L’attaque contre le cœur du pouvoir russe, ce mercredi, est d’emblée comprise comme un événement important dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne. Mais son réel impact reste encore à déterminer, alors que l’attaque en elle-même tient plutôt de l’anecdote. À se demander à qui elle pourrait vraiment profiter.
Ce mercredi, le Kremlin a été ciblé par au moins deux drones, vraisemblablement explosifs. Le gouvernement russe prétend les avoir abattus, mais difficile de déterminer, sur les quelques images dont nous disposons, s’ils se sont plutôt écrasés sur le dôme de l’ancienne forteresse des tsars – à quelques mètres du toit – ou si leur explosion était commandée à distance.
- D’emblée, côté russe on blâme Kiev et on qualifie l’événement de tentative d’assassinat sur la personne du président, et on appelle aux représailles. « Après l’attaque terroriste d’aujourd’hui, il n’y a plus d’autres options que l’élimination physique de Zelenski et de sa clique » a ainsi balancé Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de Russie, sur sa chaîne Telegram.
- Les Ukrainiens, eux, démentent : « Nous n’attaquons pas Poutine ou Moscou, nous nous battons sur notre territoire et nous défendons nos villes » a rétorqué Volodymyr Zelensky. « Nous nous en remettons au tribunal. »
Poutine n’a jamais été en danger
Ce que l’on sait : l’attaque n’a pas fait de victimes selon un communiqué russe, et les dégâts semblent superficiels sur le toit du bâtiment.
- Le type de drone utilisé reste sujet à débat, mais selon Samuel Bendett, spécialiste des drones au Center for Naval Analyses aux États-Unis, cité par The Guardian, il s’agirait d’engins dotés de fines ailes, plutôt sophistiqués, mais pas forcément l’apanage d’un État. Il cite le Mugin-5 de fabrication chinoise, d’une valeur de 9.500 dollars, qui peut théoriquement voler à 120km/h pendant 7h d’affilée. Mais un UJ-22 de fabrication ukrainienne a également été cité, pour son profil similaire.
- On notera au passage le commentaire de Mykhailo Podolyak, conseiller du président ukrainien : « L’apparition de drones non identifiés sur des installations énergétiques ou sur le territoire du Kremlin ne peut qu’indiquer les activités de guérilla des forces de résistance locales. Comme vous le savez, les drones peuvent être achetés dans n’importe quel magasin militaire. »
- Ce qui est sûr, c’est que Vladimir Poutine n’a jamais été en danger. Le président russe ne réside pas au Kremlin, encore moins sous les combles, et s’il y possède bien un appartement de fonction, celui-ci est souvent vide, et bien assez protégé pour résister à ce genre de très petite attaque.
A qui profite l’explosion ?
Les Ukrainiens restent les principaux suspects dans l’affaire, quoi qu’ils en disent. On peut douter toutefois de leur capacité à envoyer deux drones relativement légers depuis leur territoire jusqu’à Moscou (plus de 860 km depuis Kiev), mais ça ne serait pas la première fois qu’ils nieraient être derrière une attaque à grande portée symbolique.
- Depuis plusieurs mois, les Russes ont installé des défenses antiaériennes autour de Moscou et même sur les toits de leur capitale, depuis que des installations parfois loin dans leur territoire ont subi des attaques de drones. Mais il s’agissait vraisemblablement d’anciens modèles militaires soviétiques modernisés.
- En outre, nous sommes à quelques jours du 9 mai, le Jour de la Victoire en Russie, véritable seconde fête nationale qui donne traditionnellement lieu à une débauche de défilés militaires. Faire peser la menace d’une attaque sur ce genre d’événement ultra-patriotique, jusqu’à peut-être le faire annuler, équivaudrait à porter un grand coup psychologique. Les Ukrainiens resteront toujours dans l’ambiguïté sur ce sujet, mais il est clair qu’ils sous-entendent parfois qu’une frappe symbolique sur Moscou n’est pas hors de leurs capacités. Quitte à effectuer une piqure de rappel, et une preuve de l’efficacité très relative des défenses russes ? Possible, mais pas certain.
Une opération sous faux drapeau, ou « false flag », est-elle envisageable ? C’est une option que certains experts occidentaux ne veulent pas éliminer. Mick Mulroy, ancien secrétaire adjoint américain à la défense et officier de la CIA, a déclaré à la BBC que l’Ukraine suivait trop bien les déplacements de Poutine pour espérer l’atteindre au Kremlin. On ajoutera que si ce sont les Ukrainiens les responsables, ils n’y ont pas mis les moyens.
Ambiguïté et faux drapeau
- « Il est possible que la Russie invente cette affaire pour s’en servir comme prétexte afin de cibler le président Zelensky, ce qu’elle a déjà tenté de faire par le passé » avance Mulroy. Ça serait aussi une manière de souder les Russes derrière, non pas une victoire, mais un sentiment croissant de menace venue de l’étranger.
- C’est du moins ce qu’estime l’Institute for the Study of War (ISW), un groupe de réflexion américain, pour qui il est « extrêmement improbable que deux drones aient pu pénétrer plusieurs couches de défense aérienne et exploser ou être abattus juste au-dessus du cœur du Kremlin d’une manière qui ait fourni des images spectaculaires bien filmées. » Cette nuit, les missiles ont plu sur les villes ukrainiennes « en représailles« .
- Bien sûr, on ne peut éloigner non plus la thèse d’un groupe « dissident », soit des Ukrainiens jusqu’au-boutistes soit des Russes opposants radicaux à Poutine. Ou même une faction interne au gouvernement russe qui voudrait provoquer une escalade dans le conflit, quitte à s’en prendre au chef de l’État. L’Histoire nous le dira, peut-être.