Mme De Bleeker ? Que l’on revienne sur les acquis de ce gouvernement qui a investi massivement dans la revalorisation des pensions ? Que l’on diminue le revenu des pensionnés pour compenser cette hausse de leur nombre ? Ça sera sans moi et sans les socialistes ! ». Grosse ambiance.

Le contexte : Entre-temps, les choses se présentent très mal pour le taux d’intérêt de la dette nationale belge, qui est élevée.

  • Ce sont les prédictions de l’économiste Stefaan Van Parys, le spécialiste belge de la dette publique à la Banque nationale. Il est venu à la Chambre la semaine dernière pour une audition et a dressé un tableau sombre des années à venir :
    • « La période des taux d’intérêt bas est terminée », a-t-il déclaré.
    • Et selon ses estimations, la Belgique devra payer des milliards d’intérêts supplémentaires sur la dette nationale : la charge d’intérêts passera de 1,5 à 3 % du PIB.
    • Cette charge supplémentaire, combinée à un budget déréglé, ferait passer la dette publique de la Belgique de 105 % du PIB aujourd’hui à 130 % en 2030.
  • Lors de la conférence annuelle de la Banque centrale européenne, trois banquiers centraux de premier plan ont confirmé cette prédiction : tant Christine Lagarde (BCE) que Jay Powell, de la Réserve fédérale américaine (Fed), et Andrew Bailey, de la Banque d’Angleterre, ont appelé à une « action rapide » pour éviter que l’inflation ne s’insinue partout et ne nécessite ensuite des mesures encore plus draconiennes.
  • C’est un comble, surtout pour Lagarde, qui a continué à minimiser l’inflation jusqu’à la fin de 2021 et même après le début de la guerre en Ukraine, en niant qu’il y avait vraiment un problème. La BCE a refusé de relever ses taux d’intérêt pendant des mois. Aujourd’hui, elle reste plutôt prudente sur la zone euro, alors que la banque centrale américaine, la Fed, a déjà annoncé de fortes hausses des taux d’intérêt et s’apprête à poursuivre.
  • Mais au Portugal, Lagarde a fait un sacré tournant à 180 degrés : « Nous ne reviendrons pas à une ère de faible inflation. Des forces sont à l’œuvre, résultat d’une pandémie et d’un choc géopolitique, qui changent fondamentalement la donne et le paysage dans lequel nous évoluons. » Powell a ajouté « que la faible inflation semble être une époque révolue ».
  • Côté américain, on a admis la situation avec une certaine modestie, ce qu’on n’a pas retrouvé chez la Française. « Nous comprenons de mieux en mieux à quel point nous comprenons peu l’inflation », a déclaré M. Powell.
  • En Europe, des éléments beaucoup plus politiques sont en jeu : la zone euro doit être maintenue ensemble à tout prix. Mais des taux d’intérêt plus élevés signifient inévitablement que les différences entre les pays de l’euro peuvent s’accroître : les pays du sud de l’Europe sont considérés comme beaucoup moins solvables, et paient donc plus d’intérêts. Mais si l’écart devient trop important, c’est-à-dire la différence entre ce que l’Allemagne paie et, disons, l’Italie ou la Belgique, l’euro lui-même est mis en péril.
  • C’est exactement ce qui s’est passé après la crise bancaire de 2008 : il appartient à Lagarde d’éviter ce scénario à tout prix. Elle a également souligné hier que l’impact de la guerre en Ukraine sur l’Europe est beaucoup plus important : « Nous ne sommes pas dans la même situation que les États-Unis. »
  • En tout cas, ces taux d’intérêt élevés sont en train de devenir un facteur sérieux à prendre en compte pour les finances publiques : tous ceux qui sont très endettés, le gouvernement fédéral, mais aussi wallon, ainsi que la communauté française, risquent bientôt de devoir éviter une boule de neige des taux d’intérêt.

En attendant : Malgré cela, les chiffres de l’inflation en Belgique sont plus qu’inquiétants.

  • Les chiffres de l’inflation belge ont provoqué une nouvelle vague de panique : elle a encore augmenté, passant de 8,97 % le mois dernier à 9,65 % en juin. Cela va à l’encontre de la prédiction générale selon laquelle l’inflation serait « à son apogée ». Les économistes continuent de dire (et d’espérer) que l’inflation diminuera à l’automne, mais rien n’est moins sûr.
  • La plaisanterie a immédiatement circulé dans la rue de la Loi « que l’inflation est maintenant à son comble dans les sondages pour un certain nombre de partis de la Vivaldi » : une référence amère aux tristes résultats obtenus par l’Open Vld et CD&V dans les consultations ces jours-ci.
  • Mais en même temps, c’est l’alerte rouge sur de nombreux fronts : le seuil d’inflation de 10 % est désormais vraiment en vue. Le taux d’inflation qui s’en approchait le plus remonte à 1982.
  • Nous savons depuis des mois que les produits énergétiques sont le principal moteur de cette augmentation des prix : La Russie et le Moyen-Orient s’enrichissent de jour en jour à cause du conflit que Vladimir Poutine a imposé à l’Ukraine. Mais le pétrole et le gaz ne contribuent « qu’à » 4,81 %. L’autre partie concerne l’ensemble de l’économie.
  • Les prix des denrées alimentaires sont devenus un facteur important. Mais c’est l’inflation sous-jacente (l’inflation qui exclut les produits les plus volatils comme l’énergie et les produits alimentaires non transformés) qui est particulièrement inquiétante : elle s’élève à présent à 5,07 %. Cela indique que l’inflation a atteint tous les pans de l’économie.
  • En Europe, la situation est catastrophique, l’inflation atteignant plus de 10 % en Espagne. Le seul point positif est l’Allemagne, où elle est (déjà) passée de 8,7 à 8,2 %. La France, en revanche, connaît une inflation nettement plus faible, mais c’est parce qu’elle conserve sa propre production d’électricité et impose des plafonds aux prix de l’énergie.

