Comment les mensonges de Poutine sur le Covid-19 ont provoqué de nombreuses victimes en Russie

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Le bilan officiel du coronavirus en Russie est d’un peu moins de 103.000 morts. Mais au moins 400.000 personnes supplémentaires sont mortes pendant la pandémie par rapport à ce qui est indiqué dans les statistiques officielles les plus citées. Tous ces décès ne sont pas nécessairement dus au virus. Mais ils tendent à montrer que l’affirmation du président Vladimir Poutine selon laquelle son pays a mieux géré le Covid-19 que la plupart des autres pays ne tient pas la route. Au contraire, la Russie a fait bien pire. Et mentir à ce sujet s’avère être une des raisons de cette débâcle.

Une analyse des données relatives à la mortalité montre que le nombre de décès en Russie durant la pandémie l’année dernière était de 28% supérieur à la normale – une augmentation de la mortalité plus importante qu’aux États-Unis ou dans la plupart des pays d’Europe. En Belgique, par exemple, le taux de surmortalité était de 16,6%.

Pendant la majeure partie de l’année écoulée, la Russie a semblé se concentrer davantage sur les relations publiques et les aspects économiques de la pandémie que sur la lutte contre le virus lui-même. Après un lockdown strict de deux mois au printemps dernier, le gouvernement a largement levé les restrictions au cours de l’été, alors même que la maladie semblait se propager plus rapidement.

À l’automne, les scientifiques russes ont achevé la mise au point d’un vaccin contre le Covid-19 qui est largement considéré comme l’un des meilleurs au monde. Mais le Kremlin s’est davantage attaché à utiliser le Spoutnik V pour marquer des points dans l’arène géopolitique plutôt que pour immuniser sa propre population.

Une surmortalité de 400.000 dans l’intervalle

Depuis le début de la pandémie, l’une des priorités de l’État russe était également de minimiser le nombre de décès attribués au coronavirus – ce qui, selon de nombreux critiques, a maintenu une grande partie du public dans l’ignorance des dangers liés au Covid-19 et de l’importance de se faire vacciner.

Invité à résumer l’année 2020 lors de sa conférence de presse de fin d’année en décembre dernier, Vladimir Poutine a énuméré des statistiques montrant que l’économie russe avait moins souffert que celle de nombreux autres pays. Malgré le fait que l’Europe ait introduit des confinements en automne et durant l’hiver, les Russes, eux, ont pu largement continuer à remplir les boîtes de nuit, les restaurants, les théâtres et les bars. Mais le président Poutine n’a rien dit du bilan humain de la pandémie – un bilan qui, dans les publications mensuelles arides du bureau des statistiques de son propre gouvernement, n’apparaît que maintenant au grand jour.

Le bilan officiel de la Russie en matière de coronavirus, qui s’élève à un peu moins de 103.000 décès – rapporté par la télévision d’État et par l’Organisation mondiale de la santé – est bien inférieur, après ajustement en fonction de la population, à celui des États-Unis et de la plupart des pays d’Europe occidentale. L’agence officielle de statistiques Rosstat, qui recense les décès toutes causes confondues, raconte toutefois une histoire bien différente. La Russie a connu une hausse de 360.000 décès par rapport à la normale entre avril et décembre 2020. Si l’on ajoute les chiffres de Rosstat pour janvier et février de cette année, on obtient un nombre qui dépasse largement les 400.000.

Le gouvernement russe affirme qu’il ne compte que les décès dont il est confirmé qu’ils ont été causés directement par le coronavirus. Les cas supplémentaires confirmés par autopsie font partie d’un décompte distinct publié mensuellement par Rosstat – 162.429 à la fin de l’année dernière et plus de 225.000 en février.

Mais les grandes différences régionales remettent en cause l’idée selon laquelle le faible bilan officiel russe serait simplement dû à une question de méthodologie. La ville de Moscou a enregistré 28.233 décès supplémentaires en 2020, selon les chiffres de Rosstat, et a fait état de 11.209 décès confirmés dus au coronavirus. La région de Samara, par exemple – une zone relativement aisée le long de la Volga, avec des champs pétrolifères et des usines automobiles – a compté 10.596 décès supplémentaires, soit une augmentation de 25% par rapport au taux de mortalité de 2019. Pourtant, la région n’a signalé que 606 décès officiellement dus au coronavirus l’an dernier.

60% des Russes ne veulent pas se faire vacciner

Le mensonge du faible bilan officiel a contribué à la méconnaissance par les Russes des dangers du virus, et à leur profonde méfiance à l’égard des rapports gouvernementaux sur la pandémie. Ce qui, en soi, a conduit à beaucoup plus de décès. En octobre dernier, un sondage a montré que la plupart des Russes ne croyaient pas au nombre de cas de coronavirus rapporté par le gouvernement: la moitié de ceux qui n’y croyaient pas le jugeaient trop élevé, tandis que l’autre moitié le jugeait trop faible.

En février, un autre sondage a révélé que 60% des Russes déclaraient ne pas avoir l’intention de se faire vacciner contre le coronavirus avec le vaccin russe Spoutnik V, et que la plupart d’entre eux pensaient que le coronavirus était une arme biologique.

Malgré tous ces décès, la décision du gouvernement de maintenir les commerces ouverts à l’automne et au cours de l’hiver n’a suscité qu’une opposition minime en Russie, même parmi les détracteurs de Vladimir Poutine. Peut-être est-ce dû à une forme de stoïcisme ou de fatalisme russe, ou tout simplement à l’absence d’alternative pour faire fonctionner l’économie avec un soutien minimal de la part de l’État. Les démographes affirment que la mortalité accrue qui a accompagné le chaos et la pauvreté des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique, a été plus élevée que le bilan global de la pandémie. En d’autres termes, un peuple qui a vécu autant d’épisodes douloureux que les Russes nourrit un rapport à la mort très différent de celui des autres.

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