Vivre 40 jours dans une grotte hors du temps: les buts de cette expérience et ses premiers enseignements

L’équipe à la sortie de la grotte après 40 jours hors du temps (Human Adaptation Institute)

15 participants français sont restés 40 jours dans une grotte, totalement coupée du monde extérieur. Ils en sont sortis samedi 24 avril, quelque peu déboussolés et aveuglés par la lumière du jour. Retour sur une expérience qui donne un tout autre regard sur l’Homme et la vie sociale.

Le 14 mars dernier, le chercheur et explorateur suisse Christian Clot et 14 participants volontaires sont entrés dans la grotte d’Ussat-Les-Bains. Pendant 40 jours, ils ont vécu sans la lumière du soleil et sans repères chronologiques. Personne ne savait ni l’heure ni la date. Outre une température de 10°C et 100% d’humidité, ils avaient le droit à tout le confort nécessaire : de la nourriture, des lits, le droit d’allumer ou d’éteindre les lumières, un espace pour dormir éloigné de l’espace de vie… Ils avaient même le droit à des ordinateurs qui étaient calibrés pour ne pas donner d’indications de temps ou de ce qu’il se passait à l’extérieur.

Le groupe était composé donc de 8 hommes et 7 femmes, d’âges très différents, entre 29 et 50 ans. Tous étaient en bonne forme physique avant de commencer. Pendant les 40 jours où ils devaient rester dans la grotte, ils pouvaient avoir leurs activités personnelles. Ils devaient aussi respecter des protocoles scientifiques en prenant régulièrement les mesures de leur fonction vitale. Mais ils devaient également travailler en groupe, ce qui se révèlera plus compliqué que prévu.

Utilité de l’étude

L’étude Deep Time n’est pas totalement inédite. Enfermer des gens ensemble pour voir comment ils se comportent, même la télé-réalité l’a fait. Mais cette étude en rassemble beaucoup d’autres et étudie un nombre impressionnant de facteurs physiques, psychologiques et sociaux.

Sur le site dédié à l’expérience, il est expliqué les multitudes de situations pour lesquelles cette étude sera utile. Il parle notamment des bases lunaires et des voyages spatiaux, qui obligent des groupes de personnes à travailler ensemble dans un espace-temps totalement différent de celui de la Terre. Mais cela aurait aussi un impact sur des activités terrestres : l’exploration sous-marine, le travail dans les mines ou dans des grottes ou même la gestion d’équipe en entreprise. Les chercheurs envisagent même des changements climatiques extrêmes nous poussant à vivre dans des bunkers.

Pour les auteurs, les résultats pourront être intéressants pour comprendre les ‘actions en situation de perte de repère face à une crise de toute nature’, comme l’a été le confinement. Ils ajoutent vouloir en comprendre les impacts sur la santé mentale.

Incohérences

Toutefois, si scientifiquement l’absence de notion de temps est très intéressante, il est difficile d’expliquer son utilité dans les situations notées ci-dessus. Quelle que soit la situation, aussi exceptionnelle soit-elle, il est difficile d’imaginer que les humains perdraient toute notion du temps. Bien que notre horloge biologique soit dictée par le lever et le coucher du soleil, les heures sont totalement arbitraires. Et il est tout à fait possible de créer artificiellement des jours, notamment par l’allumage de lumières. Dans la station spatiale internationale, par exemple, la notion de temps est totalement différente et pourtant la vie des astronautes est réglée sur le fuseau UTC+1.

En outre, et comme le fait remarquer justement le Charlie Hebdo, penser que cette expérience va permettre de comprendre les effets psychologiques du confinement est totalement absurde. Le problème du confinement est la privation de contact social, l’enfermement dans un petit logement et la monotonie des jours. Dans la grotte, le groupe vivait à 15 et donc ne manquait certainement pas de liens sociaux et ne ressentait pas de solitude. La grotte était également un endroit inédit. ‘C’est un espace qui permet l’émerveillement’, affirmait Christian Clot. ‘Une véritable expérience scientifique sur le confinement aurait exigé de s’enfermer dans un deux-pièces, dans une chambre d’étudiant ou dans un mouroir d’Ehpad, avec comme unique stimulation une télé diffusant en boucle BFM ou des émissions de télé-réalité. Ça, ça aurait été réaliste !’, écrit le journaliste critique, Antonio Fischetti, dans le Charlie Hebdo.

