On a bien du mal à se le rappeler aujourd’hui, mais au début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Allemagne a longtemps traîné des pieds, avant de s’aligner sur ses partenaires européens. Si la Chine venait à envahir Taïwan, elle se montrerait encore bien plus réticente. Et il y a une bonne raison à cela: l’Allemagne ne peut pas se passer de la Chine.
Beaucoup a été écrit sur la dépendance de l’Allemagne aux énergies fossiles russes, et en particulier au gaz, dont 55% provenaient de son grand partenaire commercial de l’est. Aujourd’hui, l’Allemagne paye les pots cassés d’une politique, si pas irresponsable, en tout cas naïve. Rappelons-nous que même Donald Trump avait fustigé la politique énergétique de l’Allemagne lors d’un discours à l’ONU, mais que la délégation allemande avait préféré lui rire au nez.
Ce mercredi, en conférence de presse, le chancelier allemand a lui-même reconnu que son pays traversait « des moments critiques », plaidant pour la construction d’un nouveau gazoduc européen, qui irait du Portugal à l’Europe de l’Est en passant par la France. Un gazoduc qui nous relierait aux approvisionnements africains et qui enterrerait définitivement le projet Nord Stream 2, qui était pourtant sur le point d’aboutir.
Ce vendredi, Robert Habeck, le ministre allemand de l’Énergie, a annoncé de nouvelles mesures d’économie. Nord Stream 1 ne fonctionnant toujours qu’à 20% de sa capacité, l’Allemagne craint pour son industrie, mais aussi pour ses concitoyens, avec la flambée des prix de l’énergie qui s’annonce à l’approche de l’hiver.
L’Allemagne sait maintenant ce que ça lui coûte de sanctionner un pays avec qui elle a fait beaucoup d’affaires.
Mettons-nous à présent dans le scénario plus tout à fait improbable d’une invasion de Taïwan par la Chine. Que ferait cette fois Berlin ? Suivrait-elle Washington et sans doute une certain nombre d’alliés européens sans sourciller ?
La dépendance de l’Allemagne à la Chine :
- Ces dernières années, la Chine a volé la place des États-Unis comme premier partenaire commercial de l’Allemagne : elle représente 10% des 2.600 milliards du commerce extérieur de notre grand voisin.
- Pour les constructeurs allemands de voitures, pas moins de 4,3 millions d’unités ont été produites en Chine en 2021.
- Tous secteurs confondus, environ 1,1 million d’emplois allemands, soit 2,4 % du total, dépendent directement de la consommation chinoise, selon l’Institut économique allemand (IFO).
Le réveil
Si l’Allemagne semble avoir été prise par surprise avec l’invasion russe, elle est cette fois bien consciente de sa dépendance à la Chine. En avril dernier, déjà, l’IFO tirait la sonnette d’alarme. En interrogeant pas moins de 4.000 entreprises, elle a montré que 41% des sondés ont cité « l’incertitude politique » comme motif pour réduire leurs achats d’intrants chinois. Taïwan n’était pas encore au centre de l’actualité comme elle l’est aujourd’hui, mais c’est une tendance plus ancienne qui nous vient notamment de la pandémie.
Le monde politique semble aussi sortir de son sommeil : le ministre allemand des Finances, Christian Lindner, reconnaissait lui aussi en avril « la forte dépendance » économique de l’Allemagne à la Chine, appelant à « diversifier » les partenaires commerciaux du pays. « Le moment est peut-être venu de faire des affaires de préférence avec ceux qui ne sont pas seulement des partenaires commerciaux, mais qui veulent aussi être des partenaires du point de vue des valeurs », avait-il ajouté.
Herbert Diess, PDG de Volkswagen qui a depuis pris la porte, lui répondait en juin. Si les deux hommes partent du même constat, ils n’ont pas la même solution. « La mesure dans laquelle notre prospérité est financée par la Chine est extrêmement sous-estimée dans ce pays », a déclaré Herbert Diess, ajoutant néanmoins que l’Allemagne ne pouvait « travailler uniquement avec les démocraties. »
Et d’ajouter : « Nous avons raison de défendre nos idéaux. L’Europe possède le meilleur système social : droits de l’homme, démocratie, paix, liberté d’expression. Si le monde était partout comme l’Europe, ce serait mieux. Nous devons défendre ces valeurs, mais il est bien sûr plus facile de le faire depuis une position de force économique. Nous ne pouvons donc pas nous limiter à travailler ou à être économiquement actifs uniquement avec les démocraties qui répondent pleinement à nos valeurs. Cela représente un maximum de dix pour cent de la population mondiale. »
« Nous sommes impuissants »
Interrogé en conférence de presse de ce mercredi, sur les risques d’une invasion de Taïwan par la Chine et sur d’éventuelles sanctions, Olaf Scholz a préféré esquiver la question, fustigeant toutefois le choix des industriels allemands qui dépendaient, de fait, beaucoup de la Chine. « La question de la dépendance de notre pays dans des domaines cruciaux concernant les chaînes d’approvisionnement, les matières premières et autres est un élément nécessaire de notre stratégie de sécurité nationale, sur laquelle nous travaillons en ce moment », a-t-il ajouté, cité par Politico, sans citer la Chine.
Le député de centre-droit, Norbert Röttgen, était beaucoup plus bavard à la télévision allemande. La dépendance de l’industrie allemande vis-à-vis des exportations a « créé une dépendance qui nous laisse impuissants », a déclaré le député, pour qui des sanctions sont inenvisageables.
Un problème européen
Cette dépendance, si elle est plus intense, n’est pas propre à l’Allemagne. L’Institut économique allemand (IFO) pointe du doigt toute l’Europe, dont la dépendance vis-à-vis de la Chine grandit, alors qu’elle diminue, dans l’autre sens, la Chine étant de plus en plus susceptible de pouvoir se passer de nous.
Dans un plaidoyer urgent, l’auteur de l’étude, Jürgen Matthes, a déclaré qu’il était « grand temps » pour l’Europe et l’Allemagne de faire marche arrière. « Dans l’éventualité d’une invasion chinoise de Taïwan suivie de sanctions occidentales massives, la baisse des exportations et des revenus ainsi que la suspension des livraisons en provenance de Chine entraîneraient des pertes économiques considérables dans l’UE et surtout en Allemagne ».
Mais selon Politico, des responsables à Berlin reconnaissent en privé que l’Allemagne ne serait pas en mesure d’approuver autre chose que des sanctions symboliques contre la Chine.