Comment le Chili a peut-être créé la campagne de vaccination la mieux gérée au monde

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Actuellement, la quatrième place du classement mondial de la vaccination contre le coronavirus est occupée par une surprise: le Chili. Les autorités locales ont mis au point une stratégie de vaccination bien spécifique dont nous pouvons nous inspirer. Dans ce pays d’Amérique du Sud, on veille non seulement à ce qu’il y ait suffisamment de vaccins, mais aussi à mettre en place un système qui rend la vaccination vraiment facile et claire pour la population. Voici l’histoire de ce succès.

Le Chili a une longue histoire de campagnes de vaccination réussies, où les soins primaires jouent un rôle fondamental pour atteindre l’ensemble de la population. Il peut également s’appuyer sur un système de soins de santé robuste et un programme national de vaccination fonctionnel basé sur des dossiers électroniques.

Le pays a mis en place des sites de vaccination dans les universités et les stades. Le ministère chilien de la Santé publie un calendrier qui indique clairement qui peut recevoir un vaccin et à quelle date, sans qu’il soit nécessaire de prendre rendez-vous. Grâce à un registre national des vaccinations, il est facile de savoir quand les gens sont vaccinés et quand ils doivent recevoir leur deuxième dose, où qu’ils soient. Les cartes #YoMeVacuno (« Je me fais vacciner ») avec lesquelles les gens posent sur les médias sociaux ne sont qu’un bonus.

La campagne de vaccination contre le Covid-19 au Chili a démarré début février. Depuis lors, le Chili a administré environ 5 millions de doses de vaccin, ce qui a permis à près d’un quart de ses quelque 19 millions d’habitants de recevoir au moins une injection. La campagne de vaccination chilienne a largement dépassé celle du reste de l’Amérique latine et d’une grande partie du monde. Le Chili s’est fixé pour objectif d’administrer au moins une dose à 15 millions de personnes d’ici la fin du mois de juin.

À cette fin, le Chili a conclu des accords portant sur une série de vaccins. Avec la Chine, le Royaume-Uni, les États-Unis et par le biais de l’initiative multilatérale Covax.

Une campagne de vaccination efficace comme antidote au malaise politique

Le Chili a connu une forte augmentation du nombre de nouvelles infections au cours de l’automne et de l’hiver. Les cas menaçaient de submerger le système de santé: un confinement strict a été instauré. Les populations les plus vulnérables du Chili ont également été les plus durement touchées, une réalité qui reflète le débat plus large qui y a lieu sur les inégalités dans le pays. Tout cela a mis la pression sur le gouvernement et a encore détérioré sa popularité. Cette campagne de vaccination efficace sert d’antidote.

Le Chili a signalé son premier cas de Covid-19 le 3 mars 2020. La planification de la campagne de vaccination du pays a commencé dès les semaines suivantes, en avril et mai. Plusieurs ministères du gouvernement de Sebastian Piñera – Sciences et technologie, Santé et Affaires internationales, pour n’en citer que quelques-uns – ont collaboré à l’élaboration du plan visant à trouver des vaccins sûrs et efficaces.

L’idée était d’obtenir un large portefeuille de vaccins, tous basés sur des technologies légèrement différentes. Et de les obtenir auprès d’autant de fabricants différents que possible. Les Chiliens se sont intéressés aux produits occidentaux, mais aussi à certains produits chinois. Et ils ont rejoint Covax.

Le Chili a donc réparti ses risques et a conclu ces accords de préachat avant même que l’efficacité et la sécurité des vaccins ne soient confirmées. Cette décision a été critiquée à l’époque, notamment parce que les Chiliens ont acheté plus de vaccins que ce qui était nécessaire pour vacciner sa population. Mais il est certain que pour la population chilienne, cette stratégie apparaît aujourd’hui comme un réel avantage.

Diplomatie agnostique de la vaccination

Le Chili s’est également ouvert aux essais cliniques de phase 3 pour plusieurs candidats vaccins contre le Covid-19, dont le Coronavac de Sinovac, et les vaccins de Johnson & Johnson, AstraZeneca et CanSino Biologics, Inc. une société pharmaceutique chinoise. Cela a également donné au pays un avantage en termes de négociation de l’accès aux doses.

