Avec le retrait de l’USS San Juan du service, c’est aussi le rêve américain d’une nouvelle flotte de sous-marins nucléaires d’attaque qui vacille


Principaux renseignements

  • Le retrait du service de l’USS San Juan s’avère être bien plus que la fin d’un simple sous-marin et met en évidence une vulnérabilité qui pourrait peser sur la force d’attaque nucléaire américaine pendant de nombreuses années encore.
  • La réduction de la flotte de SSN contraint Washington à faire des choix difficiles à un moment où la pression stratégique ne cesse de s’intensifier tant dans l’Atlantique comme dans le Pacifique.
  • Le rêve américain d’une nouvelle génération de sous-marins nucléaires d’attaque se trouve fragilisé, car la base industrielle n’est plus en mesure de suivre le rythme de la réalité géopolitique.

Le 6 août 2026, la marine américaine a retiré du service l’USS San Juan (SSN-751), un sous-marin nucléaire d’attaque qui a servi pendant 38 ans. En soi, ce retrait n’est pas un événement exceptionnel pour un navire datant de la Guerre froide. Pourtant, le départ du San Juan revêt une signification particulière. Ce navire était le premier de la classe Los Angeles améliorée et constituait un maillon important entre les anciens sous-marins d’attaque américains et l’actuelle classe Virginia.

Dans le même temps, son départ met en évidence un problème structurel : la marine américaine perd ses anciens sous-marins d’attaque plus rapidement que les chantiers navals ne parviennent à livrer de nouveaux exemplaires. De ce fait, la taille de la flotte américaine de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) risque de continuer à diminuer dans les années à venir, alors que Washington a justement besoin, sur plusieurs fronts, d’un plus grand nombre de sous-marins d’attaque nucléaires opérationnels.

Une place particulière au sein de la flotte

L’USS San Juan a été commandé en 1982 auprès de General Dynamics Electric Boat, mis en chantier en 1985 et mis en service en août 1988. Il s’agissait du premier sous-marin dit « Flight III » de la classe Los Angeles, également connu sous le nom de variante 688i.

Cette désignation allait bien au-delà d’une simple modernisation. Le San Juan a bénéficié de diverses améliorations visant à le rendre plus silencieux, plus polyvalent et technologiquement plus avancé que les précédents sous-marins de la classe. Ainsi, la conception des gouvernails de plongée a notamment été modifiée et la tourelle a été renforcée pour permettre des opérations dans les régions arctiques.

Ce choix n’était pas le fruit du hasard. Au cours des dernières décennies de la Guerre froide, les sous-marins soviétiques, de plus en plus silencieux, constituaient un défi majeur pour la marine américaine. La classe Los Angeles améliorée devait permettre aux SSN américains de mieux détecter les sous-marins ennemis tout en restant eux-mêmes difficiles à détecter.

Le San Juan était en outre équipé d’un système de combat et d’un sonar plus avancés. Le navire représentait ainsi une avancée technologique majeure au sein d’une classe dont des dizaines d’exemplaires furent finalement construits.

De la guerre froide à l’arme multifonctionnelle

Le San Juan n’avait pas été conçu exclusivement pour combattre d’autres sous-marins. Le rôle des sous-marins d’attaque américains a considérablement évolué après la fin de la guerre froide.

Outre la lutte anti-sous-marine, des missions telles que la collecte de renseignements, la surveillance, la lutte anti-surface et les frappes terrestres ont pris de plus en plus d’importance. Le San Juan a illustré cette évolution, notamment par l’utilisation de missiles de croisière Tomahawk lors de l’opération « Iraqi Freedom » en 2003.

Sa capacité en matière de missiles reflétait également cette évolution. Les sous-marins améliorés de la classe Los Angeles disposaient de douze cellules de lancement verticales pour les missiles Tomahawk, en plus de quatre tubes lance-torpilles. Cela permettait aux sous-marins d’emporter une quantité considérable d’armes d’attaque sans dépendre entièrement de la salle des torpilles.

