Une usine de captage de CO2 de Shell émet plus de gaz à effet de serre qu’elle n’en capte, révèle une nouvelle étude

Dans le cadre de la transition énergétique, certains misent gros sur les installations de captage et de stockage du dioxyde de carbone. La technologie est en plein développement et est notamment utilisée pour décarboner la production d’hydrogène, mais une étude vient fameusement écorner son image. Ou, en tout cas, l’espoir que des géants traditionnels de l’énergie – en l’occurrence Shell – se transforment tout à coup en grands bienfaiteurs.

Le monde compte beaucoup sur le captage et le stockage (CSC) du CO2 pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre. L’Union européenne est notamment une grande partisane de cette technologie, bien qu’elle ait récemment reconnu qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements.

L’an dernier, on a appris qu’un des plus grands projets au monde allait ouvrir à deux pas de chez nous, à Rotterdam. Aux manettes, entre autres, les géants pétroliers – très actifs sur le port – ExxonMobil et Royal Dutch Shell. Le projet devrait être opérationnel d’ici 2024 et ainsi permettre de diminuer les émissions du port d’environ 10% par an.

Nombre de défenseurs de la cause climatique se sont déjà offusqués du fait que des multinationales ayant pollué allégrement notre planète pendant des décennies annoncent vouloir se muter en alliées de la Terre. Le projet rotterdamois en est un bon exemple. Et une récente étude sur une installation similaire déjà opérationnelle au Canada va leur donner du grain à moudre.

L’équivalent de l’empreinte carbone de 1,2 million de voitures à essence

Menée par l’ONG Global Witness, cette étude porte sur le projet Quest, accolé au complexe de Scotford, où – entre autres activités – de l’hydrogène est produit puis ajouté à du bitume issu de sables bitumineux en vue de créer du pétrole brut de synthèse. Le tout appartient à Shell et est situé dans l’Alberta (Canada).

En théorie, on parle ici d’hydrogène bleu: il est d’origine fossile (gaz naturel) et produit donc des émissions de gaz à effet de serre, mais il est accompagné d’une installation de captage et de stockage de CO2. La vidéo ci-dessous montre comment Shell dit capter et stocker les émissions en toute sécurité dans le sous-sol.

Sur le papier, c’est idyllique.

Un but visiblement pas du tout atteint. Selon les conclusions de l’étude, 5 millions de tonnes de dioxyde de carbone ont été empêchées de s’échapper dans l’atmosphère depuis 2015. Or, dans le même temps, l’installation a rejeté 7,5 millions de tonnes de gaz à effet de serre au cours de la même période. Soit l’équivalent annuel de l’empreinte carbone de 1,2 million de voitures à essence.

Ces 7,5 millions de tonnes ne concernent pas uniquement les émissions dues au processus de production de l’hydrogène bleu. L’énergie dépensée par l’installation de captage elle-même est incluse, ainsi que les émissions de méthane provenant de la chaîne d’approvisionnement en gaz naturel nécessaire à la production de l’hydrogène.

« Global Witness a constaté que 48% seulement des émissions de carbone de l’usine sont captées, ce qui est très loin du taux de captage de 90% promis par l’industrie pour les projets d’hydrogène fossile – également appelé hydrogène bleu. Ce taux tombe à 39% seulement si l’on inclut les autres émissions de gaz à effet de serre du projet de Shell », ajoutent les auteurs de l’étude.

Shell est bien sûr tenue de rendre compte de la performance de son installation de CSC au gouvernement canadien. Mais elle ne doit lui communiquer que les données relatives au captage des émissions directement liées à la production de l’hydrogène – qui s’élève à 80%. Sauf que cela ne représente que 60% des émissions réelles de l’installation: le chiffre réel du captage de toutes les émissions de carbone est de 48%. Le tableau dépeint aux autorités est donc trop beau, estime Global Witness.

« Cette étude porte un coup sérieux aux partisans de l’hydrogène fossile qui font pression pour obtenir davantage de fonds publics pour soutenir son utilisation », souligne Global Witness. Pour son projet Quest, Shell a effectivement profité de très généreuses subventions de la part du gouvernement canadien.

« Global Witness compare des pommes avec des poires »

Face à ces graves accusations, Shell a réagi auprès de la CNBC. Selon le géant pétrolier, l’analyse de Global Witness est « tout simplement fausse ». Son porte-parole a souligné que le projet Quest avait été mis sur pied pour capter environ un tiers des émissions de dioxyde de carbone – et non 90% comme l’avance l’ONG.

« Notre installation Quest a été conçue il y a quelques années comme un projet de démonstration pour prouver le concept sous-jacent du CSC, tout en captant environ un tiers des émissions de CO2. Il ne s’agit pas d’une installation de production d’hydrogène », a déclaré le porte-parole de Shell. « Les projets d’hydrogène que nous prévoyons – comme Polaris – utiliseront une nouvelle technologie qui permet de capter plus de 90% des émissions. Global Witness compare des pommes avec des poires ».

Polaris est en effet un projet de CSC à grande échelle que Shell prévoit de construire dans sa raffinerie et son usine de produits chimiques de Scotford. La phase initiale devrait commencer à fonctionner au milieu de la décennie, sous réserve d’une décision d’investissement de la société l’année prochaine, précise le média américain.

Le gouvernement canadien a fourni à Shell des subsides à hauteur d’environ 654 millions de dollars américains pour le projet. Une porte-parole du ministère des Ressources naturelles a réagi auprès de Vice. « Le captage, l’utilisation et le stockage du carbone n’est pas une solution miracle à la crise climatique, mais c’est un outil important sur la voie de l’atteinte des objectifs climatiques ambitieux du Canada et de la réduction des émissions dans de nombreuses industries, y compris le pétrole et le gaz », a-t-elle commenté.

Greta Thunberg réagit

Pour Dominic Eagleton, responsable de la campagne du gaz chez Global Witness, cette étude prouve toutefois que les technologies à base de captage et de stockage de dioxyde de carbone n’ont rien de bon. La meilleure solution face au CO2, ce serait de ne tout simplement pas en émettre.

« Les gouvernements ne peuvent pas se laisser berner et investir des fonds publics vitaux dans des projets qui n’apporteront pas ce dont nous avons besoin pour éviter une catastrophe climatique. Ils devraient plutôt utiliser cet argent pour mettre fin à notre dépendance à l’égard des combustibles fossiles et l’orienter vers des alternatives renouvelables », a-t-il déclaré.

L’étude n’a pas échappé à l’activiste suédoise Greta Thunberg, qui y a réagi sur Twitter. « C’est exactement ce qui se passe lorsque les personnes au pouvoir se soucient davantage de leur réputation et de leur image que de réduire réellement les émissions », a-t-elle conclu.

Notons que ce n’est pas la première étude qui

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