« Prise d’otage », « hausse des niveaux de radiation »: faut-il s’inquiéter pour Tchernobyl, et pourquoi les Russes occupent-ils la centrale ?

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie jeudi, de nombreuses informations surgissent à propos de la centrale nucléaire de Tchernobyl – à l’arrêt depuis 2000 – théâtre de combats. Pourquoi les troupes russes ont-elle voulu (et réussi à) s’en emparer, et quelle est la situation à l’heure actuelle ?

 « Nos défenseurs sacrifient leur vie pour que la tragédie de 1986 ne se répète pas. » C’est avec ces mots très forts que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé jeudi dans l’après-midi que des affrontements étaient en cours aux abords de la centrale nucléaire de Tchernobyl, dont les réacteurs sont à l’arrêt depuis plus de vingt ans.

Quelques heures plus tard, dans la soirée, l’Ukraine a indiqué que les Russes avaient fini par prendre le contrôle du site. Dans la foulée, plusieurs responsables ukrainiens ont indiqué que le personnel de la centrale avait été « pris en otage ».

La Maison Blanche a relayé ces « informations crédibles », jugeant la situation « illégale et dangereuse ». Une prise d’otage « qui pourrait bouleverser les efforts de routine du service civil nécessaire pour maintenir et protéger les installations de déchets nucléaires, est évidemment incroyablement alarmante et très préoccupante », a déploré jeudi soir la porte-parole de la Maison Blanche, Jen Psaki. « Nous la condamnons et demandons leur libération », a-t-elle fait savoir.

Que se passe-t-il exactement ?

Vendredi, le porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konashenkov, n’a bien sûr pas employé le terme « prise d’otage », mais il a confirmé que le personnel de la station était toujours bien sur place. Il entretient les installations « comme d’habitude », a-t-il expliqué, cité par l’agence de presse étatique russe TASS.

« Le 24 février, les parachutistes russes ont mis sous contrôle le territoire autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Un accord a été conclu avec le bataillon distinct de l’Ukraine qui garde la centrale nucléaire du pays pour assurer conjointement la sécurité des réacteurs nucléaires et de l’abri nucléaire », a-t-il déclaré. « Les mesures conjointes prises par les parachutistes russes et le bataillon ukrainien chargé de la surveillance de la centrale nucléaire constituent une garantie que les groupes nationalistes et autres organisations terroristes ne pourront pas utiliser la situation actuelle dans le pays pour organiser une provocation nucléaire. »

Car, en plus de la prise d’otage, ce que dit craindre l’Ukraine, c’est une mauvaise gestion des déchets nucléaires du site. Après l’explosion du quatrième réacteur de la centrale en 1986, un « sarcophage » a été construit pour recouvrir le réacteur sinistré et protéger l’environnement des radiations.

Depuis, le sarcophage a subi des détériorations, entraînant des fuites de radiations. Il a été entouré d’une immense arche en 2016, laquelle doit permettre, à terme, le démantèlement de la centrale. Qu’elle soit ordonnée par l’Ukraine ou par la Russie, la bonne gestion des installations reste dès lors une mission très importante: 20.000 mètres cubes de déchets radioactifs solides et liquides y sont entreposés.

Quels sont les risques ?

« En 1986, le monde a vu la plus grande catastrophe technologique à Tchernobyl », a tweeté jeudi le ministère ukrainien des Affaires étrangères. « Si la Russie poursuit la guerre, Tchernobyl peut se reproduire en 2022 ».

En réalité, ce n’est pas spécifiquement à Tchernobyl que le risque serait le plus grand. Le site se trouve dans une zone d’exclusion « aussi grande que le Luxembourg ». « Il est évident qu’un accident au sein de Tchernobyl serait un gros problème. Mais précisément en raison de la zone d’exclusion, il n’affecterait probablement pas beaucoup les civils ukrainiens », selon James Acton, du groupe de réflexion Carnegie Endowment for International Peace, interrogé par Reuters.

L’agence nucléaire ukrainienne a déclaré vendredi qu’elle enregistrait une hausse des niveaux de radiation sur le site de l’ancienne centrale, le ministère de l’Intérieur précisant que la situation n’était toutefois pas « critique ». La Russie a démenti, assurant que les niveaux étaient normaux. Du côté de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), on s’est contenté de dire « l’état des installations » était « inconnu » et qu’il était « impossible de dire si la centrale était en sécurité ».

Selon M. Acton, les quatre centrales ukrainiennes opérationnelles – en fin de vie – constituent des dangers bien plus importants. Car elles ne se trouvent pas dans une zone d’exclusion et qu’elles contiennent du combustible nucléaire beaucoup plus radioactif. Elles se trouvent à Varash (nord-ouest), Netichyn (ouest), Youjnooukraïnsk (sud) et Enerhodar (sud-est).

Dans un communiqué, l’AIEA a dit suivre « la situation avec grande inquiétude ». Elle a appelé « à un maximum de retenue pour éviter toute action qui mettrait les sites nucléaires du pays en danger ». Aucun combat ni bombardement n’ont été signalés à proximité jusqu’à présent.

Pourquoi Tchernobyl est important ?

On peut se demander pourquoi les troupes russes ont mené des combats dès le premier jour de l’invasion pour conquérir une centrale nucléaire désaffectée, entourée de kilomètres de terres radioactives.

La localisation de Tchernobyl et des 4 centrales nucléaires opérationnelles ukrainiennes.

La réponse est avant tout géographique. En entrant par la frontière biélorusse, il s’agit d’une étape incontournable pour la route vers Kiev. Jack Keane, ancien chef d’état-major de l’armée américaine, a confirmé que Tchernobyl n’avait « pas d’importance militaire » mais qu’elle se trouvait sur le chemin le plus court entre la Biélorussie et la capitale ukrainienne, qui est dans le viseur de la Russie pour y destituer le président Zelensky et son entourage.

Il y a aussi, bien sûr, le symbole. S’emparer du site de la pire catastrophe nucléaire au monde constitue un signal fort de la part de la Russie.

Enfin, et cela pourrait être une explication supplémentaire très fondée, on retrouve toujours à Tchernobyl une sous-station électrique. Laquelle peut revêtir un important intérêt stratégique pour les Russes.

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