Cela faisait du SSN une plateforme particulièrement polyvalente : un seul navire nucléaire relativement petit pouvait être déployé pour la lutte anti-sous-marine, la reconnaissance, les attaques contre des cibles de surface et les frappes contre des cibles terrestres.

Un navire au long parcours

L’historique opérationnel du San Juan témoigne de l’étendue de ces missions. Le sous-marin a notamment opéré dans l’océan Atlantique, en Méditerranée, dans l’Arctique et au Moyen-Orient. En 1993, le San Juan est devenu le premier sous-marin de classe 688i à remonter à la surface à travers la banquise dans la région arctique.

Le navire a également connu quelques incidents. En 1998, le San Juan est entré en collision sous l’eau avec l’USS Kentucky, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins balistiques américain. Les deux navires ont subi des dommages, mais il n’y a eu aucune victime.

En 2007, une perte de communication lors d’exercices avec le groupe aéronaval de l’USS Enterprise a donné lieu à une opération de recherche. Le contact a été rétabli par la suite et il s’est avéré que le San Juan n’était pas en situation d’urgence.

Un épisode plus notable s’est produit en 2010, lorsque le sous-marin a subi une révision majeure au chantier naval de Portsmouth. Le sous-marin a réintégré la flotte opérationnelle en 2012 et est resté opérationnel pendant de nombreuses années.

Sa dernière mission opérationnelle s’est achevée en juin 2023. Le navire a ensuite été préparé en vue de son retrait définitif du service. Le 6 août 2026, exactement 38 ans après sa mise en service, l’USS San Juan a été officiellement désarmé.

Les difficultés commencent après son départ

Pour la marine américaine, le retrait d’un seul sous-marin est en soi gérable. Le problème survient lorsque plusieurs vieux navires atteignent la fin de leur durée de vie opérationnelle à peu près au même moment.

La classe Los Angeles a constitué pendant des décennies l’épine dorsale de la flotte américaine de sous-marins d’attaque. Entre 1972 et 1996, la marine américaine a construit au total 62 sous-marins de cette classe. Cependant, les exemplaires restants ont aujourd’hui pour la plupart entre trente et près de quarante ans.

Le défi passe ainsi de l’acquisition à la maintenance. Les anciens sous-marins nucléaires nécessitent un entretien de plus en plus intensif, alors que des chantiers navals spécialisés et du personnel technique sont simultanément nécessaires pour la construction de nouveaux sous-marins.

Et c’est là que se trouve le cœur de la crise actuelle des sous-marins américains

La classe Virginia succède à la classe Los Angeles. Elle est plus avancée sur le plan technologique et a été conçue pour une durée de vie opérationnelle plus longue. Mais la production des Virginia ne progresse pas assez rapidement pour remplacer immédiatement tous les sous-marins de la classe Los Angeles retirés du service.

Selon les estimations citées, le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque américains pourrait donc passer, dans les années à venir, d’environ 49 à 50 unités à environ 46 à 47 vers 2030. Ce chiffre est nettement inférieur aux besoins à long terme, qui s’élèvent à environ 66 SSN.

Les chantiers navals représentent le principal frein

La marine américaine est donc confrontée non seulement à un problème technique, mais aussi à un problème industriel.

Pour stabiliser la taille de la flotte de SSN, il faudrait, selon les chiffres cités, environ deux sous-marins de classe Virginia par an. La production réelle est actuellement inférieure à ce chiffre. Parallèlement, ces mêmes chaînes industrielles doivent également construire les sous-marins de classe Columbia, les sous-marins stratégiques destinés à remplacer les anciens sous-marins de classe Ohio.

À cela s’ajoute la coopération américaine avec l’Australie dans le cadre de l’AUKUS. Washington souhaite aider l’Australie à développer sa propre flotte de sous-marins nucléaires, alors que la marine américaine doit moderniser la sienne.