Et le Chili a vraiment beaucoup de doses de vaccin qui lui sont promis, d’après les contrats. Selon le ministère des Finances, au 1er mars, le pays a conclu un accord pour 14 millions de doses avec Sinovac (dont il en a déjà reçu près de 10 millions); 10 millions de doses avec Pfizer/BioNTech (dont il en a déjà reçu environ 700.000); jusqu’à 4 millions avec AstraZeneca; et jusqu’à 4 millions de vaccins uniques avec Johnson & Johnson.

Le Chili est également un membre contributeur de Covax – le programme multilatéral de vaccination – et attend 7,6 millions de doses par cette voie. Covax fournit des vaccins gratuits à des dizaines de pays à faible revenu. Mais les contributeurs, comme le Chili, ont également accès au portefeuille de vaccins de Covax et, en retour, peuvent choisir les candidats vaccins qu’ils reçoivent de ce programme.

Le Chili serait également en train de négocier avec l’Institut Gamaleya en Russie pour Spoutnik V et avec la société sino-canadienne CanSino Biologics. En d’autres termes, le pays achète à peu près tout le monde, partout. Pour ce faire, elle a déployé une sorte de diplomatie agnostique du vaccin. Si un pays ou une entreprise proposait un vaccin, Santiago était ouvert à l’idée d’en acheter. Les considérations diplomatiques n’ont jamais été mises sur la table – le Chili a décidé de ne pas s’aligner géopolitiquement pour l’acquisition de vaccins.

Un homme déguisé en Superman accompagne sa mère pour se faire vacciner dans un centre à Santiago, au Chili. Douze mois au cours desquels le pays est passé du statut de l’un des pays les plus durement touchés par la pandémie au monde à celui de leader incontesté de la vaccination. (Isopix)

L’effet Sebastián Piñero

L’ouverture du Chili et ses politiques de libre-échange sous l’administration du président de centre-droite Sebastián Piñero ont certainement contribué au succès du pays dans l’acquisition de vaccins. Pour certains, c’est la preuve qu’il y a un avantage à avoir à la tête du pays un ancien homme d’affaires milliardaire qui est un négociateur efficace. D’autres considèrent qu’une campagne de vaccination réussie est la seule bouée de sauvetage de M. Piñera pour sa mauvaise gestion de la pandémie et sa cote de popularité pitoyable, alimentée par des troubles sociaux et politiques au Chili antérieurs à la pandémie.

Le Chili a également pris un pari particulièrement osé en s’associant à la société pharmaceutique Sinovac, basée à Pékin, qui produit le vaccin Coronavac. Un pari qui a porté ses fruits. De nombreux pays à revenu élevé, comme les États-Unis ou les pays de l’Union européenne, n’ont pas essayé de conclure des accords pour le vaccin Sinovac. Cela a donné au Chili un degré d’accès et de priorité qui aurait pu être plus difficile avec de grands fabricants comme Pfizer et AstraZeneca. Les Chinois se sont également montrés reconnaissants: l’accord chilien a contribué à renforcer la légitimité du vaccin Sinovac et à réduire le scepticisme du public à son égard.

Les sondages effectués au Chili indiquent que les gens préfèrent les vaccins Covid-19 fabriqués en Europe ou aux États-Unis à ceux provenant de Chine ou de Russie – mais qu’ils veulent avant tout se faire vacciner le plus rapidement possible et qu’un vaccin, peu importe lequel, est préférable à aucun.

Pas le strict minimum: en avoir trop, c’est bien aussi

A l’heure actuelle, le Chili dispose de plus de doses de vaccin qu’il n’en faut pour vacciner deux fois sa population. Cependant, ce n’est que la première partie du puzzle. Une autre question est: comment faire parvenir ces vaccins aux gens dans tout le pays ? Le Chili n’est pas très peuplé, mais sa population est répartie sur plus de 4.500 kilomètres le long de la côte ouest de l’Amérique du Sud, et de nombreuses personnes vivent dans des régions isolées.