Les cycles remplacent les jours

La réaction des participants à l’absence de notion de temps a été très intéressante et doit certainement encore être étudiée. Sans savoir les jours et les heures, les participants ont vécu et dormi ‘à l’instinct’. Ils comptaient leur vie dans la grotte en cycle, c’est-à-dire une période entre deux phases de sommeil. Et chacun avait son propre compte. ‘Moi je suis à mon cycle 9′, explique Christian Clot dans le premier podcast réalisé pendant l’expérience. Mais tous ne le suivaient pas. ‘Certaines sont au septième cycle, d’autres à leur dixième cycle.’

Au final, les cycles n’étaient pas du tout proches des jours dans le monde réel. À la sortie du groupe, la plupart étaient surpris que l’expérience soit finie, car ils n’en étaient qu’à leur 30e cycle. Leurs cycles duraient donc en moyenne 48 minutes de plus qu’une journée habituelle de 24h. Mais pour certains, ils étaient plus courts et pour d’autres plus longs.

Cette différence de cycle peut poser problème pour la vie sociale. Au fil des cycles, les gens sont de plus en plus désynchronisés. Certains devaient dormir pendant que d’autres vivaient leur journée normale et inversement. Pour les travaux en groupe, cela posait notamment problème.

Dans les derniers jours de l’étude, les cycles ont finalement réussi à se synchroniser, car les participants devaient réaliser des travaux de groupe. Cela ne signifie pas qu’ils ont tous commencé à vivre au même rythme.

‘Et puis, petit à petit, à partir du cycle 20 […] des nouvelles synchronicités fonctionnelles [se sont créées]’, a expliqué Christian Clot à la RTBF. ‘Il a fallu trouver des solutions pour à la fois garder le rythme personnel tout en réalisant un travail collectif. Et c’était extrêmement intéressant de voir ces mécanismes se mettre en œuvre.’

La sortie

À la sortie, les 15 participants à l’expérience affichaient un sourire heureux. Mais ils étaient plus heureux d’avoir participé à l’expérience, que de sortir de la grotte. Selon The Guardian, deux tiers des participants ont déclaré vouloir rester quelques jours de plus.

Marina Lançon, une Québécoise de 33 ans, a déclaré qu’il s’agit d’une ‘pause persistante’. Elle n’avait pas à penser à ce qu’elle devait faire le lendemain et n’était pas pressée par ce qu’elle devait faire. Mais pour Marie-Caroline, bijoutière, c’était beaucoup moins facile de se déconnecter du monde extérieur : ‘Ça m’a réveillée la nuit… Je me suis dit « olala, il va falloir que je me dépêche de finir mes comptes »’.

Pour Johan François, professeur de mathématique et moniteur de voile, l’expérience était encore plus difficile. Il explique avoir eu des ‘envies viscérales’ de sortir. Il a couru en cercle sur 10 km pour se maintenir en forme. Pour lui, c’était un véritable défi de ‘profiter du moment présent sans jamais penser’ à ce qu’il fera après.

Comme l’explique l’équipe scientifique à Europe 1, l’expérience ne se termine pas à la sortie de la grotte. ‘On ne va pas lâcher les uns et les autres dans la nature sans vérifier qu’ils aillent bien.’ Des analyses sur leur santé physique et mentale sont organisées pour les comparer aux tests effectués avant l’entrée dans la grotte. Les participants vont encore être suivis pendant 6 mois pour comprendre les effets de cette expérience sur leur vie et leur santé.

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