La capacité de construction américaine constitue le véritable goulot d’étranglement

Ce problème présente des similitudes frappantes avec les défis plus généraux auxquels est confrontée la marine américaine. Concernant les navires de surface également, le Congressional Budget Office (CBO) prévient que l’industrie navale américaine pourrait avoir du mal à suivre le rythme des ambitions de la marine.

Dans une analyse récente, le CBO estime que le nouveau programme de cuirassés nucléaires de la marine américaine pourrait coûter environ 275 milliards de dollars (environ 238 milliards d’euros) pour quinze navires. Parallèlement, la construction de grands navires de surface devrait connaître une forte augmentation, alors que les chantiers navals sont déjà confrontés à des retards et à des pénuries de main-d’œuvre.

Les programmes de sous-marins et de navires de surface constituent donc des dossiers distincts, mais ils partagent une même vulnérabilité sous-jacente : la marine américaine souhaite étendre et moderniser sa flotte à un moment où la base industrielle a déjà du mal à tenir le rythme actuel.

De San Juan à Virginia

L’USS San Juan est donc bien plus qu’un simple sous-marin vieillissant qui prend sa retraite. Ce navire incarne une génération de technologies qui a façonné la force sous-marine américaine pendant des années.

La classe 688i a apporté des améliorations en matière de furtivité, de sonar, de traitement numérique des données de combat et d’opérations dans l’Arctique. Bon nombre de ces principes ont ensuite été développés plus avant dans la classe Virginia.

Les sous-marins de la classe Virginia sont équipés de capteurs et de systèmes informatiques plus modernes et sont conçus pour ne pas avoir à subir de rechargement classique du réacteur à mi-vie au cours de leur durée de vie prévue. Cela devrait accroître la disponibilité de chaque sous-marin et éviter qu’une grande partie de la flotte ne soit mise hors service pendant une longue période pour une révision approfondie du réacteur.

Mais une technologie plus performante ne résout pas automatiquement le problème de capacité.

Il est impossible de remplacer un nouveau sous-marin de la classe Virginia par un ancien sous-marin de la classe Los Angeles dès que ce dernier atteint ses limites opérationnelles. La marine peut prolonger sa durée de vie, mais cela nécessite de l’entretien, des fonds, du personnel spécialisé et des capacités disponibles dans les chantiers navals. Ces mêmes ressources sont nécessaires pour construire la nouvelle génération.

Conséquences stratégiques

Pour Washington, le moment choisi est délicat. Les sous-marins comptent parmi les éléments les plus difficiles à remplacer au sein d’une force armée moderne. Ils combinent en une seule plateforme une propulsion nucléaire, la furtivité, une grande autonomie opérationnelle, des capteurs de pointe et un arsenal important.

De plus, la capacité sous-marine est déterminante pour la position stratégique des États-Unis face à la Chine et à la Russie. Les États-Unis souhaitent pouvoir maintenir leur présence dans les régions de l’Atlantique, du Pacifique et de l’Arctique, tout en conservant une capacité suffisante à la disposition de leurs alliés.

Tout retrait de service sans remplacement en temps opportun accroît donc la pression sur le reste de la flotte. Une diminution du nombre de SSN disponibles signifie que les mêmes missions doivent être réparties entre moins de navires, ce qui rend de plus en plus difficile de trouver un équilibre entre maintenance et engagement opérationnel.

L’USS San Juan termine ainsi sa carrière à un moment symbolique. Le navire a débuté sa carrière dans les dernières années de la Guerre froide, à une époque où les SSN américains étaient principalement conçus pour suivre et dissuader la force sous-marine soviétique. Il termine son service à une période où les États-Unis se retrouvent à nouveau confrontés à un environnement comportant plusieurs rivaux stratégiques.

Ironiquement, la technologie du San Juan a été largement dépassée. Le problème n’est désormais plus de savoir si les États-Unis sont capables de concevoir de meilleurs sous-marins.

La question est de savoir s’ils peuvent en construire suffisamment rapidement.

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