Les conséquences politiques : Les employeurs tirent la sonnette d’alarme. L’analogie avec les années 1980 est de retour.

  • La grande question est maintenant de savoir si l’inflation va amorcer une tendance à la baisse, comme les experts ne cessent de le prêcher. Car en Ukraine, on se dirige certainement vers une guerre d’usure, et pendant ce temps, l’incertitude augmente quant à l’approvisionnement énergétique de l’Europe en hiver : la fin des prix excessifs du gaz ne semble pas en vue, au contraire.
  • En Belgique : les salaires augmentent avec l’inflation, grâce à l’indexation automatique. Mais du coup, les entreprises qui le peuvent augmentent leurs prix pour protéger leurs marges bénéficiaires : c’est la fameuse spirale salaires-prix, où l’indexation des salaires alimente en fait l’inflation. Il s’agit d’une situation très menaçante, qui porterait gravement atteinte à l’économie belge et ralentirait la croissance.
  • La FEB a rapidement saisi les derniers chiffres pour tirer la sonnette d’alarme. « Avec une inflation sous-jacente de plus de 5 %, la spirale salaires-prix bat son plein. Et le plus inquiétant, c’est que les entreprises sont les seules à absorber le choc économique aujourd’hui. Combien de temps allons-nous continuer à nier le problème et à faire l’autruche ? », a déclaré Pieter Timmermans, président de la FEB.
  • Il a été rejoint par Marcia De Wachter, ancienne directrice de la Banque nationale, mais aussi conseillère à l’époque des gouvernements de Wilfried Martens (CD&V). Dans les années 1980, ce dernier a dû faire face à une telle crise d’inflation en Belgique. Vers la fin de 1981, après de fortes pressions du FMI, le gouvernement Martens V change de cap. On s’en est finalement sorti avec une dévaluation du franc belge, une option qui n’existe évidemment plus à cause de l’euro.
  • « Une inflation de 10 % combinée à une indexation des salaires, c’est intenable pour nos entrepreneurs. Le gouvernement doit de toute urgence étudier des mesures visant à maintenir les entreprises en bonne santé, rentables et compétitives. Souvenez-vous de 1981 », a déclaré De Wachter.

En résumé: la réduction de la charge sur le travail pourrait être une solution. Mais la réforme fiscale piétine.

  • Pour briser la spirale des prix des salaires, les employeurs mettent depuis des semaines la solution la plus simple sur la table : un saut d’index. Cela signifie qu’il faut sauter une ou plusieurs hausses de l’indexation, et donc renoncer effectivement à un certain pouvoir d’achat par rapport à l’inflation. C’est de facto ce qui se passe dans les pays voisins : il n’y a pas d’indexation automatique, et l’analyse des négociations salariales y montre que les entreprises accordent des augmentations substantielles, non pas du niveau de l’inflation actuelle, mais de quelques pour cent en dessous.
  • Renoncer à cette indexation ou même la simple évocation d’un saut d’index est un blasphème absolu pour les syndicats, qui s’estiment déjà totalement coincés parce que la loi sur les normes salariales (la loi de 1996) ne leur laisse aucune marge de négociation. Les auditions d’hier à la Chambre ont surtout montré à quel point les syndicats restent combatifs sur cette question. La CSC et la CGSLB attendent « un signal » du gouvernement en septembre. « Si rien ne bouge, nous tirerons les mêmes conclusions que la FGTB », a déclaré Marc Leemans (CSC/ACV): alors il y aura une grève.
  • Politiquement, il n’y a pas un seul parti, pas même l’Open Vld ou le MR, qui ose remettre ouvertement en question l’indexation ou parler d’un saut d’index. Le CD&V, qui dans certains domaines de la politique sociale et économique tend à pencher à droite au sein de la Vivaldi, a carrément adopté le même langage guerrier que les syndicats : « Bas les pattes sur l’indexation », est la nouvelle devise du ministre des Finances, Vincent Van Peteghem (CD&V).
  • Mais il existe d’autres solutions pour remédier à l’effondrement des coûts salariaux en Belgique. Et tous les chemins semblent mener à Rome, ou à ce que la politique belge appelle la « réforme fiscale ». Le problème est évident : la Belgique taxe très lourdement le travail. Avec une indexation des salaires de 2 %, environ 26 % constituent le salaire net, et le reste disparaît dans les cotisations sociales et les impôts.
  • Pour l’instant, cependant, le capital politique de la Vivaldi parait bien trop limité pour changer réellement de cap. Après des protestations au sein de la coalition, la réforme fiscale a été ajoutée aux « chantiers » de la Vivaldi pour l’été, mais personne ne croit qu’elle sera réellement adoptée. Toutefois, Van Peteghem présentera ses plans avant le 21 juillet. On parle désormais du 5 juillet, avec le résumé des différents rapports d’experts (trois en tout).
  • La réforme des pensions, qui est à l’ordre du jour du kern ce soir (bien que tout le monde s’attende à une percée seulement ce week-end), n’a plus vraiment d’ambition structurelle. Dans tous les pays où un taux d’emploi de 80 % est atteint (Allemagne, Pays-Bas, pays scandinaves), les travailleurs font encore partie du marché du travail bien après l’âge de 60 ans. Cela pourrait être le sujet de vendredi soir, après les saucisses.

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