Pour ce faire, le Chili s’appuie sur sa grande expérience des programmes de vaccination de masse et sur son système de santé publique de base. Le Chili a un modèle de soins de santé hybride public-privé, qui a été critiqué pour avoir créé des inégalités dans l’accès aux soins. Mais le solide réseau public de soins de santé primaires a servi d’épine dorsale à la campagne de vaccination contre le Covid-19. Les cliniques publiques sont présentes à travers tout le pays, et elles sont aussi étroitement liées aux communes.

Ce système a traditionnellement contribué à la réalisation des campagnes de vaccination réussies, une longue tradition chilienne. Le programme national d’immunisation chilien a des racines qui remontent à plus d’un siècle, à la fin du 19e siècle, lorsqu’on vaccinait contre la variole. Le pays mène une campagne contre la grippe saisonnière depuis les années 1980. Avec les tremblements de terre catastrophiques auxquels le Chili est soumis avec une régularité d’horloge, il a également appris à lancer des campagnes de vaccination rapides en cas d’urgence.

Une femme reçoit sa deuxième dose de vaccin Sinovac dans un centre de vaccination drive-in, dans le stade national de Santiago. (Isopix)

Tout est si facile au Chili, qu’on se sent en confiance

Une fois les vaccins arrivés, ils ont ainsi pu être distribués et utilisé efficacement. Les Chiliens connaissent le programme et lui font confiance grâce aux expériences antérieures réussies, ce qui est également très important pour obtenir un succès. En plus des cliniques de santé publique, le Chili a mis en place des centres de vaccination mobiles sur les marchés, dans les universités et les stades de football, et a même créé des centres de vaccination où les gens restent dans leur voiture. Le pays a maintenant établi plus de 1.400 centres de vaccination.

Le registre national de vaccination du Chili permet également de suivre facilement le statut vaccinal de chacun, car tout le monde est dans le même système. Cela aide aussi les Chiliens à obtenir plus facilement leur deuxième dose, qu’ils peuvent recevoir à peu près partout où ils le souhaitent. Par exemple, les personnes qui sont en vacances, qui rendent visite à leur famille ou qui voyagent pour les affaires peuvent simplement se rendre dans le centre le plus proche.

La campagne a donné la priorité aux travailleurs des soins de santé primaires, puis aux personnes âgées. Les enseignants et les éducateurs ont également été privilégiés, l’année scolaire chilienne débutant en mars. Actuellement, le pays vaccine les personnes souffrant de pathologies sous-jacentes. Chaque jour de la semaine est attribué à un groupe particulier. Par exemple, le mercredi, les personnes âgées de 55 et 54 ans souffrant d’affections sous-jacentes ou de handicaps graves sont éligibles. Le jeudi, ce sont les personnes âgées de 53 à 50 ans avec des comorbidités, et ainsi de suite. Le calendrier est fixé par le ministère de la santé et est le même pour tous les Chiliens, quelle que soit la municipalité où ils se trouvent. Tout ce que les gens doivent faire, c’est trouver le site de vaccination le plus pratique dans leur région ou leur commune et s’y rendre.

Personne n’a besoin de prendre rendez-vous. Toute personne prête à recevoir sa deuxième dose peut se présenter n’importe où et se faire vacciner immédiatement. C’est tout le contraire de l’imbroglio d’exigences et de goulots d’étranglement administratifs que l’on connaît dans des pays comme la Belgique. C’est tellement facile au Chili que ça vous met mal à l’aise, même en tant qu’Européen.

Le Chili a atteint son objectif initial, qui était de vacciner 5 millions de personnes avant la fin du mois de mars. Près de 80% des personnes de plus de 70 ans ont déjà reçu au moins une dose de vaccin. Pour les plus de 60 ans, ce taux est de 65%.

Cela dit, le pays lutte également pour contenir la pandémie de Covid-19. Alors qu’un peu plus de 20% de la population a déjà reçu au moins une dose de vaccin, le nombre de nouveaux cas s’élève désormais à environ 5.000 par jour. Les experts de la santé publique tentent désespérément d’équilibrer les bonnes nouvelles des vaccinations avec les tentatives de convaincre le public de la nécessité de maintenir les masques et la distanciation sociale.